S’ensuyt le Nouveau monde & navigations: Faictes par Emeric de vespuce
Florentin/ Des pays & isles nouvellement trouvez/ au paravant a nous
incongneuz Tant en l’ethiope que arrabie/ calichut/ et aultres plusieurs
regions estranges Translaté de ytalien en langue françoyse/ par mathurin
du redouer licencié es loix.
.xix.
[Illustration]
¶ S’ensuit la table de ce present livre.
[¶ Le premier livre de la premiere navigation faicte par la mer Occeane
aux terres des mores de la basse ethiope.]
Le premier qui a trouvé la navigation de la mer Occeane vers le midy.
Chapitre .i. fueillet .i.
Des choses trouvees de loys cadamosto en la navigacion de la terre des
mores. Chapitre .ii. fueillet .ii.
Le temps que partirent les caravelles et avec quel vent ilz
naviguerent. Chapitre .iii. fueillet .iii.
De l’isle de porsaint et des choses qui y naissent/ et du sang du
dragon. Chapitre quatre fueillet .iii.
De monch ric port de l’isle de la madere. Chapitre .v. fueil .iii.
De l’isle de la madere et de sa fertilité.
Chapitre .vi. fueillet .iii.
Des canaries qui sont dix isles avec leurs noms.
Chapitre .vii. fueillet .iiii.
Des choses qui naissent dedans lesdictes canaries.
Chapitre .viii. fueillet .v.
La description du chef blanc avec les isles plus prochains.
Chapitre .ix. fueillet .vi.
Commutation de sel pour autant d’or/ et le chemin qu’il fault faire
pour l’aller querir. Chapitre .x. fueillet .viii.
Comment l’empereur de melly voulut congnoistre ung des marchans de
sel. Chapitre .xi. fueillet .ix.
Comment les povres honnorent les riches de leurs femmes et de leurs
armes. Chapitre .xii. fueillet .x.
Du fleuve de senega qui separe la terre areneuse de la fertille.
Chapitre .xiii. fueil. .xi.
Des seigneurs qui regnent a la coste du chef verd.
Chapitre .xiiii. fueillet idem
De l’habit des mores et de leur loy. Chapitre .xv. fueil .xii.
Les hommes sont netz de leurs personnes: et ors en leur vivre
Chapitre .xvi. fueil. .xiii.
Comment les mores du royaulme de gamra combatent.
Chapitre .xvii. fueillet idem
Des grans nageurs: & du royaulme de senega.
Chapitre .xviii. fueillet idem
La marchandise que loys de cadamosto contracta avec le seigneur
budomel. Chapitre .xix. fueillet .xiiii.
Comment loys de cadamosto alla par terre avec le seigneur budomel.
Chapitre .xx. fueillet idem
Des maisons de budomel/ et de ses femmes. Chapitre .xxi. fueillet .xv.
De la compaignie de budomel & qui tousjours demoure en sa maison.
Chapitre .xxii. fueillet .xv.
Coustumes de budomel et de ceulx qui l’honnorent.
Chapitre .xxiii. fueillet .xv.
De l’eglise de budomel & de leur maniere de sacrifier & de leur vivre.
Chapitre .xxiiii. fueillet .xvi.
Des legumes en vin qui vient au royaulme de senega.
Chapitre .xxv. fueillet .xvi.
Fruictz de diverses sortes & huylle merveilleux.
Chapitre .xxvi. fueillet .xvii.
des coulevres qui engloutissent les chevres et des enchanteurs.
Chapitre .xxvii. fueil. eodem
Des bestes saulvaiges qui sont en grande quantité. Et mesmement des
elephans et girafles. Chapitre .xxviii. fueillet .xviii.
Des papegays & oyseaulx de diverses sortes.
Chapitre .xxix. fueil. eodem
De leurs marchez et des gens qui y viennent.
Chapitre .xxx. fueillet .xix.
Des chevaulx qui s’i vendent et des enchanteurs d’iceulx.
Chapitre .xxxi. fueillet eodem
Des femmes qui dancent de nuyt. Chapitre .xxxii. fueillet eodem
Comment anthoine et loys de cadamosto se accompaignerent pres le chef
verd. Chapitre .xxxiii. fueillet .xx.
Du chef verd avec sa description et des habitans. Chapitre.
.xxxiiii. fueillet eodem
Fleuves grans navigués par almadies. Chapitre .xxxv. fueillet .xxii.
Comment les mores assaillirent les navires dedans le fleuve.
Chapitre .xxxvi. fueillet .xxii.
De la deliberation qui fut faicte sus le fleuve de Gambra.
Chapitre .xxxvii. fueillet .xxiii.
La eslevation de la transmontane. Chapitre .xxxviii. fueillet .xxiiii.
Comment anthoine genevois et loys de cadamosto trouverent nouvelles
isles. Chapitre .xxxix. fueillet idem
Des deux palmes et la navigation du fleuve de Gambra.
Chapitre .xl. fueillet .xxv.
Comment le seigneur batimaussa eut bonne paix avec nous
Chapitre .xli. fueillet .xxvi.
Des elephans saulvaiges et en quelle maniere ilz les prennent
Chapitre .xlii. fueillet .xxvii.
Des piedz et jambes de l’elefant et du poisson cheval.
Chapitre .xliii. fueillet .xxviii.
Des fleuves de casamansa et du chef rouge.
Chapitre .xliiii. fueillet. .xxix.
Des fleuves trouvez en ceste coste et des gens qui habitent.
Chapitre .xlv. fueillet eodem
Comment nous partismes de la pour non sçavoir entendre leur langaige.
Chapitre .xlvi. fueillet. .xxx.
[¶ Le second livre de la navigation de lisbone a calichut.]
Pays nouvellement descouvers avec leurs noms.
Chapitre .xlvii. fueillet eodem
Du chef des sarges avec trois autres & les noms de tresgrans fleuves.
Chapitre .xlviii. fueillet .xxxi.
Des fleuves & des palmes avec plusieurs autres.
Chapitre .xlix. fueillet .xxxii.
Le temps que se partirent les navires de lisbonne & de leur retour
Chapitre .l. fueillet .xxxiii.
