I.

Don Henri employa utilement l’argent du roi de France. Il paya les

rançons de ses compagnons d’infortune, acheta des armes et des

chevaux, recruta des soldats. Les gouverneurs français secondaient ces

préparatifs avec zèle, tout en ayant l’air de les ignorer. Charles V

lui-même inventait des prétextes pour lui fournir des subsides. C’est

ainsi qu’il lui racheta deux fois de suite les terres qu’il lui avait

données.[613] D’un autre côté, les capitaines anglais, furieux contre

don Pèdre, et désespérant d’en obtenir jamais les indemnités qu’il

leur avait promises, se montraient généreux pour leurs prisonniers,

se contentaient de modiques rançons, ou même les mettaient en liberté

sur parole. Entre les chevaliers de France et d’Angleterre régnait

cette sorte de courtoisie qu’on trouve chez les joueurs. Il n’était

pas rare qu’un seigneur prêtât à ses prisonniers armes et chevaux et

leur permît d’aller se battre au loin, dans l’espoir que la fortune

leur serait favorable et leur permettrait d’acquitter un jour leurs

dettes. Vers le milieu de l’année 1367, un grand nombre de Français et

de Castillans, prisonniers de Najera, se trouvaient libres, avaient

remonté leurs équipages et se rendaient auprès de don Henri, brûlant

du désir de réparer leurs pertes. Ce prince avait transféré sa

résidence au château de Pierre-Pertuse, nouveau don du roi de France,

sur la frontière du Roussillon, et chaque jour il y voyait arriver

quelques-uns de ses anciens compagnons d’armes. Pendant qu’une petite

armée se rassemblait au nord des Pyrénées, plusieurs soulèvements se

déclaraient dans l’intérieur même de la Castille. En Estramadure, le

fils de l’infortunée doña Urraca et le maître de Saint-Jacques, don

Gonzalo Mexia, s’étaient fortifiés dans la ville d’Alburquerque, et de

là faisaient dans toute la province une guerre de partisans redoutable.

Leur exemple fut bientôt imité par d’autres riches-hommes et par des

communes importantes. Ségovie et son Alcazar, forteresse admirable,

arborèrent l’étendard de don Henri, ainsi que Avila et quelques autres

villes de la Castille vieille. Aussitôt après le départ du prince de

Galles, Valladolid et une partie des provinces basques, irritées par

les excès de l’armée anglaise, s’insurgèrent contre don Pèdre, qu’elles

rendaient responsable de leurs maux.[614] Un assez grand nombre de

prisonniers de Najera, rentrés en Espagne, armaient leurs vassaux

et annonçaient le retour prochain du prétendant. Enfin les Anglais,

eussent-ils voulu tenter une nouvelle intervention, allaient avoir

assez d’occupation du côté de la France. On publiait que les trêves

allaient être rompues ; déjà des bandes nombreuses d’aventuriers,

excitées et payées par Charles V, faisaient des incursions en Guyenne,

et le prince de Galles ne songeait plus qu’à se mettre en mesure de

faire respecter ses propres frontières.

Histoire de don Pèdre Ier, roi de Castille · 第 145 / 163 题