Don Henri crut qu’il ne fallait pas laisser refroidir le zèle de ses
amis. Après une conférence tenue à Aigues-Mortes avec le duc d’Anjou et
le cardinal de Boulogne, assuré de la protection et de l’assistance de
Charles V et du pape, pourvu par eux d’une somme d’argent considérable,
il rassembla, vers le milieu d’août, tous ses partisans et se mit en
marche pour rentrer en Espagne. Il n’avait encore que 400 lances, mais
cette petite troupe se composait d’hommes d’élite, castillans, français
et aragonais, commandés par le bâtard de Béarn, le Bègue de Villaines
et le comte d’Osuna. Elle suffisait pour son escorte jusqu’à la
frontière de Castille ; là il devait trouver une armée capable de lui
conquérir un royaume, ou bien une mort glorieuse, digne d’un chef de
désespérés. Voulant prouver à ses compagnons qu’il était résolu de tout
sacrifier au succès de son entreprise, il emmena avec lui sa femme et
son fils et ne laissa dans le château de Pierre-Pertuse que sa fille et
un assez grand nombre de dames, qui auraient trop embarrassé sa petite
expédition.
Pour pénétrer en Castille, il lui fallait nécessairement traverser le
territoire aragonais. J’ai déjà fait connaître quelles étaient les
dispositions de Pierre IV depuis son alliance avec l’Angleterre ;
mais, si la cour de Barcelone se montrait contraire au prétendant,
tout le peuple et une partie de la noblesse faisaient ouvertement des
vœux pour le succès de son entreprise. L’oncle même du roi, l’infant
En Pere,[615] secondait ouvertement les desseins de don Henri et
l’engageait à s’avancer en assurance. A la nouvelle des préparatifs
qui se faisaient à Pierre-Pertuse, le roi d’Aragon envoya signifier
à don Henri que son alliance avec le prince de Galles l’obligerait
à considérer comme un acte d’hostilité toute tentative pour passer
sur ses terres. Sans tenir compte de cette menace officielle, don
Henri se jeta dans la vallée d’Aran,[616] passa les Pyrénées sans
trouver d’ennemis pour lui défendre les cols, et vint déboucher dans
le comté de Ribagorza, seigneurie qui appartenait à l’infant En Pere.
Ce prince lui avait envoyé des guides sûrs pour le conduire dans ce
pays sauvage et hérissé d’obstacles naturels. En s’engageant sur le
territoire aragonais, don Henri écrivit à Pierre IV pour lui rappeler
leur ancienne alliance et les services qu’il avait rendus à l’Aragon,
services bien considérables, puisque, l’année précédente, son entrée en
Castille avait suffi pour obliger don Pèdre à évacuer en un seul jour
cent vingt villes ou châteaux dont il s’était emparé. Il promettait
de respecter le territoire qu’il était contraint d’emprunter pour
rentrer dans ses états ; mais il annonçait aussi sa ferme résolution
de repousser par la force toute tentative pour troubler sa marche.
En réalité, elle ne fut retardée que par la difficulté des chemins
et par quelques démonstrations peu sérieuses des montagnards contre
son avant-garde. En arrivant dans le comté de Ribagorza, l’armée
castillanne trouva en abondance des vivres et des rafraîchissements
de toute espèce préparés par les soins de l’infant En Pere. Don
Henri ne s’y arrêta que le temps nécessaire pour reposer hommes et
chevaux, épuisés par une longue traite. Un peu plus loin, à Estadilla,
il traversa les domaines de son beau-frère don Philippe de Castro,
riche-homme aragonais que don Pèdre retenait alors prisonnier dans
le château de Burgos. Partout ses partisans lui tenaient prêts des
guides et des vivres. A Balbastro, il apprit qu’un corps de troupes
considérable était envoyé de Saragosse par le roi d’Aragon pour
le combattre ; mais les chefs même de cette armée l’avertirent
courtoisement de leur approche et lui témoignèrent qu’ils obéissaient
fort à contre-cœur à des ordres réprouvés par tous leurs compatriotes.
Vraisemblablement, Pierre IV comptait sur la désobéissance de ses
capitaines, et n’avait d’autre but que de prouver au prince de Galles
qu’il était étranger aux projets de don Henri. Celui-ci cependant,
précipitant sa marche, fut bientôt hors d’atteinte. Traversant avec
rapidité une partie du territoire navarrais, qu’on ne put ou qu’on ne
voulut pas lui disputer, il passa l’Èbre près d’Azagra et se trouva
enfin en Castille devant Calahorra, la ville où l’année précédente il
avait été proclamé roi.
