Je n’ai revu Robert qu’au soir. Son visage pâli et fatigué portait
les traces d’un combat douloureux. Il avait compris et souffert comme
moi. Nous n’étions pas seuls, nous ne pouvions parler, nos yeux même
n’osaient se rencontrer. Une timidité nouvelle nous était venue. Chaque
insinuation du marquis, chaque parole inconsciente de Renée semblaient
préciser la fausseté de notre situation et nous avertir des compromis
honteux qu’elle nous imposait. Ce que notre aveuglement momentané nous
avait dérobé nous apparaissait aujourd’hui avec une netteté effrayante.
Il avait suffi d’une circonstance, futile en apparence, d’un mot jeté
à la hâte, pour bouleverser nos consciences et précipiter la crise de
nos destinées.
La soirée s’avançait, Renée se retira; je gagnai ma chambre, d’où je
dus épier la sortie du marquis. Quand j’entendis son pas s’éloigner
sur les dalles du vestibule, je rentrai dans le salon, où Robert
était demeuré. Il était debout, très pâle.--Je vous attendais, me
dit-il.--Puis il ne parla plus. Son visage avait revêtu l’expression
solennelle des résolutions suprêmes. On aurait dit un juge hésitant
à prononcer sa sentence. Qu’allait-il condamner? son passé ou notre
amour? Je voulais fixer l’incertitude qui me dévorait.
--Robert! fis-je.--Il leva sur les miens ses yeux assombris. Quelque
énergie me revint, ma fierté m’ordonnait de le laisser libre.
--Robert, le rêve est fini; la réalité est implacable et dure. Il faut
que je parte, vous le sentez comme moi.
Il fit un signe affirmatif.
--Je vous rends à vous-même, à votre devoir.
Ma voix se brisa dans un sanglot. Il me regarda comme il ne m’avait
jamais regardée encore. Dans son cœur aussi l’amour avait vaincu.
--Mon choix est fait, dit-il, j’ai rompu avec le passé. Désormais ma
place comme mon devoir seront auprès de vous. Thérèse, nous partirons
ensemble.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Ainsi nous partirons!... O ma mère, si jamais je vous ai jugée
sévèrement, pardonnez-le moi!