L'ART DE L'ENFANCE

C'est une erreur de croire que tout le monde ait été petit. Je connais,

moi, des gens à qui cette puissante faiblesse a été refusée, des

malheureux qui, du premier jour, sont entrés dans la vie comme s'ils

sortaient de Polytechnique, et qui, aussitôt grands et tout formés, ont

dû certainement naître avec de la barbe, un porte-monnaie et une canne.

Et dans le porte-monnaie il y avait déjà quelque chose... Plaignons-les

d'avoir--en étant tout de suite «un homme»--passé par-dessus le bonheur

de l'enfance.

Mais s'il vous est arrivé d'être petit, franchement petit, si vous avez

eu une bonne dont vous teniez, en levant le bras, le coin du tablier, si

vous êtes souvent tombé de tout votre haut, moins d'un mètre, en

poussant des cris d'aiglon fracassé, si vous avez aimé jouer, jouer par

terre, en ce temps que la terre était notre voisine, à portée de nos

mains, de nos yeux fureteurs et qu'elle nous faisait plaisir à voir, à

toucher, à tripoter, parce que nous ne savions pas, candides encore, que

nous y serions ensevelis, et qu'en la grattant de nos petits doigts nous

ne faisions que de commencer nous-mêmes à creuser notre tombe... si donc

vous avez été le nain aux mollets nus, occupé pour des heures au ras du

sol, vous devez vous souvenir des inexprimables délices que nous

représentait et nous procurait la _maisonnette..._

*

* *

La maisonnette!... c'est-à-dire le petit logis, baroque et nécessaire,

dont la construction s'imposait si souvent à notre impatience, au désir

de notre instinct. La maison familiale et paternelle, la maison de

pierre où il y avait un concierge, un escalier, du gaz et des serrures,

ne nous suffisait pas. Il nous en fallait, au cours de nos jeux, une

autre, plus accessible, plus intime, et _pour nous seuls_, qui fût

cependant une réduction de la grande et de la vraie, qui en fût l'image,

mais à notre échelle et à notre ressemblance: la maisonnette. Nous la

cherchions et la possédions déjà dans nos joujoux, dans nos bergeries et

nos arches de Noë. Mais c'était surtout pour _nous-mêmes_ que nous

l'exigions, afin qu'elle nous servît et que nous pussions, pendant

quelques instants dont nous tirions des années, y élire domicile.

Alors nous la bâtissions.

Rappelez-vous. Presque toujours c'était dans un coin du jardin, dans un

coin retiré que nous voulions sauvage. Il fallait que l'endroit fût un

peu perdu et à couvert, difficile d'accès et très ombragé, que l'on ne

vît pour ainsi dire pas de ciel et qu'il y régnât constamment cette

fraîcheur verte et profonde qui picote et vous monte au nez dans les

bois. Et des herbes assez hautes (jusqu'au mollet) étaient

indispensables, ainsi que d'épais fourrés, pour nous donner la pleine

illusion de la forêt vierge... Il n'était pas mauvais non plus que, pour

découvrir ce lieu de retraite, l'on fût contraint à plus d'un détour,

que l'on fît semblant de s'égarer, de consulter des boussoles,

d'appeler, en mettant ses mains en cornet devant sa bouche, que l'on

écartât des branches qui résistaient et que l'on prît des petits

sentiers biscornus comme ceux de la guerre dans les romans de Fenimore.

Si par bonheur nous avions de l'eau et un rocher, c'était le rêve.

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Il y avait deux sortes de construction: la _maisonnette_ et la _cabane_.

La première comportait plus d'élégance et de solidité, la seconde

réclamait moins de soins, mais distribuait peut-être une joie plus

profonde et plus mystérieuse.

Pour la maisonnette, on avait recours à des paravents tendus de papiers

à fleurs, à des devants de cheminée 1830 qui, vus par en dessous,

faisaient les plafonds les plus gais. Des châles de cachemire et des

fichus attachés par des épingles fournissaient les rideaux. Il y avait

de vrais meubles, comme dans le salon de papa, et on s'asseyait, les

genoux au menton, sur les tabourets de pied dont le crin piquait la

peau. Installation complète et luxueuse. Dans la maisonnette, l'on

jouait, garçonnets et petites filles, au monde, au monsieur qui fume, à

la dame, à la soirée, à la visite, au concert, à la dînette, au mariage,

aux domestiques renvoyés. En étendant la main par la fenêtre, on disait

à une blonde de six ans, même sous un radieux soleil: «Je crois,

comtesse, qu'il va pleuvoir.» Et quand l'eau dégringolait à seaux, en

tambourinant les murs de papier, on sortait se rouler dans les flaques

en criant: «La ravissante journée!»

Mais la _cabane_ était une source de sensations plus fortes, plus

durables, plus poétiques aussi.