En touchant la rive droite de l’Èbre, don Henri demanda s’il était
en Castille. On lui répondit qu’il venait d’entrer dans son royaume.
Aussitôt il descendit de cheval, se jeta à genoux, fit une croix
sur le sable et la baisa. « Par cette croix, s’écria-t-il, image de
l’instrument de notre rédemption, je jure que, pour dangers ou malheurs
qui m’adviennent, je ne sortirai plus vivant de ce royaume de Castille.
En Castille, j’attendrai la mort ou telle aventure que le ciel me
réserve ![617] » Puis, se relevant, il arma plusieurs chevaliers comme
au jour d’une bataille, entre autres le bâtard de Béarn, qu’il fit dans
la suite comte de Medina Celi.
Calahorra n’avait pas attendu son approche pour se déclarer en sa
faveur. Déjà un grand nombre de ses partisans s’y étaient donné
rendez-vous, et la ville réunissait en ce moment cinq à six cents
hommes d’armes castillans ou français, la plupart ayant combattu
à Najera, tous bien montés et remplis d’ardeur. Pendant plusieurs
jours, don Henri s’arrêta dans cette petite ville pour y rallier les
volontaires qui se présentaient de toutes parts. Dès-lors, se voyant à
la tête d’une force respectable, il marcha audacieusement sur Burgos.
Partout il était accueilli avec des transports de joie. Logroño fut
la seule ville qui lui fermât ses portes. Ce n’était pas le temps de
s’amuser à un siége, et, après une escarmouche aux barrières, il reprit
sa marche avec rapidité. Burgos était déjà bloquée par ses partisans.
Deux factions divisaient cette grande ville : la plupart des bourgeois
voulaient accueillir don Henri, mais le château avait une garnison de
deux cents lances, et les Juifs, toujours fidèles à don Pèdre, avaient
pris les armes et se fortifiaient dans leur quartier, résolus de le
défendre. Aussitôt que la bannière royale fut déployée, l’archevêque,
tout le clergé et les principaux de la bourgeoisie sortirent en
procession, apportant leurs clés, et conduisirent don Henri en triomphe
dans le palais, tandis que le château et la Juiverie lançaient des
flèches et tiraient des coups de bombarde contre la ville. Il fallut
entreprendre deux siéges à la fois. Au bout de quelques jours, les
Juifs, voyant leur muraille minée et des engins en batterie prêts à
les foudroyer, demandèrent grace et obtinrent, au prix d’une forte
contribution, que leur vie et leurs biens seraient respectés, Le
château se fit battre plus long-temps. Enfin le gouverneur, instruit
que les mineurs étaient déjà sous ses remparts, et n’ayant d’ailleurs
aucun espoir de secours, offrit sa soumission et livra sa forteresse.
En entrant dans le château, don Henri délivra son beau-frère Philippe
de Castro, détenu depuis la défaite de Najera. Il y fit encore un
prisonnier d’importance, le fils du dernier roi de Majorque, qu’une
maladie avait empêché de sortir de Burgos. C’était une capture
considérable, car la rançon du prince, payée bientôt par sa femme la
reine de Naples, fut de 80,000 doubles.[618]
La prise de l’antique capitale de la Castille né pouvait manquer
de produire la plus vive impression dans tout le royaume. Dès ce
moment, les partisans secrets de don Henri n’hésitèrent plus à se
déclarer, et, dans peu de jours, entraînèrent la défection de presque
toutes les villes du Nord. Bientôt l’insurrection, se propageant
avec une incroyable rapidité, s’étendit jusqu’aux provinces les plus
éloignées. L’Andalousie, jusqu’alors calme et soumise, façonnée de
longue main à l’obéissance, contenue d’ailleurs par la présence du
roi légitime, subit cependant la contagion de l’exemple, et le feu
de la guerre civile s’y alluma pour ainsi dire sous les yeux de don
Pèdre. En excitant à la sédition les habitants de Cordoue, Martin
Lopez n’avait cru travailler que pour lui-même ; mais on ne tarda
pas à s’apercevoir qu’il avait préparé les voies pour le prétendant.
Vers la fin de l’année 1367, les bourgeois entrèrent en communication
avec Gonzalo Mexia, maître de Saint-Jacques, qui depuis plusieurs
mois guerroyait, au nom de don Henri, sur la frontière de Portugal.