Le lieu ou est melinde: calichut avec plusieurs autres lieux.
Chapitre .li. fueillet eodem
Description de calichut du roy et son palays.
Chapitre .lii. fueillet .xxxiiii.
Des marchandises & monnoyes de calichut. Chapitre .liii. fueil. eodem
Des navires qui passent soubz la calamite avec le pris des espiceries.
Chapitre .liiii. fueil. .xxxv.
De la mecque mont du sinaÿ et de la mer rouge.
Chapitre .lv. fueillet eodem
Les viandes que use le roy de calichut et le peuple d’iceluy pays.
Chapitre .lvi. fueillet .xxxvi.
La cognition qu’ilz ont de Jhesucrist et du pape.
Chapitre .lvii. fueillet eodem
Les lieux ou croissent les espiceries. Chapitre .lviii. fueil. eodem
Le pont ou arrivent les espiceries du souldan.
Chapitre .lix. fueillet .xxxvii.
Instrumens pour naviguer et des marchandises qui se mettent a prix.
Chapitre .lx. fueillet eodem
Des elefans et tiltre du roy de portugal.
Chapitre .lxi. fueil. .xxxviii.
Le lieu ou en personne le roy emanuel de portugal bailla l’estandart
au capitaine. Chapitre .lxii. fueillet eodem
Comment les navires de portugal par fortune alloyent sur la mer ça et
la. Chapitre .lxiii. fueillet eodem
Racines desquelles on faict du pain avec autres coustumes.
Chapitre .lxiiii. fueillet .xxxix.
Des papegaulx trouvez en la terre descouverte.
Chapitre .lxv. fueillet eodem
Des quatre navires qui perirent. Chapitre .lxvi. fueil. .xl.
De zasfalle myne de l’or. Chapitre .lxvii. fueil. eodem
Comment apres que le capitaine eut le saufconduit il parla avec le
roy. Chapitre .lxviii. fueillet .xli.
Comment la lettre du roy de portugal avec le don fut presentee au roy
de mellinde. Chapitre .lxix. fueil. eodem
¶ Le troiziesme livre de la navigation de lisbonne a calichut.
De la mer rouge et mer de perse avec l’isle agradida.
Chapitre .lxx. fueillet .xlii.
Comment le capitaine alla au roy de calichut.
Chapitre .lxxi. fueillet .xliiii.
De l’abbaye du roy de calichut. Chapitre .lxxii. fueil. eodem
Le present qui fut donné au roy avec le desordre qui y fut.
Chapitre .lxxiii. fueillet .xlv.
Des coustumes & choses de calichut. Chapitre .lxxiiii. fueil. .xlvii.
Des marchans de calichut & le voyaige de l’espicerie du cayre en
alexandrie. Chapitre .lxxv. fueil. .xlviii.
Grande occision de mores et chrestiens dedans calichut.
Chapitre .lxxvi. fueillet .xlix.
Comment les navires chargerent a cachin.
Chapitre .lxxvii. fueillet .l.
Du royaulme de cananor et du recueil que fist le roy a noz navires.
Chapitre .lxxviii. fueillet .li.
Du nauffraige qui fut faict au goulfe de melinde.
Chapitre .lxxix. fueillet .lii.
Des navires qui retournerent a lisbonne.
Chapitre .lxxx. fueillet eodem
Le poix et monnoye qui se use en calichut.
Chapitre .lxxxi. fueillet eodem
Le pris des marchandises qui se portent de deça en calichut & es
environs. fueillet .liii.
Les lieux desquelz viennent les espiceries.
Chapitre .lxxxii. fueillet eodem
¶ Le quart livre de la navigation faicte par cristofle genevois.
Chapitre .lxxxiii. fueillet eodem
Isles incongneues trouvees par cristofle colomb.
Chapitre .lxxxiiii. fueillet .liiii.
Deux grandes isles avec leurs noms. Chapitre .lxxxv. fueillet eodem
La condicion de l’isle espaignolle. Chapitre .lxxxvi. fueillet eodem
Coustumes des canibales. Chapitre .lxxxvii. fueillet .lv.
Coustumes des habitans de l’isle espaignolle.
Chapitre .lxxxviii. fueillet .lv.
Les hommes que colomb laissa pour chercher l’isle.
Chapitre .lxxxix. fueillet eodem
Comment colomb fut appellé admiral de la mer.
Chapitre .xc. fueillet .lvi.
Comment l’admiral trouva les isles des canibales.
Chapitre .xci. fueillet eodem
Comment colomb trouva ses gens mors.
Chapitre .xcii. fueillet .lviii.
Les choses que trouva le frere de l’admiral en cherchant le roy & ses
gens. Chapitre .xciii. fueillet .lix.
Le fleuve de l’or et beaucoup de choses trouvees.
Chapitre .xciiii. fueillet .lx.
Chasteau ediffié de l’admiral a la myne d’or.
Chapitre .xcv. fueillet eodem
Comment l’admiral alla a la myne d’or. Chapitre .xcvi. fueillet eodem
Des choses merveilleuses trouvees par l’admiral.
Chapitre .xcvii. fueillet .lx.
Comment les roys de l’isle espaignolle furent desconfitz.
Chapitre .xcviii. fueillet .lxii.
Des roys qui se rebellerent pour le mauvais portement des espaignolz.
Chapitre .xcix. fueillet .lxiii.
Forteresse ediffiee a la myne d’or.
Chapitre .c. fueillet eodem
Les vivres envoyez d’espaigne avec le commandement du Roy.
Chapitre .ci. fueillet .lxiiii.
L’honneur qui fut fait au capitaine par ung roy qu’il trouva en
cerchant ladicte isle. Chapitre .cii. fueillet eodem
Comment les roys qui s’estoyent rebellez furent desconfitz.
Chapitre .ciii. fueillet .lxv.
Nouvelles isles avec diversité de gens trouvees par l’admiral colomb.
Chapitre .ciiii. fueillet eodem
Le retour de l’admiral a l’isle espaignolle.
Chapitre .cv. fueillet .lvii.
Le desordre que l’admiral trouva de ses gens en l’isle Espaignole.
Chapitre .cvi. fueillet .lxvii.
