«L'affaire Kedl», qui vient d'éclater brusquement en Autriche, a un côté
romanesque, une ampleur qui la distingue des banales et mesquines
histoires d'espionnage où quelque soldat besogneux est compromis à bas
prix: le colonel Alfred Redl a pu être justement qualifié de prince des
espions.
Il était bel homme, et portait avec aisance le coquet uniforme
autrichien. Il avait quarante-six ans; on lui en eût donné quarante. Le
teint haut en couleur, le verbe assuré, l'allure athlétique, un peu
vulgaire, pourtant, il s'imposait à l'attention là où il paraissait.
Détail piquant, avant de trafiquer, avec la Russie, des secrets
militaires de son pays, il a pris la parole, comme commissaire du
gouvernement, représentant de la vindicte publique, dans maintes
affaires d'espionnage. Il était, en dernier lieu, chef d'état-major du
commandant du 8e corps, à Prague.
Sa carrière avait été superbe, puisqu'on parlait déjà de sa promotion au
grade de général. «Une carrière d'archiduc», disait au correspondant du
Figaro un de ses camarades. Il menait grand train, avec autos et
maîtresses cotées.
La guerre des Balkans allait détruire ce bel édifice et révéler,
derrière la brillante façade de cette vie fortunée, les infamies
cachées. Ce fut, en effet, à de certaines coïncidences, au moment de la
mobilisation autrichienne, à des concordances saisissantes entre les
mouvements des troupes de la monarchie dualiste et de celles de la
Russie, qu'on commença de soupçonner le colonel Redl. Une enquête
discrète fut commencée. Le 24 mai, le chef d'état-major du 8e corps
était mandé à Vienne: on voulait profiter de son absence pour opérer
chez lui une perquisition. Elle donna des résultats accablants. Le drame
se dénoua en quelques heures. Tandis que Redl dînait dans sa chambre
d'hôtel, trois officiers d'état-major fouillaient l'automobile qui
l'avait amené. Ils y trouvaient un revolver et des papiers déchirés.
Déjà le télégraphe avait apporté au ministère de la Guerre les résultats
de l'opération de Prague. Il semble qu'on eût dû arrêter Redl sans
délai. Non. Les trois officiers, avec un procureur, lui firent visite
dans sa chambre. Des policiers furent apostés dans les corridors de
l'hôtel. Redl put néanmoins sortir, aller au café, écrire des lettres.
Le lendemain, on le trouvait mort, un browning neuf gisant à ses pieds.
[Illustration: Le colonel autrichien Alfred Redl. _Phot. Harkanyi._]
L'affaire, toutefois, ne saurait être étouffée, car de nombreuses
arrestations, s'y rapportant, ont été opérées.