C’était aujourd’hui la fête de M. de Hauteville. Toute la journée, il
avait été si occupé à recevoir les félicitations de ses tenanciers, que
nous n’avions pu échanger une parole. Le soir on attendait beaucoup de
monde au château et l’on devait dîner fort tard.
Après m’être habillée à mon heure habituelle, je suis montée à
l’atelier. Il était vide. J’ai regardé mon buste, que Robert est sur le
point de terminer, puis j’ai soulevé la portière qui masque l’entrée
d’une seconde pièce, dans laquelle il va lire et se reposer après son
travail. Elle est de forme à demi circulaire, tendue d’un vieux damas
à fond d’or. Une haute fenêtre à balcon lui verse une clarté qui serait
trop intense si elle n’était tempérée par des stores de soie.
Robert ne s’y trouvait pas, mais tout rappelait sa présence. Je
fis lentement le tour de la chambre, touchant les objets qui lui
appartenaient, feuilletant le livre qu’il avait laissé entr’ouvert...
Une grande glace de Venise, allant du plancher au plafond, décorait une
des parois. Je m’y arrêtai... Ce visage rempli de passion, ces yeux
pleins de flammes, ce sourire heureux étaient-ils à la triste Thérèse?
J’avais quitté mes vêtements de deuil et mis ce jour-là une robe
blanche d’un tissu brillant et soyeux, qui laissait à découvert mon cou
et mes bras. Le reflet des tentures jetait une teinte plus chaude sur
mes joues et en dissimulait la pâleur. Pour la première fois de ma vie,
je me suivis des yeux avec un certain intérêt; mais ce que je regardais
ainsi, ce n’était pas moi, c’était la femme aimée de Robert...
Une autre image se refléta bientôt à côté de la mienne: celle de M. de
Hauteville. Le tapis avait amorti le bruit de ses pas; je ne l’avais
pas entendu entrer. Il me regarda avec des yeux charmés; lui aussi ne
me reconnaissait plus. Un mot de tendresse me monta aux lèvres:
--O mon amour, lui dis-je, mon cher amour, c’est vous qui m’avez donné
la vie!
Nous nous assîmes, lui presque à mes pieds, murmurant des paroles
d’amour. Tout d’un coup, son front s’obscurcit, il cacha son visage
dans ses mains et je l’entendis soupirer profondément.
--Robert! m’écriai-je.
Il releva la tête, son visage était altéré; une pensée douloureuse
l’agitait; je le suppliai de me la confier.
--Près de vous, Thérèse, je ne veux penser qu’à vous.
Et, m’attirant à lui, il me pressa dans ses bras avec une sorte
d’emportement farouche. A travers les nuages qui les voilaient, il lui
passait dans les yeux des lueurs étranges, mélange de douleur et de
passion, mais où la douleur dominait.
La chambre s’était lentement obscurcie. La cloche du dîner résonna.
--Adieu! murmurai-je.
Mais il ne me laissait pas partir; il lissait doucement les bandeaux
de mes cheveux et me regardait comme s’il eût voulu graver à jamais
mon image dans son cœur. Puis, s’approchant d’un grand vase rempli de
roses-thé et de grappes de lilas blanc, il en prit les fleurs et, les
entrelaçant de branches de myrte, les plaça une à une dans mes cheveux.
Une fois encore, nos deux ombres enlacées se reflétèrent dans le miroir
assombri.
--Adieu! répétai-je.
A la porte du salon, je rencontrai le marquis; il poussa une
exclamation.
--Tout en blanc, chère mademoiselle! s’écria-t-il en me passant sous
l’inspection de ses regards hardis. C’est pur! c’est délicat!... Une
vestale! tout à fait une vestale!
Ses yeux se fixèrent sur ma coiffure. Un sourire sardonique plissa ses
lèvres:
--Une vestale couronnée... par l’amour! ajouta-t-il très bas en
s’inclinant profondément.
Ces paroles et le ton dont elles furent prononcées renouvelèrent cette
vague appréhension déjà ressentie, et ma joie en demeura voilée.
1er juin, dans la nuit.
Le souvenir des heures qui viennent de s’écouler ne s’effacera jamais
de mon âme: la trace en demeurera toujours...
Hier matin, Renée avait demandé à M. de Hauteville de l’accompagner
aux ruines de l’abbaye de Saint-Sulpice. Il refusa sous le prétexte
d’affaires importantes.
--Mais, madame, je suis à vos ordres, dit M. de Belmonte.
--Il y aura un orage ce soir, Renée, interrompit Robert; il ne peut
être question pour vous d’aller aux ruines.
Le sujet tomba.
Dans la journée, notre voisine, madame de Sauves, vint me chercher pour
examiner des tableaux qu’elle avait reçus d’Italie. Je partis avec
elle sans en avertir Robert. Vers le soir, je fus fort surprise de le
voir arriver.
--Un orage se prépare, me dit-il, et je n’ai pas voulu que vous
rentriez seule. Venez vite, nous n’avons pas de temps à perdre.
En effet, à peine avions-nous quitté la maison de madame de Sauves que
l’orage éclatait avec violence. Nous regagnâmes le château. Dans le
vestibule, un domestique s’approcha de Robert et lui adressa quelques
mots, parmi lesquels je saisis les noms de M. de Belmonte, de madame
de Hauteville et des ruines de Saint-Sulpice. Je compris que, par un
caprice inexprimable, Renée était partie avec le marquis de Belmonte
pour se rendre à ces ruines, où Robert n’avait pas voulu nous laisser
aller le matin. Une exclamation de colère et d’inquiétude lui échappa:
--Partie à cette heure, dans les bois, par un temps pareil, seule avec
le marquis, qui ne connaît pas le pays!