Comment l’admiral et son frere furent mis es fers et envoyez en
espaigne. Chapitre .cvii. fueillet idem
Comment alons le noir compaignon de l’admiral trouva isles non ouyes
avecques diverses coustumes de pays.
Chapitre .cviii. fueillet .lxviii.
Diverses nacions et lieux trouvez par alons le noir.
Chapitre .cix. fueillet .lxix.
Comment alons le noir en s’en retournant en espaigne combatit avec les
canibales. Chapitre .cx. fueil. idem
Navigation de pinzon compaignon de l’admiral/ avec ce que il a trouvé.
Chapitre .cxi. fueil. .lxx.
De pinzon qui arriva a la mer d’eaue doulce & trouva diverses isles.
Chapitre .cxii. fueil. idem
¶ Le cinquiesme livre des navigations.
Une lettre de emeric de vespuce qu’il escript a laurens pere de
medicis. Chapitre .cxiii. fueillet .lxxi.
L’ordre de la navigacion avec une tresgrande fortune.
Chapitre .cxiiii. fueillet .lxxii.
La distance de chef verd jusques a la terre ferme trouvee.
Chapitre .cxv. fueillet idem
De la nature et coustumes de ces gens la.
Chapitre .cxvi. fueillet .lxxiii.
La fertilité de la terre et qualité du ciel.
Chapitre .cxvii. fueillet .lxxiiii.
Des estoilles du pole antartique. Chapitre .cxviii. fueil. .lxxv.
Des choses qui sont en celuy hemispere. Chapitre .cxix. fueillet eodem
La forme de la quarte partie du monde retrouvee.
Chapitre .cxx. fueillet idem
Comment ce livre est intitulé le troiziesme jour.
Chapitre .cxxi. fueillet Idem
Excusation de almeric et quelle soit son intencion.
Chapitre .cxxii. fueillet .lxxvi.
[Contre l’audace de ceulx qui veullent sçavoir plus que leur est
besoing. Chapitre .cxxiii. fueillet idem]
¶ Le sixiesme livre des choses de calichut.
Unes lettres de dominique cretin messaigier de la seigneurie de
venise envoyees en portugal datees du .xxvii. juing mil .ccccc. ung.
Chapitre .cxxiiii. fueil. idem
Copie d’unes autres lettres envoyees de par la seigneurie de venise en
portugal datees de l’an cinq cens et ung du dixneufviesme jour
d’octobre. Chapitre .cxxv. fueillet .lxxviii.
Copie d’unes autres lettres envoyees de lisbonne en Espaigne au roy et
a la royne. Chapitre .cxxvi. fueillet .lxxix.
Copie d’unes lettres receues des marchans d’espaigne du traictié faict
avec le roy de portugal et le Roy de calichut.
Chapitre .cxxvii. fueillet .lxxx.
Comment prejoseph Indian monta sur noz caravelles et vint en portugal
et le roy le fist acompaigner a romme et a venise.
Chapitre .cxxviii. fueillet .lxxxii.
La qualité dudict prejoseph avec son pays et les gentilz.
Chapitre .cxxix. fueillet .lxxxiii.
Des habitans de caranganor avec les edifices et eglises.
Chapitre .cxxx. fueillet Ibidem
Coustumes du roy de caranganor et des habitans et le lieu auquel sont
plusieurs crestiens. Chapitre .cxxxi. fueillet .lxxxiiii.
Des maisons des crestiens: et comment leurs evesques gouvernent
l’eglise. Chapitre .cxxxii. fueillet Ibidem
Comment ilz consacrent et ensevelissent les mors avec leurs festes.
Chapitre .cxxxiii. fueillet Ibidem
En quelle saison est l’yver en caranganor et la façon de leurs
navires. Chapitre .cxxxiiii. fueillet .lxxxv.
De leurs monnoyes & les choses qui croissent la en habondance.
Chapitre .cxxxv. fueillet Ibidem
Pain de ris et les palmes qui portent les noix d’indye.
Chapitre .cxxxvi. fueillet .lxxxvi.
Comment de la palme se faict vin: vinaigre: sucre: et huile.
Chapitre .cxxxvii. fueillet Ibidem
De calichut: du roy avec ses coustumes et marchandises.
Chapitre .cxxxviii. fueillet .lxxxvii.
Du royaulme de gambaye de ormus: et de guzerat.
Chapitre .cxxxix. fueil. Ibidem
De la situacion de gambaye: et d’autres lieux et du roy et espiceries.
Chapitre .cxl. fueillet .lxxxviii.
¶ Cy finist la table de ce present livre.
¶ On les vent a paris en la rue neufve nostre dame A l’enseigne de
l’escu de France.
¶ Cy commence le premier livre de la premiere navigation faicte par la
mer Occeane aux terres des mores de la basse ethiope par le commandement
de treshault prince le seigneur Infant don Hurich frere de don Durich
Roy de portugal.
Vous messieurs & dames qui lirez ou orrés lire ce present livre serez
advertis que quant trouverez les motz qui s’ensuyvent C’estassavoir
Ostro/ Austral/ Septentrion/ Acquillon Tranmontane/ Levant/ Orient/
Ponent/ Grec/ Siroch/ Maistral/ Garbin/ Bonace. Ce sont noms de vens
Ostro Austral c’est ung mesme vent que nous apellons midy Septentrion
Acquilon Tranmontane/ ces trois c’est ung mesme vent et s’appelle a nous
le vent de bise Levant et Orient c’est semblablement ung mesme vent &
s’appelle le vent d’amont Ponent c’est le vent d’aval Garbin c’est ung
vent qui est entre le soleil couchant & le midy Siroch est entre le midy
et le vent d’amont Grec est entre le vent d’amont et celuy de bise et le
Maistral est entre la Bise/ et celluy d’aval Neantmoins ce mot
Trammontane il sert aulcuneffois pour une estoille/ par laquelle les
mariniers se gouvernent et l’appellent Trammontane.
¶ La premiere qui a trouvé la navigacion de la mer Occeane vers le midy.
Chapitre premier.
¶ Prologue de l’acteur.