On l'obtenait avec des vieilles caisses d'emballage, barbelées de clous

tordus, des planches qui portaient les mots _endroit, envers_ et

_fragile_; on y joignait du papier goudronné, de la paille, des piquets

de barrière. Il était naturel qu'elle fût branlante et mal jointe, afin

de laisser passer le canon des fusils, et elle eût été ratée si elle

n'avait pas cédé et craqué quand on s'y appuyait. Elle était

hospitalière au vent, aux intempéries. On pouvait, de l'intérieur, à

n'importe quel endroit, regarder à son aise au travers pour observer ce

qui se passait dehors, voir s'il venait un voleur ou des loups. On y

avait très peur avec un grand courage. On s'y enfermait sans clef, on

s'y barricadait contre des dangers imaginaires et certains, on y

guettait tout ce qui pouvait _venir_. On y savourait la vigoureuse

impression d'être en un pays inconnu, loin de tout, un pays inhabité, au

point de se demander quand on mangerait,... et quoi?

La cabane faisait penser à la chasse et au naufrage.

*

* *

Et quelquefois aussi, je me souviens que l'on avait recours à _la

hutte_, réalisée tout simplement par trois branches en fourche, réunies

à leur extrémité et drapées--ainsi que d'un manteau troué--de la toile

poussiéreuse qui servait dans la remise à recouvrir «la calèche de chez

Binder». Au faisceau rustique était suspendue sans retard une marmite

pleine _d'eau du torrent_ sous laquelle, à plat ventre, on essayait,

avec des joues toutes rondes, d'allumer un feu qui ne voulait pas

prendre et dont la fumée vous persécutait. Dans la hutte on n'avait le

droit d'entrer _qu'en rampant_, et l'on y couchait sur des feuilles, la

joue contre une pierre. C'est ainsi qu'était goûtée la vie purement

sauvage, la vie indienne, la vie laponne, la vie dans laquelle on ne

travaille pas, on n'a pas de dictées, ni de devoirs de vacances, dans

laquelle on ne fait rien... rien... la vraie vie enfin.

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* *

Ah! maisonnettes, cabanes, huttes de mon enfance... fragiles abris de

mon passé qui me paraissiez si solides, si sûrs, et qui n'avez pas su me

protéger, qui vous êtes écroulés si vite!... qu'êtes-vous devenus?

Je vous avais oubliés... et, l'autre jour, il a suffi que j'aille au

musée Galliéra, à l'Exposition de _l'Art de l'Enfance_, pour que je vous

retrouve et que je rentre à la minute dans mes émotions relevées. Je me

suis recourbé de nouveau--mais beaucoup plus--en franchissant vos portes

basses. Quand j'ai vu, dans la cour du palais Brignole, se dresser--oh!

pas bien haut--les toitures des constructions rustiques, aux couleurs

vives de jouets, quand j'ai vu les rideaux, touchants comme des pans de

petites chemises, les jardinets pas plus grands qu'une assiette peinte,

les allées étroites où je ne pouvais plus marcher qu'en mettant tout de

bon _un pied devant l'autre_, il m'a semblé que, véritablement, je

fondais, je diminuais pour redescendre à la taille et au niveau de

l'esprit naïf et du coeur si pur que j'avais alors, et qui n'ont changé,

grandi, que pour se ternir et démériter. J'avais dans les yeux, dans

l'oreille et dans l'odorat les visions, les bruits et les senteurs du

temps de franchise où je ne faisais _qu'éprouver_. L'odeur du sable et

des toupies, de la peau rose des balles, du bois blanc des pelles et du

fer des seaux me revenait aux narines comme des parfums de violettes.

J'aurais voulu être tout seul pour mettre des cailloux dans ma bouche.

Et si j'avais résolu de faire un pâté, je crois que, du premier coup, je

l'aurais réussi. Je ne pouvais pas m'arracher de ces jardins de

nourrice, de ces bosquets de Lilli put, où m'ensorcelaient tant de

souvenirs, groupés et dispersés, tant d'événements vécus,... que j'eusse

aimé revivre! Plus que tous les calendriers et que toutes les paroles

fameuses sur la brièveté de nos jours, ces courtes plates-bandes, ces

morceaux de gazon, ces piquets de verdure frisée, ces murs de paille et

de planchettes minces me certifiaient, me prouvaient la fragilité des

premières années qui, plus promptes, plus légères, s'enfuient et

s'écartent aussi de nous d'un pied plus vif et plus rapide.

Ces maisonnettes ont beau être faites pour les enfants, elles ne leur

disent jamais--sur le moment--rien de secret ni de mystérieux. Ils les

habitent comme de petits animaux sans les apprécier. Et ce n'est que

bien plus tard, quand ils sont des hommes et qu'ils ne peuvent plus

entrer dans les cabanes, qu'ils les regrettent.

L'Illustration, No. 3668, 14 Juin 1913 · 第 5 / 50 题