Il fit quelques pas avec agitation.
--Rien n’est plus dangereux; qu’on attelle la voiture, je vais à sa
recherche.
Il parlait d’un ton bref et donnait rapidement des ordres. Un éclair
déchira le ciel et le tonnerre fit trembler les fenêtres du château. Un
des grands arbres du parc venait d’être frappé par la foudre.
--Robert, je vous en conjure, ne partez pas, m’écriai-je, effrayée,
tendant vers lui mes deux mains suppliantes.
Il m’écarta d’un geste presque brutal:
--Laissez-moi passer, Thérèse, répondit-il d’une voix grave qui
n’admettait pas de réplique. Renée est en danger, je dois aller à son
secours, c’est mon devoir.
Sur ces mots, il partit.
Oui, il devait aller à son secours; tout son amour pour moi, mon
amour pour lui, ne pouvaient l’en empêcher. Je sentis qu’il en était
ainsi, et ce sentiment s’empara de moi avec la force d’une vérité
indiscutable. Elle était le devoir; mais alors, moi, qu’étais-je donc?
Qu’étais-je venue faire dans cette maison, où l’on m’avait offert une
hospitalité généreuse? J’étais venue y voler l’époux d’une autre femme,
d’une enfant confiante qui m’avait accueillie comme une sœur, et,
lorsque cet amour coupable m’avait été révélé, je n’avais rien tenté
pour le combattre. Aucun remords ne m’avait assaillie, j’avais pris
le bonheur sans penser à la honte. Et quand Robert me parlait de ses
luttes, de ses combats, cela même ne réveillait pas ma conscience. Dans
ses scrupules vaincus, je ne voyais qu’une chose: la force de son amour
pour moi. Maintenant que la lumière se faisait, je ne comprenais plus
mon aveuglement.
Sa femme! elle était sa femme! ce qu’un homme a de plus cher et de plus
sacré. Je le savais, mais ces mois, qui quelques heures auparavant
me paraissaient ne renfermer qu’une signification banale, maintenant
ils me torturaient l’âme. La femme de Robert!... Moi je ne serais
jamais que... Ah! l’amertume de cette pensée, comment la définir et
comment l’exprimer?... Il m’avait quittée pour aller auprès d’elle en
me disant: «C’est mon devoir!» Et j’avais dû courber la tête. Si, un
jour, il la quitte pour moi, que pourra-t-il dire et de quel nom me
désignera-t-il?
J’errais dans ma chambre, fiévreusement, allant de la porte à la
fenêtre, essayant de rassembler mes idées, sentant que je devais me
résoudre à quelque chose et ne le pouvant pas.
Mon imagination surexcitée me montrait ma conduite sous un jour de plus
en plus odieux, je voyais les malheurs qui nous menaçaient et l’avenir,
de honte pour les uns, de douleur pour les autres, qui se préparait
fatalement... J’aimais mieux souffrir seule, il en était temps encore,
je partirais, j’irais si loin que l’on perdrait jusqu’à mon souvenir...
La tempête s’était un peu calmée, un bruit de grelots frappa mon
oreille... Ils rentraient. Bientôt j’entendis la voix de Robert
résonner dans le vestibule; alors une réaction se fit. Quoi! ce bonheur
à peine entrevu, je devais y renoncer déjà, retourner à mon existence
désolée? Non, le sacrifice était trop grand, je ne pouvais pas...
Tout mon amour se dressa dans mon cœur avec une force désespérée pour
défendre ses droits, et, dans la lutte qu’il entama avec ma conscience,
ce fut lui qui fut vainqueur.
Me sacrifier? pourquoi et à qui? J’étais seule au monde, seule
responsable de mes actes, personne n’aurait à rougir de moi. Serait-ce
à Renée, que j’avais si gravement offensée, envers qui j’étais si
coupable? Mais méritait-elle un aussi effroyable sacrifice, cette
femme qui n’avait pas su l’aimer, qui avait passé à côté de son âme
sans la comprendre, qui, près de lui, n’avait pu vivre de sa vie,
absorbée qu’elle était par ses rêveries enfantines, ses frivoles
désirs, ses fantasques équipées? Pouvait-on mettre dans la même balance
la fugitive douleur qu’elle éprouverait peut-être et le désespoir
infini qui serait le mien si je devais renoncer à lui? Et puis
n’avais-je pas droit enfin à un peu de bonheur? Dès son enfance, elle
avait eu autour d’elle toutes les tendresses et toutes les joies... moi
je n’avais rien eu... Serait-ce à l’honneur, au devoir? Mais ces mots,
si grands, si solennels qu’ils soient, en comparaison de Robert, que me
sont-ils?
Je ne me suis pas couchée, et la nuit entière s’est écoulée dans les
angoisses de cette lutte déchirante. Maintenant les lueurs du matin
blanchissent l’horizon. Ma décision est prise. J’ai juré à Robert
que je ne le quitterais jamais, je tiendrai mon serment. Je sens
toute l’étendue du mal que je fais et que je vais faire, les jours
d’aveuglement heureux sont passés pour ne pas revenir, mon âme ne
connaîtra plus la paix... Qu’importe! pour lui, je suis prête à tout
braver et à tout souffrir, mais je ne veux plus qu’il me quitte pour
qui que ce soit. Si coupables que puissent être nos liens, je veux
qu’il les avoue hautement et que nous partions ensemble, car je ne puis
supporter l’humiliation et la trahison dissimulée de cette existence,
où je suis l’amour, où elle est le droit.
Je ne lui dirai rien, mais, s’il m’aime, dans le dernier regard que
nous avons échangé il aura deviné mes angoisses, il les aura partagées,
et son cœur sera arrivé à la même résolution que le mien.