«Le grand vizir Mahmoud Chefket pacha, passant en automobile sur la
place de la mosquée Sultan Bayazid, pour se rendre au Divan, a été
frappé d'une balle de revolver à la tempe et, transporté au ministère de
la Guerre, est mort quelques instants après. Son aide de camp, Ibrahim
bey, a été tué à côté de lui. Des cinq assassins, un seul a été arrêté.
La ville est, comme toujours, calme et indifférente.»
Telles sont les nouvelles de Constantinople qui nous arrivent le
mercredi et le jeudi de cette semaine.
Ainsi le sang de Mahmoud Chefket et d'Ibrahim bey paie le sang de Nazim
pacha et de Tewfik Kibrizli.
Je revois passer devant mes yeux la tragédie du 23 janvier et Mahmoud
Chefket pacha lui-même, le lendemain matin, accompagnant le sultan à la
cérémonie du Sélamlik, puis recevant, le soir, à 3 heures, l'investiture
du grand vizirat: raide, très droit, yeux étincelants, moustaches de
chat, l'expression implacablement résolue; et auprès de lui, vivant
contraste, le cheik-ul-islam, vieillard séculaire, cassé, à la longue
barbe, les yeux fixés vers le sol, l'air d'un très ancien revenant
échappé du plus antique, du plus saint, du plus fanatique cimetière de
Stamboul. Cette incarnation de la jeune Turquie et de l'ancienne,
affrontées l'une à l'autre, avait quelque chose d'infiniment dramatique.
Comme aujourd'hui, le peuple de Constantinople demeurait «calme et
indifférent».
Et cependant, ce général à l'expression si impérieuse, ce bon officier à
l'allemande, germanophile qui entrevoyait le monde à travers des
lunettes prussiennes, était un faible, simple instrument aux mains du
Comité Union et Progrès. Les adversaires de celui-ci n'ont pas frappé à
la tête.
Les titres de Mahmoud Chefket sont des titres de général de guerre
civile. Il est célèbre pour avoir, en avril 1009, conduit le 3e corps de
Salonique contre Constantinople, célèbre pour avoir conspiré la chute du
cabinet Kiamil et la mort de Nazim. Perte de la Bosnie-Herzégovine,
perte de la Tripolitaine et de la Cyrénaïque, prolongation inutile de la
guerre avec les Balkaniques, conditions plus dures de la paix, tels sont
les résultats qu'il a obtenus, et le bilan de la Jeune Turquie.
Pourtant, c'était un des meilleurs de son pays, inlassable travailleur,
ayant tenté de toute son âme la réorganisation de l'armée. Mais il
semble qu'à un certain point de décadence d'un peuple la bonne volonté
des individus soit vaine pour le sauver et que les efforts dans ce but
n'aboutissent qu'à hâter les catastrophes. G. R.
[Illustration: Mahmoud Chevket pacha.--_Phot, Phébus._]
[Illustration: Sur la lisière du sentier de la Vertu. _Croquis d'après
nature de J. SIMONT._]