_Hors du bruit de nos agitations, de nos querelles, les admirables
soldats lancés en enfants perdus dans la brousse tropicale pour
accomplir l'oeuvre française continuent posément, méthodiquement, leur
excellente besogne. Mais ils sont si loin, si isolés, que les feuillets
d'histoire qu'ils écrivent ne nous parviennent que lorsque d'autres
feuillets peut-être s'y sont déjà ajoutés. C'est ainsi que nous pouvons
seulement donner le récit de faits qui se déroulaient au Dar Kouti, aux
confins mêmes de notre empire africain et des possessions anglaises,
dans les derniers jours de l'année écoulée. Il n'en a pas moins, après
tant de semaines, la saveur de l'inédit._
[Illustration: La région de Djalé, au Dar Kouti, récemment occupée par
nos troupes.]
[Illustration: Une palabre sous la tente: El Hadj Tockeur, envoyé du
sultan Kamoune, devant le capitaine Souclier.]
On se souvient qu'au mois de janvier 1911 l'ancien lieutenant de Rabah,
Mohammed es Senoussij sultan du Dar Kouti, trouvait la mort au cours
d'un combat sanglant que lui avait livré le capitaine Modat.
Ce tyran retors et cruel avait réussi, grâce à une souple diplomatie, à
maintenir des liens et même l'apparence d'une alliance avec nous. Il en
profitait pour tirer de notre bienveillance tout ce qui pouvait lui
servir à fortifier sa puissance, en particulier les armes et les
munitions.
De notre côté, la faiblesse de nos effectifs dans les territoires du
Chari-Tchad ne nous permettait malheureusement pas de surveiller ses
agissements. Il en abusa pour ravager et dépeupler le pays qui lui était
soumis et les régions avoisinantes, accroître ses armements et, par ses
relations avec les plus fanatiques partisans de l'islam, tenter
d'installer, au coeur des possessions françaises, un grand marché
d'esclaves et un foyer de propagande religieuse.
Pourtant, le moment vint où le sultan du Dar Kouti sentit que, malgré
tous ses efforts, il ne lui serait plus possible de nous cacher ses
coupables agissements. Dès lors, il ne songea plus qu'à s'affranchir de
notre tutelle, et à se préparer un refuge hors de notre portée. Il
saisit le moment de nos plus cruels embarras au Ouadaï, la période
durant laquelle fut massacrée la colonne Fiegenschuh et celle qui vit
tomber le colonel Moll et ses compagnons d'armes à Dorothé. Disposant de
4.000 fusils, dont 1.200 à tir rapide, il dirigea ses meilleurs chefs de
bannière et 2.000 guerriers contre la montagne de Djalé, vrai nid
d'aigle, escarpé, tourmenté, formidable, où son ancien vassal le chef
Djellab, sultan des tribus ouangas et youlous, s'était habilement
fortifié. Le siège qu'il en fit fut long et meurtrier. Il lui fallut
deux années d'efforts pour venir à bout des Youlous qui, finalement,
affamés, épuisés, s'enfuirent de nuit pour se réfugier au Soudan
anglo-égyptien, laissant la position aux mains de leurs adversaires.
C'était le triomphe pour Senoussi. Sa défaite et sa mort, par les armes
du capitaine Modat, vinrent briser ses espérances.
C'est alors que vainqueurs de Djellab et vaincus de N'délé vinrent se
réfugier à Djalé même, où ils se groupèrent sous les ordres d'Abdoullaye
Kamoune, fils de Senoussi. Conseillé par les plus ardents ennemis de
l'influence française, le fanatique El Hadj Tockeur et le faki Yssa,
anciens confidents de son père, le jeune sultan entreprit la réalisation
des rêves et des projets ébauchés. Nouant des intelligences avec ses
voisins, razziant tantôt vers le nord-ouest, en pays rounga, tantôt vers
le bassin de la Kotto, au sud, où il massacra deux commerçants français,
poussant des pointes vers la région de N'délé, il n'en continuait pas
moins à nous accabler de fallacieuses promesses et de protestations
d'amitié.
[Illustration: Les redans et retranchements naturels du repaire de
Ouanda Djalé: au centre, cases du village de Djemel Eddine, un des fils
de Senoussi.]
La situation ne pouvait durer. Une puissance nouvelle se formait: il
fallait agir, et agir vite. La 4e compagnie du bataillon de
l'Oubangui-Cliari, sous les ordres du capitaine Souclier, fut envoyée
contre Djalé, le repaire de Kamoune, avec mission d'obtenir la
soumission absolue de celui-ci. L'ultimatum du capitaine Souclier étant
demeuré sans effet, au bout de vingt-quatre heures, l'assaut fut donné
et la position brillamment enlevée. Nos adversaires surpris, bousculés,
éperdus, furent culbutés, rejetés dans la plaine, éparpillés en désordre
dans toutes les directions, laissant nombre des leurs sur le terrain.
Kamoune, à peu près abandonné, s'enfuit, et très probablement se réfugia
en territoire anglais. L'un de ses frères se rendit; les soumissions
affluèrent.
[Illustration: Le tata du sultan Abdoullaye Kamoune, à Djalé.]
C'en est donc fait désormais de l'ancienne tyrannie senoussienne. La
route du Chari au bassin du Bahr el Ghazal est ouverte. La jonction avec
la grande puissance amie devient un fait accompli par suite de
l'installation d'un poste français à cinq jours du poste anglais de
Kafia-Kingi et de la soumission du chef Djellab, réinstallé auprès de
nous sur l'ancienne route des caravanes. Notre influence et notre
commerce vont maintenant s'exercer librement dans ces vastes régions où
la paix française ramènera l'ordre, la richesse et la prospérité.