LE LOETSCHBERG: DE SON PERCEMENT A SON INAUGURATION

On doit inaugurer le 20 juin le chemin de fer du Loetschberg ou chemin

de fer des Alpes Bernoises. Cette nouvelle ligne d'accès au Simplon, à

traction électrique, située entièrement sur territoire suisse, présente

pour notre pays un intérêt commercial qui n'est pas négligeable; en

outre, elle atteste une fois de plus la supériorité des constructeurs

français.

La ligne du Loetschberg, intégralement suisse, a été concédée à un

groupe d'entrepreneurs français, à l'exclusion de tout élément étranger.

Ce fait exceptionnel et quelque peu anormal constitue déjà un hommage

magnifique rendu, avant la lettre, au mérite de nos ingénieurs; la façon

dont ces derniers ont accompli leur tâche montre à quel point une telle

confiance était justifiée. Le percement des Alpes Bernoises a été

commencé quelques mois après l'ouverture de la ligne du Simplon; en un

si court intervalle, la technique des travaux souterrains n'avait pas

fait de progrès sensibles. Or, malgré des difficultés aussi grandes,

parfois même plus grandes, qu'au Simplon; en dépit de «surprises» aussi

désastreuses, nos compatriotes ont battu, et de très loin, tous les

records établis par les perceurs de montagnes pour la vitesse

d'avancement et pour la précision du point de rencontre des équipes de

chaque versant. En outre, c'est la première fois qu'un travail de cette

importance, comportant un tunnel de 14.600 mètres et une dépense de 100

millions, est terminé et livré à l'heure prévue.

A diverses reprises, nous avons tenu nos lecteurs au courant de ces

travaux; nous allons rappeler brièvement les étapes de l'entreprise.

La grande chaîne des Alpes Bernoises, qui s'étend de la pointe orientale

du Léman au massif de la Jungfrau, suit une direction sensiblement

parallèle à la vallée du Rhône; elle isole complètement de cette

dernière la région de Berne. De la capitale fédérale, on ne pouvait

jusqu'ici gagner le Rhône et Brigue, point de départ de la ligne du

Simplon, qu'en faisant un énorme détour. La petite ligne de montagne

Spiez-Montreux est surtout une ligne de tourisme, elle ne raccourcit

guère la distance et ne se prête point à un service de trains rapides.

L'idée de percer ce massif, que ne traverse même aucune voie

carrossable, remonte à une trentaine d'années. Une première concession

fut accordée à un groupe suisse en 1891, puis transférée en 1897 au

canton de Berne qui ne réussit point à trouver le concours financier

dont il avait besoin.

[Illustration: Détail de la nouvelle voie ferrée et des principaux

tunnels de Spiez à Brigue.]

Un banquier parisien, M. Loste, offrit alors l'appui de capitaux

français; en même temps un consortium d'entrepreneurs français acceptait

d'exécuter le projet. Ce consortium, établi en 1906, comprenait les plus

éminents de nos constructeurs: MM. Allard, Chagnaud, Coiseau, Couvreux,

Dolfus, Duparchy et Wiriot. MM. Duparchy et Coiseau étant décédés au

début des travaux, le consortium s'adjoignit un nouveau participant

français, M. Prudhomme. Les associés confièrent plus spécialement

l'administration générale de l'entreprise à M. Chagnaud, celui-là même

qui «enfonça» si magistralement sous la Seine les fameux caissons du

Métropolitain; la direction générale des travaux échut à M. Zurcher,

ingénieur en chef des Ponts et Chaussées.

La voie était déjà amorcée par un petit chemin de fer de tourisme entre

Spiez (sur le lac de Thoune) et Frütigen, qu'il y avait lieu d'adapter à

la circulation de trains internationaux. La ligne à construire

commençait donc à Frütigen, à 806 mètres d'altitude. Le parcours total,

de Frütigen à Brigue, mesure 60 kil. 400 mètres; outre le grand tunnel,

il comprend 52 tunnels secondaires formant un ensemble de 12 kilomètres

et dont le plus important a 1.700 mètres.

La ligne suit la vallée de la Kander; en amont de Kandersteg (1.200 m.),

après avoir fait, à Miltholz, une double boucle, elle entre dans le

tunnel de 14 kilomètres, qui lui permet de passer sous le col du

Loetschberg (2.695 mètres) et de déboucher à Goppenstein (1.218 mètres)

sur le versant nord de la vallée du Rhône, au flanc duquel elle descend

jusqu'à Brigue (680 mètres).

Les travaux de perforation du grand tunnel commencés à la fin de 1906,

marchèrent d'abord régulièrement, mais l'année 1908 fut marquée par deux

catastrophes. Le 29 février, près de la tête sud, à Goppenstein, une

avalanche ensevelit onze personnes sous les débris de l'hôtel restaurant

de l'entreprise, endommageant une partie des installations et montrant

la nécessité de construire de nouveaux logements en casemates. Quelques

mois plus tard, le 24 juillet, la galerie nord, où l'avancement

atteignait déjà 2.600 mètres, est en partie comblée par la chute

soudaine d'une masse d'alluvions provenant d'un ancien lit de la Kander

au-dessous de laquelle on devait, au dire des géologues les plus

autorisés, passer en toute sécurité.

[Illustration: Un tournant de la ligne près de Brigue, au-dessus du

Rhône.]

Le déblaiement et l'achèvement du tunnel, suivant le tracé définitif,

ayant été reconnus impossibles, on ferme la galerie ensablée par un mur

de 10 mètres d'épaisseur, traversé de drains pour l'écoulement des eaux.

On reprend les travaux à plus de 1.400 mètres en arrière, en obliquant

vers l'est; une courbe inverse ramènera sur l'axe du premier tracé. La

longueur totale du tunnel, fixée d'abord à 13.735 mètres, se trouve

ainsi portée à 14.605 mètres, non compris les 1.400 mètres de galerie

abandonnée.

Le percement suit dès lors son cours normal, et le 31 mars 1911 les deux

galeries d'avancement se rencontrent sensiblement au milieu du tunnel,

avec une précision qui n'avait jamais été atteinte et qu'il semble

difficile de surpasser. Malgré les difficultés résultant de l'adoption

d'un tracé sinueux, malgré les corrections de nivellement nécessitées

par l'allongement du souterrain, la déviation des deux équipes a été

insignifiante, comme le montrent les chiffres suivants:

Écart latéral des axes des deux galeries, suivant

l'horizontale 257 millimètres.

L'Illustration, No. 3668, 14 Juin 1913 · 第 11 / 50 题