C'est une erreur de croire que tout le monde ait été petit. Je connais,
moi, des gens à qui cette puissante faiblesse a été refusée, des
malheureux qui, du premier jour, sont entrés dans la vie comme s'ils
sortaient de Polytechnique, et qui, aussitôt grands et tout formés, ont
dû certainement naître avec de la barbe, un porte-monnaie et une canne.
Et dans le porte-monnaie il y avait déjà quelque chose... Plaignons-les
d'avoir--en étant tout de suite «un homme»--passé par-dessus le bonheur
de l'enfance.
Mais s'il vous est arrivé d'être petit, franchement petit, si vous avez
eu une bonne dont vous teniez, en levant le bras, le coin du tablier, si
vous êtes souvent tombé de tout votre haut, moins d'un mètre, en
poussant des cris d'aiglon fracassé, si vous avez aimé jouer, jouer par
terre, en ce temps que la terre était notre voisine, à portée de nos
mains, de nos yeux fureteurs et qu'elle nous faisait plaisir à voir, à
toucher, à tripoter, parce que nous ne savions pas, candides encore, que
nous y serions ensevelis, et qu'en la grattant de nos petits doigts nous
ne faisions que de commencer nous-mêmes à creuser notre tombe... si donc
vous avez été le nain aux mollets nus, occupé pour des heures au ras du
sol, vous devez vous souvenir des inexprimables délices que nous
représentait et nous procurait la _maisonnette..._
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La maisonnette!... c'est-à-dire le petit logis, baroque et nécessaire,
dont la construction s'imposait si souvent à notre impatience, au désir
de notre instinct. La maison familiale et paternelle, la maison de
pierre où il y avait un concierge, un escalier, du gaz et des serrures,
ne nous suffisait pas. Il nous en fallait, au cours de nos jeux, une
autre, plus accessible, plus intime, et _pour nous seuls_, qui fût
cependant une réduction de la grande et de la vraie, qui en fût l'image,
mais à notre échelle et à notre ressemblance: la maisonnette. Nous la
cherchions et la possédions déjà dans nos joujoux, dans nos bergeries et
nos arches de Noë. Mais c'était surtout pour _nous-mêmes_ que nous
l'exigions, afin qu'elle nous servît et que nous pussions, pendant
quelques instants dont nous tirions des années, y élire domicile.
Alors nous la bâtissions.
Rappelez-vous. Presque toujours c'était dans un coin du jardin, dans un
coin retiré que nous voulions sauvage. Il fallait que l'endroit fût un
peu perdu et à couvert, difficile d'accès et très ombragé, que l'on ne
vît pour ainsi dire pas de ciel et qu'il y régnât constamment cette
fraîcheur verte et profonde qui picote et vous monte au nez dans les
bois. Et des herbes assez hautes (jusqu'au mollet) étaient
indispensables, ainsi que d'épais fourrés, pour nous donner la pleine
illusion de la forêt vierge... Il n'était pas mauvais non plus que, pour
découvrir ce lieu de retraite, l'on fût contraint à plus d'un détour,
que l'on fît semblant de s'égarer, de consulter des boussoles,
d'appeler, en mettant ses mains en cornet devant sa bouche, que l'on
écartât des branches qui résistaient et que l'on prît des petits
sentiers biscornus comme ceux de la guerre dans les romans de Fenimore.
Si par bonheur nous avions de l'eau et un rocher, c'était le rêve.
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Il y avait deux sortes de construction: la _maisonnette_ et la _cabane_.
La première comportait plus d'élégance et de solidité, la seconde
réclamait moins de soins, mais distribuait peut-être une joie plus
profonde et plus mystérieuse.
Pour la maisonnette, on avait recours à des paravents tendus de papiers
à fleurs, à des devants de cheminée 1830 qui, vus par en dessous,
faisaient les plafonds les plus gais. Des châles de cachemire et des
fichus attachés par des épingles fournissaient les rideaux. Il y avait
de vrais meubles, comme dans le salon de papa, et on s'asseyait, les
genoux au menton, sur les tabourets de pied dont le crin piquait la
peau. Installation complète et luxueuse. Dans la maisonnette, l'on
jouait, garçonnets et petites filles, au monde, au monsieur qui fume, à
la dame, à la soirée, à la visite, au concert, à la dînette, au mariage,
aux domestiques renvoyés. En étendant la main par la fenêtre, on disait
à une blonde de six ans, même sous un radieux soleil: «Je crois,
comtesse, qu'il va pleuvoir.» Et quand l'eau dégringolait à seaux, en
tambourinant les murs de papier, on sortait se rouler dans les flaques
en criant: «La ravissante journée!»
Mais la _cabane_ était une source de sensations plus fortes, plus
durables, plus poétiques aussi.