Moy loys Cadamosto estant le premier de la nation de la noble cyté de
venise esmeu a naviguer la mer occeane au dehors de l’estroict de
Gilberterre/ vers les parties du midy: dans les terres des mores de la
basse ethiope/ ouquel lieu et en mon voyage ayant veu plusieurs choses
nouvelles & dignes d’estre notees affin que ceulx qui apres moy auront a
descendre puissent entendre quel a esté mon couraige en cherchant
diverses choses en divers et nouveaulx lieux/ que voirement et les
coustumes et les lieux nostres/ en comparacion de la chose par moy veue
et entendue ung autre monde se peut bien appeller Parquoy les choses par
moy veues et entendues meritent bien d’en faire quelque chose digne de
memoire Et ainsi comme la memoire me servira/ ainsi avec ma plume je
transcripray les choses susdictes lesquelles se par moy ne seront
aornement mises comme la matiere le requiert/ a tout le moins ne
fauldray point de mettre en tout lieu la pure verité/ Et sans doubte
j’escripray toute la verité des choses que narreray Or doncques est
assavoir que celluy qui fut le premier inventeur de faire naviguer ceste
partie de la mer Occeane vers midy es terres des mores de la basse
ethiope laquelle depuis nostre premier pere adam ença ne se trouve
jamais avoir esté naviguee sinon a present par le gentil seigneur Infant
don Hurich de portugal qui fut filz de hault prince don jehan roy de
portugal lequel seigneur infant don Hurich combien que de ses vertus
plusieurs choses notablez s’en pourroyent dire toutes je les laisse/
mais seullement je declareray comme il s’est donné a batailler pour
nostre sauveur jesucrist en guerroyant les barbares et combatant pour la
foy. Il ne voulut jamais prendre femme en sa jeunesse soubz grande
chasteté se gardoit de choses tresdignes il a faict en bataille contre
les mores et en sa propre personne et par son industrie de grandes
choses dignes de memoire dequoy sondict pere Jehan venant a la mort
appella ledict seigneur infant don Hurich son filz en luy recommandant
toute la chevallerie des portugalois le priant et exhortant de vouloir
suivre son sainct vray et laudable propos. C’estassavoir de persecuter
avec tout son povoir les ennemis de la saincte foy de jesucrist lequel
seigneur infant en parlant briefvement s’efforça de le faire. Et depuis
la mort de sondict pere avec l’aide de son frere don durich qui succeda
au royaulme de portugal fist une grande guerre en affrique a ceulx de
Fess dequoy apres plusieurs ans passez ledict seigneur infant procurant
par toute voye possible dommaiger en plusieurs lieux ledit royaume de
fess lequel vient sur la mer occeane au dehors l’estroit de gilberterre
envoya ses caravelles. Et par chascun an faisoyent plusieurs dommaiges
aux mores & ceulx qui conduisoient lesdictes caravelles solliciterent
ledict seigneur Infant de les faire aller chascun an plus avant jusques
a ung promontoire appellé chef de non: lequel chef dient ainsi estre
apellé jusques aujourd’huy et cestuy chef est la fin ou ne se trouve
aulcun avoir plus avant passé que jamais en retournast parquoy
s’appelloit le chef de Non qui le passe retourne non et par ainsi
lesdictes caravelles alloyent jusques audit chef & de la n’osoyent
passer plus oultre. Mais ledit seigneur Infant desirant de sçavoir plus
oultre delibera de faire que lesdictes caravelles l’an ensuyvant
passassent avec l’aide & faveur de dieu oultre ledit chief de non. Et
print les meilleures caravelles de portugal et icelles bien equippees de
toutes choses necessaires fut estimé que il estoit possible que elles
povoyent naviguer par tout et luy qui estoit desirant de vouloir
entendre choses nouvelles pour & affin de sçavoir la generation des
habitans d’iceluy pays pour vouloir nuyre aux mores feist mettre en
point trois de ses caravelles avec bonnes munitions d’armures
victuailles & autres choses necessaires & mist dedans de vaillans hommes
lesquelz allerent & passerent ledict chef de non en navigant de jour par
la coste/ & de nuyt se arrestoient et ceulx estans allez par ladicte
coste environ cinquante lieues oultre ledict chef de non non trouvans
habitation ny aucunes gens/ mais toute terre areneuse & seiche
tournerent en derriere Et voyant ledict seigneur infant iceluy en non
avoir peu entendre aucune chose l’an ensuivant fist retourner sesdictes
caravelles et hommes en leur commandant qu’ilz passassent plus oultre
qu’ilz n’avoient esté de .xxx. lieues & plus s’ilz povoient & que il les
feroit tous riches & ainsi allerent & acomplirent le commandement dudit
seigneur Lesquelz non trouvans autre chose que terre areneuse & seiche
sans aucune habitation s’en retornerent Et ce non obstant croissoit de
jour en jour audit seigneur Infant la voulenté de sçavoir qu’il y avoit
en ses parties la/ & fist retourner le deuziesme an deux desdictes
caravelles. Et a dire en brief les y fist tant aller par plusieurs ans
qu’ilz vindrent trouver en aucune partie y estre habitation des arrabes
qui vivent en iceulx desers Et apres plus oultre une generation de gens
qui s’apelloit Azanegi/ lesquelz sont hommes grisastres c’est a dire
qu’ilz ne sont ne blans ne noirs de laquelle generation cy apres sera
faicte mention Et determineement se parviendra a descouvrir les terres
des premiers mores. Et apres de temps en temps d’aultre generation
desditz mores de diverses choses langues et coustumes & foy ainsi comme
en ce present livre pourrez plus largement entendre.
¶ Des choses trouvees de loys de cadamosto en la navigation des terres
des mores.
Chapitre .ii.