Ils l’appelèrent dans leurs murs et le prirent pour leur chef.[619]
La défection de Cordoue consterna les amis du roi légitime et porta
au comble l’enthousiasme et les espérances des rebelles. Don Pèdre,
se défiant de sa fortune et ne se croyant déjà plus en sûreté dans
Séville, ne s’occupait cependant qu’à fortifier la ville de Carmona,
dont il voulait faire sa place d’armes. Il y faisait transporter
d’immenses approvisionnements de toute espèce, et dans cette citadelle,
qu’il s’efforcait de rendre imprenable, il comptait renfermer ses
enfants[620] et ses trésors, peut-être y trouver un dernier refuge
pour lui-même. En même temps il rassemblait des troupes, pressait
les Maures de Grenade de lui envoyer des secours et n’oubliait rien
pour ranimer le courage de ses partisans ; mais nulle part il ne
trouvait d’empressement à le servir. Il accusait la lenteur des Maures,
l’apathie de ses vassaux. Menaces, prières, il mettait tout en œuvre
pour presser les armements, et cependant, hors d’état d’entrer en
campagne, il se voyait contraint d’abandonner à leur fortune le petit
nombre de loyaux serviteurs qui essayaient encore de soutenir sa cause
dans le nord du royaume. Son principal lieutenant dans la Castille
vieille, Rodrigo Rodriguez, assiégé dans le château de Dueñas pur
don Henri lui-même, fut obligé de capituler après une assez longue
résistance.
L’hiver seul retardait les progrès de l’usurpateur. De part et
d’autre, les derniers mois de l’année 1367 et les premiers de l’année
suivante se passèrent en préparatifs militaires, sans que les deux
rivaux cherchassent à se combattre. Tandis que don Pèdre appelait
aux armes tout ce qui lui restait de vassaux fidèles, don Henri,
parcourant la Castille vieille et le royaume de Leon, se montrait à
ses partisans, les exhortait à redoubler d’efforts, recrutait des
soldats, achetait ou prenait des châteaux, et obtenait des communes
des secours d’argent en leur accordant des immunités et des priviléges
pour l’avenir. Presque partout il n’avait qu’à se louer du zèle de la
noblesse et des communes ; mais c’était dans sa famille même qu’il
devait trouver l’opposition la plus dangereuse. J’ai eu plusieurs
fois à signaler la jalousie de don Tello, ses trahisons répétées, ses
intrigues continuelles. Suspect à son frère depuis la bataille de
Najera, il était cependant accouru auprès de lui aussitôt après son
entrée en Espagne, et, lui imposant en quelque sorte son alliance,
il l’accompagnait dans toutes ses expéditions. Peu de temps après la
prise de Burgos, il vint jeter l’alarme dans le camp de don Henri, en
annonçant que le prince de Galles arrivait à Bayonne à la tête d’une
armée. A l’appui de cette nouvelle, il produisit une lettre qu’il avait
fait fabriquer par un de ses scribes. Quel était son dessein ? Il est
assez difficile de le deviner. Peut-être espérait-il, par ce mensonge,
échapper à la surveillance secrète dont il était entouré par don Henri
et se faire envoyer en Biscaïe ; là, sous prétexte de s’opposer à
l’invasion des Anglais, il aurait travaillé à se faire une souveraineté
indépendante. Telle avait toujours été l’ambition de don Tello, et,
dans le désordre de ce temps, l’idée d’indépendance absolue était la
préoccupation de tous les esprits. Les villes voulaient des franchises
qui les constituassent en républiques ; les seigneurs voulaient devenir
des rois.
Quoi qu’il en soit, la fourberie de don Tello fut découverte par
l’homme qu’il avait choisi pour en être l’instrument. Son secrétaire
le dénonça à Pero Lopez d’Ayala, qui se hâta de prévenir don Henri.
Celui-ci, accoutumé à dissimuler les perfidies de son frère, ne lui
adressa aucun reproche, n’eut aucune explication avec lui, et prit même
de grandes précautions pour récompenser le scribe dont la révélation
avait dissipé ses inquiétudes.[621] Quant à don Tello, à la première
occasion il trouva le moyen de s’enfuir en Biscaïe, où, jusqu’à la
fin de la guerre civile, il ne s’occupa plus que de ses intérêts
particuliers.