Quant à l'esclavage, l'État de New-Yorck est un de ceux où les idées m'ont
paru le moins liberales. Il est donc naturel que les loix qui dans tous les
pays suivent plus ou moins l'opinion générale, manquent aussi de libéralité
à cet égard.
On peut concevoir comment dans les États du Sud le grand nombre des
esclaves rend leur émancipation difficile, et comment cette difficulté
d'émancipation donne pretexte à l'opinion de la necessité de loix
extrêmement sévères contre eux. Mais dans l'État de New-Yorck, où sur une
population de plus de quatre cent mille âmes on ne compte pas vingt mille
nègres; il est impossible de comprendre quels si grands obstacles
l'emancipation peut rencontrer, et sur quoi l'on peut fonder l'opinion
qui'il faut pour ce petit nombre de nègres des loix plus sévères que pour
les hommes d'une autre couleur.
Quoiqu'il en soit, une loi qui n'est pas plus ancienne que 1788, confirme
l'état d'esclavage pour tout nègre, mulâtre our mêtif esclave à l'époque où
elle a été rendue; déclare esclave tout enfant né ou à naître d'une femme
esclave; autorise la vente des esclaves et les soumet pour les petits
crimes, à un jugement, que l'on peut appeler prévotal, des juges de paix,
qui peuvent les condamner à l'emprisonnement ou aux coups de fouet. Un
article de cette loi les assuejétit à ce genre de jugement et à cette
espèce de sentence pour avoir frappé un blanc, sans faire exception du cas
où le blanc serait l'aggresseur. La faveur du jury est cependant accordée à
l'esclave, si le crime dont il est accusé peut emporter peine de mort. Il
est aussi admis en témoignage dans les affaires criminelles où d'autres
nègres sont impliqués.
La nouvelle jurisprudence criminelle, fondée sur les principes d'humanité
et de justice, ne détruit aucune des dispositions réellement injustes et
barbares, contenues dans cette loi. Cependant, les esclaves sont
généralement traités avec plus de douceur par leurs maîtres dans l'État de
New Yorck, et moins surchargés de travail que dans les États du Midi. Les
moeurs prévalent à cet égard sur la rigidité des loix; mais les moeurs y
sont aussi, comme dans beaucoup d'autres États de l'Amerique, imprégnées
d'avidité et d'avarice. Cette disposition seule y empêche l'abolition de
l'esclavage. Elle est fréquemment proposée dans la législature, et
jusqu'ici tout moyen, même préparatoire, y a été rejetté. Quoique la
proportion des hommes libres aux esclaves soit telle que le plus grand
nombre des habitans de l'État de New-Yorck ne possède pas d'esclaves, le
petit nombre de ceux qui en possèdent sont les plus riches, les plus grands
propriétaires; et, dans l'État de New-Yorck comme ailleurs, ils ont la
principale influence.
Le respect dû à _la propriété_, est l'arme avec laquelle on combat toute
proposition que tient à l'affranchissement. J'ai entendu un des hommes de
loi les plus éclairés, et dont à tout autre égard les opinions sont
libérales, soutenir que "ce serait attenter à _la propriété_ que de
déclarer libres même les enfans à naître des femmes esclaves, parce que,
disait-il, les maîtres qui out acheté ou hérité des esclaves, les possèdent
dans la confiance que leur _issue_ sera leur propriété utile et
disponible."
Ainsi, quand on dit en Virginie "qu'on ne peut y changer le sort de
l'esclavage qu'en exportant a-la-fois tous les nègres de l'État"; on dit à
New-Yorck "qu'on ne peut y penser à abolir l'esclage, ni rien faire de
préparatoire à cette intention, sans payer à chaque possesseur d'esclaves
le prix actuel de la valeur de ses nègres jeunes et vieux, et le prix
estimé de leur descendance supposée." C'est sans doute opposer à
l'abolition de l'esclavage tous les obstacles imaginables, c'est se montrer
bien ennemi de cette abolition.
Cependant l'obstacle présenté par les citoyens de New-Yorck, est moins
difficile à vaincre. En admenttant le principe de la nécessité d'un
dédommagement donné aux maîtres pour les nègres à affranchir, et en
évaluant chaque nègre à cent trente dollars, la somme totale ne serait que
de trois millions de dollars.
Ce prix serait encore susceptible de reduction, par le puissant motif
d'intérêt et d'honneur public auquel chaque membre de la société doit faire
des sacrifices.
La question de la propriété des enfans à naître ne tiendrait pas à un
quart-d'heure de discussion, si elle était agitée devant la legislature;
enfin cet affranchissement qui ne devrait être fait que par degrés,
coûterait à l'État des sacrifices moins grands encore, et dont la
succession les rendrait presqu'imperceptibles aux finances de l'État, qui
ne pourraient d'ailleurs avoir un plus saint emploi.
A New-Yorck comme ailleurs, l'affranchissement des nègres doit avoir pour
but le bonheur de l'État, son bon ordre, le bonheur même des nègres qu'on
veut affranchir. Un affranchissement trop prompt, trop subitement général,
manquerait ces differens buts de premiere nécessité. Je ne répéterai pas
ici ce que j'ai dit ailleurs à cet égard, et ce que tant d'autres ont dit
avant moi. La dépense pour l'État serait donc réduite à de bien petites
sommes, en les comparant avec l'utilité et le devoir de cette opération.
Mais tant que l'État de New-Yorck, entouré des exemples du Connecticut, du
Massachusetts et de Pensylvanie, ne fait rien qui conduise à cette
libération, tant qu'il semble approuver par le silence ou les refus de sa
legislature, la permanence de l'esclavage, il laisse sa constitution et ses
loix flétries d'une tâche que l'on peut, sans exageration, dire
deshonorante, puisqu'elle ne peut être excusée, ni palliée, par aucune des
circonstances où se trouve cet État.
L'importation dans l'État de New-Yorck d'esclaves étrangers est prohibée
par la même loi qui confirme l'esclavage de ceux qui y existaient à
l'époque où elle a été rendue; ainsi cette disposition de la loi, et la
manière douce dont sont traités les esclaves en général, confirment dans
l'opinion que l'intérêt pécuniaire, plus qu'une véritable approbation de
l'esclavage empêche la legislature de New-Yorck, de procéder à cet égard
avec la justice et les lumières qui dirigent généralement ses
délibérations.--"_Voyage dans Les États-Unis D'Amerique." Fait en 1795,
1796 et 1797_. Par La Rochefoucauld-Liancourt. Tome Septième, 114-119.