Adoncques moy loys de cadamosto me trouvant en nostre cité de venise en
l’an de nostre seigneur mil quatre cens .liiii. estant de l’aage environ
de .xxii. ans ayant navigué en aucunes parties de nostre mer
mediterrane/ j’avoye determiné de vouloir tourner en flandres ou une
aultresfoys avoye esté et c’estoit affin de gaigner aulcune chose pource
que en ce temps la tout mon pensement estoit de travailler de toute ma
possibilité pour acquerir aulcuns biens et finablement pour parvenir a
aulcune perfection d’honneur. Et ayant deliberé de m’en aller comme j’ay
dit je prins avecques moy si peu d’argent que j’avoye en ce temps la &
me mis sus les nostres gallees qui vont en flandres et estoit capitaine
le seigneur marchez en chevalier et ainsi avecques le nom de dieu nous
partimes de venise avec lesdictes Galees l’an dessusdict. le .viii. jour
d’aoust/ et navigasmes par noz journees en faisant noz demourances aux
lieux acoustumez/ jusques a ce que nous arrivames en espaigne. Et nous
trouvant a cause du temps contraire avec lesdictes Galees au chef de
sainct Vincent que dient ainsi estre apellé/ de fortune nous sceusmes
que ledict seigneur Infant don huric estoit logé en une ville voisine
apellee reposera/ lequel seigneur ayant notice de nostre venue envoya a
nosdictes galees ung sien secretaire qui avoit a nom anthoine gouzalles/
& avec luy avoit ung patrice des comtes qui se faisoit ainsi appeller
lequel se disoit estre venitien & consel de nostredicte nation audict
royaume de portugal/ comme se monstre estre par une sienne lettre de
nostre seigneurie avec le seau pendant/ lequel patrice estoit
pensionnaire dudict seigneur infant/ et vindrent a nosdictes galees par
la commission de luy avec aulcunes monstres de succres de l’isle de la
madere/ et du sang de dragon/ et autres choses tirees des lieux & isles
apartenans audict seigneur/ et monstrerent desdictes monstres a
plusieurs personnes et moy estant present demanday a ceulx qui estoient
venuz en nosdictes galees de diverses choses & en les nous disant
racomptoient comme cestuy seigneur infant avoit faict habiter
nouvellement ladicte isle/ laquelle jamais au paravant n’avoit esté
habitee/ laquelle produisoit lesdictz sucres & sang de dragon et autres
bonnes choses utilles/ & que cecy c’estoit riens au regard aux autres
plusgrandes choses que ledict seigneur faisoit en nous declarant que
depuis certain temps en ça il avoit fait naviguer la mer ou jamais
autres n’avoient navigué & descouvert terre de diverses generations
estranges/ dans lesquelles se trouvoit choses merveilleuses/ & ceulx qui
avoient esté la en celle part avoient avec celle gent nouvelle/ faict de
gros gaingz par ce que de ung solz ilz en faisoient .vii. ou .x. & de
cecy ilz disoient tant & tant de choses/ que de moy mesmes entre les
autres j’en estoie esmerveillé. & cela me fist venir la voulenté d’y
aller & demanday se ledict seigneur infant y laissoit aller tous ceulx
qui vouloient aller/ lesquelz me respondirent que ouy en faisant de deux
choses l’une La premiere que celuy qui y vouldroit aller & armer la
caravelle a ses despens en retournant la marchandise il seroit obligé a
payer par droit de coustume audict seigneur la quarte partie de toutes
les choses que ilz aporteroient desdictz lieux & terre & les autres
trois parties seroient a lui La .ii. ou que ledict seigneur armeroit
ladicte caravele a ses despens/ & au retour d’icelle iceluy seigneur
prendroit la moytié de tout ce qui seroit dedans. Et au cas que ladicte
caravelle retournast vuide/ tous les despens tomberoient au dommaige
dudict seigneur/ et cecy nous fut declairay qu’on ne s’en povoit
retourner sans faire grans gaingz & que si aulcun de nostre nation y
vouloit aller ledict seigneur l’avoit tresagreable/ & luy donneroit
toute faveur/ pource qu’il presumoit que esditz pays se descouvreroit
l’espicerie et aultres bonnes choses et les venitiens en estoient plus
congnoissans que autre nation Lesquelles choses ouyes par moy/ me
deliberay de aller avec les dessusdictz pour parler audit seigneur
infant/ ce que je feis/ et pour abreger il me conferma tout ce que
lesditz messaigiers avoient dit estre vray en me promettant que se je y
vouloye aller de me faire tous les plaisirs et proffitz qu’il luy seroit
possible Lesquelles choses par moy ouyes me voyent jeune & bien disposé
pour soustenir toutes fatigures & labeurs et desirant de veoir le monde
et choses que jamais aucun de nostre nation n’avoit veues/ esperant
aussi que pour m’y en aller acquesteroye honneur & prouffit deliberay du
tout d’y vouloir aler & apres que je fus informé de la marchandise &
choses qui m’estoient necessaires/ m’en revins a nostre galee/ &
consigné toutes mes choses que je avoye pour le present a ung mien
parent acheptay des choses estans en ladicte galee lesquelles je veis
m’estre necessaires pour faire mondit voyage/ et ainsi descendy en
terre/ et lesdictes galees suivirent leur voyage.
¶ Le temps que partirent les caravelles et ausquelz vens ilz
naviguerent.
Chapitre .iii.
¶ Moy estant demouré en la maniere dessusdicte au chief de sainct
Vincent/ ledit seigneur infant eut grant joye de ma demourance/ et si me
fist grant feste Et depuis plusieurs jours il me fist armer une
caravelle qui portoit environ quatre vingtz neuf botes de laquelle
estoit patron Vincent dies natif de lagus/ qui est ung lieu apres ledit
chef de sainct Vincent a quatre lieues/ et icelle caravelle fournie de
toutes choses necessaires pour nostre voyage avec l’aide de dieu et en
bonne adventure partismes dudict chef sainct Vincent le .xii. jour de
mars Mil quatre cens cinquante cinq/ avec ung vent grec et la
transmontane en poupe/ en dressant nostre chemin vers l’isle de la
madere en allant a la carte de Garbin vers ponent a la voye droicte le
.xxv. jour dudit moys arrivasmes a l’isle du port sainct environ le mydy
qui est distant dudict chef sainct Vincent environ six vingtz lieues.
¶ De l’isle du port sainct avec la description des choses qui y naissent
et mesmement du sang de dragon en quelle maniere il se faict.
Chapitre .iiii.