On l'obtenait avec des vieilles caisses d'emballage, barbelées de clous
tordus, des planches qui portaient les mots _endroit, envers_ et
_fragile_; on y joignait du papier goudronné, de la paille, des piquets
de barrière. Il était naturel qu'elle fût branlante et mal jointe, afin
de laisser passer le canon des fusils, et elle eût été ratée si elle
n'avait pas cédé et craqué quand on s'y appuyait. Elle était
hospitalière au vent, aux intempéries. On pouvait, de l'intérieur, à
n'importe quel endroit, regarder à son aise au travers pour observer ce
qui se passait dehors, voir s'il venait un voleur ou des loups. On y
avait très peur avec un grand courage. On s'y enfermait sans clef, on
s'y barricadait contre des dangers imaginaires et certains, on y
guettait tout ce qui pouvait _venir_. On y savourait la vigoureuse
impression d'être en un pays inconnu, loin de tout, un pays inhabité, au
point de se demander quand on mangerait,... et quoi?
La cabane faisait penser à la chasse et au naufrage.
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Et quelquefois aussi, je me souviens que l'on avait recours à _la
hutte_, réalisée tout simplement par trois branches en fourche, réunies
à leur extrémité et drapées--ainsi que d'un manteau troué--de la toile
poussiéreuse qui servait dans la remise à recouvrir «la calèche de chez
Binder». Au faisceau rustique était suspendue sans retard une marmite
pleine _d'eau du torrent_ sous laquelle, à plat ventre, on essayait,
avec des joues toutes rondes, d'allumer un feu qui ne voulait pas
prendre et dont la fumée vous persécutait. Dans la hutte on n'avait le
droit d'entrer _qu'en rampant_, et l'on y couchait sur des feuilles, la
joue contre une pierre. C'est ainsi qu'était goûtée la vie purement
sauvage, la vie indienne, la vie laponne, la vie dans laquelle on ne
travaille pas, on n'a pas de dictées, ni de devoirs de vacances, dans
laquelle on ne fait rien... rien... la vraie vie enfin.
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Ah! maisonnettes, cabanes, huttes de mon enfance... fragiles abris de
mon passé qui me paraissiez si solides, si sûrs, et qui n'avez pas su me
protéger, qui vous êtes écroulés si vite!... qu'êtes-vous devenus?
Je vous avais oubliés... et, l'autre jour, il a suffi que j'aille au
musée Galliéra, à l'Exposition de _l'Art de l'Enfance_, pour que je vous
retrouve et que je rentre à la minute dans mes émotions relevées. Je me
suis recourbé de nouveau--mais beaucoup plus--en franchissant vos portes
basses. Quand j'ai vu, dans la cour du palais Brignole, se dresser--oh!
pas bien haut--les toitures des constructions rustiques, aux couleurs
vives de jouets, quand j'ai vu les rideaux, touchants comme des pans de
petites chemises, les jardinets pas plus grands qu'une assiette peinte,
les allées étroites où je ne pouvais plus marcher qu'en mettant tout de
bon _un pied devant l'autre_, il m'a semblé que, véritablement, je
fondais, je diminuais pour redescendre à la taille et au niveau de
l'esprit naïf et du coeur si pur que j'avais alors, et qui n'ont changé,
grandi, que pour se ternir et démériter. J'avais dans les yeux, dans
l'oreille et dans l'odorat les visions, les bruits et les senteurs du
temps de franchise où je ne faisais _qu'éprouver_. L'odeur du sable et
des toupies, de la peau rose des balles, du bois blanc des pelles et du
fer des seaux me revenait aux narines comme des parfums de violettes.
J'aurais voulu être tout seul pour mettre des cailloux dans ma bouche.
Et si j'avais résolu de faire un pâté, je crois que, du premier coup, je
l'aurais réussi. Je ne pouvais pas m'arracher de ces jardins de
nourrice, de ces bosquets de Lilli put, où m'ensorcelaient tant de
souvenirs, groupés et dispersés, tant d'événements vécus,... que j'eusse
aimé revivre! Plus que tous les calendriers et que toutes les paroles
fameuses sur la brièveté de nos jours, ces courtes plates-bandes, ces
morceaux de gazon, ces piquets de verdure frisée, ces murs de paille et
de planchettes minces me certifiaient, me prouvaient la fragilité des
premières années qui, plus promptes, plus légères, s'enfuient et
s'écartent aussi de nous d'un pied plus vif et plus rapide.
Ces maisonnettes ont beau être faites pour les enfants, elles ne leur
disent jamais--sur le moment--rien de secret ni de mystérieux. Ils les
habitent comme de petits animaux sans les apprécier. Et ce n'est que
bien plus tard, quand ils sont des hommes et qu'ils ne peuvent plus
entrer dans les cabanes, qu'ils les regrettent.