Ceste isle de port sainct est bien petit de chose/ et a de tour environ
cinq lieues/ & a esté trouvé depuis .xxvii. ans en ça de par les
caravelles dudict seigneur infant/ et l’a faicte habiter de portugalois
& jamais au paravant n’avoit esté habitee/ & d’icelle est gouverneur
barthelemy pastoureau homme dudict seigneur. Ceste isle porte froment &
autres blez pour son usage/ elle est habondante de chair qu’on mengeue &
de pourceaulx sauvages & de infiniz congnins/ et en icelle se trouve le
sang de dragon lequel naist de aucuns arbres qui y sont lequel sang est
une gomme que boutent lesdictz arbres en certain temps de l’an/ & se
tire en ceste maniere les habitans de ladicte isle frappent aucuns coups
d’une cognee au pied des arbres en faisant des taillades & l’an
ensuivant dedans certain temps lesdictes taillades boutent une gomme/
laquelle on cuist & la purge l’on/ & ainsi se faict le sang & lesdictz
arbres produisent ung certain fruit qui au moys de mars est meur & est
tresbon a menger. & a la similitude de cerises mais il est jaulne &
notez que a l’entour de ladicte isle se trouve de grandes pescheries de
dorades vielles et autres bons poissons/ ceste isle n’a point de port
mais elle a bon stage couverte de tous vens sauf que du levant & seroch/
& de ostro & seroch avec telz vens on n’y seroit pas bien asseuré/ du
demourant on y est bien mais qu’il y ait ung bon gouverneur. Ceste dicte
isle a a nom port sainct et faict le meilleur miel que je croy qui soit
au monde et cire en grande quantité.
¶ De moncrich port de l’isle de la madere.
Chapitre .v.
En apres le .xxvii. dudict moys de mars partismes de ladicte isle de
port saint/ & en iceluy mesme jour arrivasmes a moncrich qui est ung des
portz de la madere laquelle est distante de celle de ce port sainct de
dix lieues/ & avec ung temps cler se voyent l’ung l’autre.
¶ De l’isle de madere et en quelle maniere elle fut premierement habitee
et de sa fertilité.
Chapitre .vi.
Ceste isle de madere depuis .xxiiii. ans en ça l’a faicte habiter le
devant dit seigneur infant des propres portugallois et jamais au
paravant n’avoit esté habitee. Et d’icelle a faict gouverneur deux de
ses chevaliers/ desquelz l’ung a nom tristant scera et l’autre s’apelle
jehan gouzailles et cestuy tient l’autre moytié du costé de fouzalle/ &
s’apelle l’isle de madere qui vault a dire l’isle de bois pource que
quant premierement elle fut trouvee par les gens dudict seigneur il n’y
avoit une seulle paulme de terre qu’il ne fust plaine de grans boys/ et
fut necessaire a ceulx qui premierement y voulurent habiter qu’ilz y
missent le feu lequel par un temps alla par ladicte isle ardant & fut si
grant que ledit jehan gouzale qui alors se y tenoit fut contraint sa
femme/ ses enfans & a tous autres qui estoient fuyr la fureur dudict
feu/ & eulx mettre en l’eaue dans la mer/ en laquelle ilz estoient
jusques a la gorge & y furent .ii. jours & .ii. nuitz sans menger ne
boire ou autrement ilz eussent esté mors en apres que ledict feu eut
bruslé beaucop dudit bois ilz firent labourer la terre Ceste isle est
habitee de .iiii. pars. la premiere partie se appelle Moncrich la .ii.
saincte Croix. la .iii. la Fouzalle la .iiii. chambre des eufz/ et
combien qu’elle ait autre habitacion ceulx icy pourtant sont les
principalles/ & pourra faire environ .viii. cens hommes pour tout/
desquelz en sera cent a cheval Ladicte isle a de tour dix lieux elle n’a
aucun port ferme mais tresbons stages/ & a pays tresfructueux &
habondant & posé qu’elle soit pleine de montaignes comme est la Cicille
neantmoins il pevent cueillir .ccc. miliers de froment aucunesfois plus
aucunesfois moins. au commencement la terre souloit rendre .lx. & .lxx.
& pour le present elle est reduicte a .xxx. & .xl. pource que la terre
en la labourant de jour en jour elle se amoindrist de porter/ le pays
est copieux d’eau de fontaines gentilles/ & a environ huit petis fleuves
non trop grans qui traversent ladicte isle sur lesquelz fleuvez sont
faictes aucunes siez qui continuellement ouvrent en boys & font des
tables de beaucoup de sortes lesquelles fournissent tout portugal &
autres lieux desquelles tables je fois estime de .ii. sortes l’une est
de cedre qui a grant odeur & semblable au cipres & s’en faict tables
larges et longues et cassez & autres ouvrages l’autre sorte si est de
nassus. Nassus est ung arbre qui s’appelle en ceste sorte & a proprement
parler c’est yf/ de quoy on fait les arcs/ lesquelz sont de couleur de
rose. En ceste isle pource qu’elle est ainsi baignee de plusieurs eaues
ledict seigneur a fait mettre une grande quantité de cannes lesquelles
portent le sucre et font la quantité de .ccc. quintaux de une cuycte/ &
par cecy je puis comprendre que pour le temps advenir il s’en fera
beaucoup plus pource que c’est un pays moult convenant a faire celle
chose/ car l’air y est chault & jamais n’y fait froit/ & pource qu’elle
est habondante en eaues il s’i faict beaucoup de confitures/ et s’i
faict cire/ & miel/ mais nonpas en quantité et s’i faict des vins selon
l’habitation nouvelle. Et se naviguent lesdictz vins/ lesquelz sont de
plante de malvoisie que ledit seigneur infant envoya querre en candie &
rendent assez bien pour le pays estre ainsi bon/ les vignes produisent
plus raisins que fueilles & les grappes sont tresgrandes environ de
.iiii. paulmes qui est la plus belle chose du monde qu’on sçauroit veoir
& y a aussi des raisins noirs de pergolie sans aucuns grains & sont en
toute perfection & en ladicte isle se faict des arcs d’if tresbeaulx/ et
bons/ l’on en navigue en ponent et s’en faict de tresbeaux arbiers
d’arbalestre il se trouve en ladicte isle paons sauvaiges desquelz en y
a de blancz et perdrix et aultre sauvagine n’ont fors qu’il y a force
porcz sauvaiges aux montaignes. Et ay ouy dire aux hommes de ladicte
isle dignes de foy/ que au commencement se trouvoit grande habondance de
coulons/ et encores en y a il/ lesquelz on prenoit en ceste façon on
mettoit au bout d’ung baston une corde en façon d’ung laz & on mettoit
ladicte corde dans le col d’ung coulon/ et en ceste façon on le tiroit
des arbres & le coulon n’avoit point de paour & c’estoit pource qu’il ne
congnoissoit quelle chose fust l’homme/ et n’avoyent point de coustume
d’estre en ceste sorte chassez et vous le povez croire pource que en une
autre ysle nouvellement trouvee ay ouy dire qu’il a esté fait le
semblable & est ladicte ysle habondante de chair & sont en icelle
beaucop de riches gens selon le pays pource que c’est tout ung jardin et
ce qu’ilz recueillent en ladicte ysle c’est or. En cestedicte ysle y a
des monasteres de freres mineurs observarins & des hommes de tressaincte
vie et ay ouy dire a hommes dignes de foy y avoir veu les raisins meurs
a la sepmaine saincte.
¶ Des canaries qui sont dix isles avec leurs noms.
Chapitre .vii.
Nous partismes de la dessusdicte isle de la madere suyvant nostre chemin
par la voye de ostro/ pervenimes aux isles des canaries qui sont
distantes a ladicte isle de la madere environ .lxiii. lieux desdictes
isles canaries sont .vii. habitees et trois desertes/ les habitees sont
deux icy. La premiere a nom lauzarette. La seconde forte venture. La
tierce grancamaria La quarte teneriffe La quinte guiemere La sixiesme la
palme. La septiesme le fer en notant que ses sept isles les quatre sont
habitees de crestiens C’estassavoir lauzarete forte venture cité Giemere
ou voirement la gomere et le fer et les aultres troys sont de ydolatres
le seigneur de toutes ces ysles habitez de crestiens se nomme Ferrare &
est gentil homme et chevalier natif de la cité de sebille & est subjet
au roy d’espaigne/ le vivre des crestiens cy est pain d’orge & chair et
laict ilz en ont assez/ et principalement de chievre ilz n’ont gueres de
vin ne point de forment si d’autre part ne leur est porté ilz ont eu peu
de fruitz et quasi autres choses bonnes n’ont il en sesdictes isles se
trouvent habondance d’asnes sauvages speciallement en l’isle du fer &
sont lesdictes ysles loingtaines l’une de l’autre de dix ou douze
lieues/ toutes sont a la fille l’une apres l’autre et se garde la
premiere avec la derniere comme le levant et ponent.
¶ Des choses qui naissent dedans lesdictes canaries.
Chapitre .viii.
Il se tire de cesdictes isles des canariens grande quantité d’une herbe
qui s’appelle oricelle/ De laquelle herbe on tainct les draps/ laquelle
arrive en cades au fleuve de sibillia et dela se navigue par levant et
par ponent/ il s’en tire aussi bonne quantité de cordouans qui sont gros
& en toute perfection/ et du suyf assés et encores de bons fromages/ les
habitans de ces quatre isles de crestiens sont purs canaries et sont
differens de langaige & peu se entendent l’ung l’autre/ lesquelles isles
n’ont aulcun lieu muré/ sauf les villaiges/ mais ilz se sont retirez es
montaignes pource qu’elles sont tresgrandes et haultes/ & y a des
passages si fors que tout le monde ne sçauroit prendre fors que par
siege/ & la rotundité desdictes quatre isles n’ont gueres moins de .xxv.
lieues et les aultres trois isles habitez de ydolatres sont plus grandes
et beaucoup mieulx habitees & specialement les deux/ c’estassavoir la
grande canarie qui fait environ .viii. mille ames et teneriffe qui est
la plusgrande de toutes fait environ .xv. mille ames la palme fait peu
de gens/ et a veoir c’est une tresbelle ysle Et notez que ces trois
ysles pource qu’elles sont bien habitees elles ont beaucop de gens de
deffence & aussi qu’il y a montaignes treshaultes & lieux perilleux &
fors ne peurent jamais estre subjuguez des crestiens Et de teneriffe qui
est la plus habitee et d’en faire mencion. Car c’est la plus haulte ysle
du monde et a mon jugement en temps cler l’on la peult veoir de .lx. ou
.lxx. lieues D’espaigne pource qu’il y a une poincte au meilleu de
ladicte ysle en maniere d’ung dyament/ qui est treshaulte et
continuellement art. Et cecy se peut entendre des cretiens qui ont esté
prins en ladicte isle/ et afferment ladicte poincte estre haulte depuis
le pié jusques a la cime de .xv. lieues de portugal qui sont .xxv.
lieues des nostres. En cestedicte isle entre eulx ilz ont .lx. seigneurs
appellez ducz/ ilz ne sont pas seigneurs par nature comme succede le
filz au pere/ mais qui peut est seigneur/ et font aucuneffois entre eulx
guerre et se tuent comme bestes/ pource qu’ilz n’ont point autres armes
que pierres et massues en maniere d’ung dard. Et aucuns y mettent une
corne aguisee en maniere de fer/ et avec cela ilz frappent pource qu’ilz
n’ont point de fer ny armes & vont tousjours nudz fors que aucuns se
mettent une peau de chievre l’une devant et l’autre derriere & oignent
leur chair du sain de bouc composé avec le justz de aulcunes herbes
pource que cela engresse leur peau et deffend du froit combien qu’il y
face peu de froit/ pource qu’il est vers le midy/ ilz n’ont maisons ny
de muraille ny de paille ilz demourent es grotes ou es cavernes de la
montaigne/ ilz vivent d’orge/ de chair/ de laict de chievre/ ilz ont
habondance de aucuns fruitz speciallement de figues/ ilz recueillent
leur blé des le moys de mars et de apvril/ ilz n’ont point de foy ny
congnoissent dieu/ mais les aucuns adorent le soleil les autres la lune
& les autres les planettes/ et ont nouvelles fantasies de ydolatrie les
femmes ne sont communes mais est licite de sçavoir a chascun d’en
prendre autant qu’il en veult et ne prendroyent point nulle femme vierge
se premierement elle ne avoit dormy avec sondict seigneur une nuyt et
cela le reputent pour grant honneur. Et si vous disiés dont sçavez vous
telles choses vous sera respondu que les habitans des quatres isles
crestiennes ont de coustume avec aulcuns de leurs festes de venir a
cesdictes isles de nuyt pour assaillir ces canariens ydolatres &
aulcuneffois y prennent des masles et des femelles et puis apres
envoyent en espaigne a vendre pour esclaves/ et entrevient aulcuneffois
qu’il en demoure de ceulx qui y vont dans lesdictes festes lesquelz
lesdictz ydolatres ne font mourir/ mais leur donnent pour office de
tenir les chievres et les escorcher et faire chair et cela tiennent ung
tresvillain office d’estre bouchier & pour les despriser leur font faire
jusques a ce qu’ilz s’en puissent resjouyr en aulcune maniere. Et
cesdictz canariens ydolatres ont une autre coustume que quant aulcun de
leurs seigneurs entre nouvellement en sa seigneurie aucun d’eulx se
offre a mourir pour honnorer la feste/ et viennent tous a une certaine
valee bien parfonde. Et apres qu’ilz ont faict aulcunes leurs cerimonies
et dit aulcunes parolles celuy qui veult mourir pour ledict seigneur se
gecte du hault en bas en celle vallee et se met en pieces et apres cela
le seigneur demeure obligé faire honneur et donner des biens aux parens
du mort. Et combien que celle coustume leur soit brute et bestialle/
touteffoys elle se afferme estre vraye Encores ces hommes canariens sont
agiles & grans saulteurs et saultent de pierre en pierre deschaussez
comme chevreulx & font saulx qui ne sont pas de croire/ & encores tirent
une pierre si roidement qu’ilz en donnent la ou ilz veulent/ ilz ont ung
bras si fort qu’ilz mettent ung bouclier en piece. La progenie de ces
gens icy se depingent sur leur peau/ aussi bien les masles comme les
fumelles d’aucun just d’herbes verdes & jaulnes & tiennent que
semblables couleurs soit une belle devise/ comme nous faisons de beaulx
habillemens. Esquelles isles de canariens moy loys dessusdit fus en deux
d’icelles: c’estassavoir en l’isle de gomere/ et en celle du fer qui
sont des crestiens Aussi fus a l’isle de la paulme mais en ceste la je
n’y descendy point pour faire nostre voyage.
¶ La description du chef blanc avec les isles plus prochaines.
Chapitre .ix.
Nous partismes de ceste isle en navigant toute la voye par ostro vers
l’ethiope/ et arrivasmes en peu de jours au chief blanc lequel est
distant de ceste isle de Canarie environ cent quatre vingtz lieues. Et
est a noter que en partant de ladicte isle pour venir vers le chef blanc
on coustoye la riviere de l’affricque. Car en allant par ostro on s’en
vient demourer a la main gauche combien que l’homme aille courant au
large et n’a point de vent de terre pource que ladicte isle des
canariens est dessoubz ladicte coste en la mer vers le ponent auquel va
l’homme courant au large de terre jusques a ce qu’il ait passé a tout le
moins les deux tiers du chemin qui est de ladicte isle jusques audit
chef blanc et puis apres on se destourne a main gauche avec la coste
jusques a ce qu’on ait veu terre pour passer non ledict chef blanc sans
le recongnoistre pource que oultre ledict chef ne se voit terre aulcune
jusques au grant chemin plus avant & se mect la coste dans ledict chef
et faict ung goulfe qui s’appelle la forme d’argin lequel nom D’argin
descend de une isle qui est mise dans ledit goulfe laquelle est appellee
par ceulx du pays argin et entre dans ledict goulfe plus de douze lieues
& demye et y a la encores trois isles lesquelles par les portugalois ont
esté nommez/ c’estassavoir l’une blanche pource qu’elle est areneuse/
l’autre la garze pource que ceulx qui premierement la trouverent ce
furent lesdictz portugalois y trouverent si grant multitude de ces
oyseaulx marins que ilz en chargerent deux barches de leurs caravelles
La troiziesme isle apellee est l’isle des cuyrs/ lesquelles trois isles
sont petites areneuses et non habitees et en celle d’argin se trouve
assez d’eaue doulce et aux aultres non. Et est a noter que l’homme en
partant hors de l’estroict de gilberterre/ pour venir vers ceste Ethiope
ne trouve aulcune habitation de barbares jusques au chief de chantin/ et
dudict chef toutesfois par ladicte coste vers ledit chef blanc se
commencent les terres areneuses qui est le desert qui confine a la
partie de la transmontane avec les montaignes/ lequel ferme ceste nostre
barbarie deça de Thunes et de tous ces lieux de la coste lesquelles
montaignes lesdictz barbares appellent Sarra & de la part ostro ledit
desert se confine avec les mores de la ethiope basse/ & est tresgrant
desert qui dure a traverser a ung bon chevaucheur cinquante ou soixante
journees et est en aucuns lieux moindre ou plus grant & cestuy desert
vient boyre sur la mer occeane de la coste laquelle est toute areneuse
et blanche et seiche et est terre blanche toute esgalle et ne se monstre
point estre plus hault en ung lieu qu’a l’autre jusques audict chef
blanc pour autant que les portugaloys qui premierement la trouverent
veirent qu’ilz estoient areneux & blancs & sans signe d’erbe ne
d’arbres/ aulcuns l’appellent le chef blanc & est ung tresbeau chef pour
estre en triangule. C’estassavoir en visaige et fait trois bouches
larges loingtaines l’une de l’autre environ demye lieue En toute ceste
coste se trouvent tresgrandes pescheries de divers et tresbons poissons
& grans a la semblance des nostres que avons de deça et aussi d’aultre
maniere. Audict goulfe d’argin par tout y a peu d’eaue et y sont
aulcunes secques de sablon et aultres de pierre.