Avant de raconter les suites de la bataille de Najera, je dois faire
connaître le sort du rival de don Pèdre. Entraîné par le flot des
fuyards, don Henri s’éloignait du combat monté sur un cheval bardé de
fer, lorsqu’il fut rencontré et reconnu par un de ses écuyers nommé
Rui Fernandez de Gaona, qui, remarquant que le cheval du roi pouvait
à peine marcher, lui donna le sien équipé à la légère ; quelques
instants après Gaona et le cheval de don Henri étaient pris par les
Anglais.[594] grace à sa nouvelle monture, don Henri put se dérober à
ceux qui s’attachaient à sa poursuite. Après avoir traversé, non sans
peine, le pont de Najera, au lieu de prendre la route de Burgos, il
se dirigea vers Soria ; c’est le chemin qui mène en Aragon. Vaincu,
il sentait bien qu’aucune ville de la Castille ne s’exposerait à
le recevoir. Le lendemain de la bataille, suivi de trois cavaliers
seulement, qui l’avaient rejoint, il gagna le territoire de Soria,
où l’attendait un nouveau danger. Cette province, insurgée dès avant
son désastre, était parcourue en tout sens par des partis ennemis.
Quelques cavaliers le reconnurent, et, devinant sa mauvaise fortune
à l’état de son équipage, essayèrent de l’arrêter. Il tua de sa main
un des assaillants et obligea le reste à lui livrer passage. Parvenu
en Aragon à travers mille dangers, il fut d’abord accueilli par don
Pèdre de Luna, fameux depuis sous le nom de l’antipape Benoît XIII,
qui lui servit de guide dans les montagnes et le conduisit lui-même
jusqu’à Orthez. Le comte de Foix, seigneur du pays et vassal du roi
d’Angleterre, bien qu’il fût plus que personne intéressé à ne pas
exciter le courroux du prince de Galles, n’en reçut pas moins le
proscrit avec tous les égards dus à son rang et à ses malheurs. Il lui
donna des chevaux et une escorte pour gagner Toulouse ; là enfin, don
Henri respira librement.[595]
Don Tello, sur lequel la mauvaise conduite du corps qu’il commandait
à Najera avait fait planer de graves soupçons, parut les démentir par
son empressement à se soustraire à la vengeance de don Pèdre. De
même que son frère, il chercha d’abord un asile en Aragon. C’était
de ce côté que se dirigeaient tous les chefs du parti vaincu. Sur la
nouvelle de la défaite de don Henri, sa femme, doña Juana, prit à
la hâte la même route avec l’infante Léonor d’Aragon, fiancée à son
fils. Quelques jours après, elle entrait à Saragosse avec une suite
éplorée de dames et de damoiselles, exténuée de fatigue et mourant
d’effroi. Doña Juana était conduite par l’archevêque de Saragosse,
chargé par Pierre IV de résider auprès d’elle, et c’est à la présence
d’esprit et au dévouement de ce prélat qu’elle dut d’échapper à tous
les dangers qui l’attendaient dans sa fuite. Personne n’avait encore
de nouvelles de don Henri, et don Pèdre, dans les lettres qu’il
adressait à toutes les villes de la Castille, publiait que son ennemi
était mort à Najera.[596] Les fugitifs furent mal accueillis à la cour
d’Aragon. Pierre IV, déjà indisposé contre don Henri pour sa lenteur
ou sa mauvaise foi dans l’exécution de leurs traités, l’abandonnait
ouvertement depuis sa défaite, craignant d’ailleurs de se brouiller
avec le prince de Galles. Il se hâta de retirer sa fille Léonor à
la princesse que, peu de jours auparavant, il nommait la reine de
Castille. Maintenant il rejetait bien loin l’idée d’une alliance avec
une maison à jamais déchue. Bientôt sir Hugh de Calverly, au nom du
roi d’Angleterre, et un seigneur castillan, envoyé de don Pèdre,
vinrent demander avec hauteur l’extradition ou l’éloignement de tous
les membres de la famille proscrite, offrant en retour l’amitié et
l’alliance des vainqueurs. Grace à l’énergique intervention d’une
partie de la noblesse aragonaise, doña Juana et les bannis castillans
qui l’avaient suivie obtinrent quelque temps une hospitalité précaire.
La puissante famille des Luna, à laquelle appartenait l’archevêque de
Saragosse, reprochait hautement au roi d’Aragon de sacrifier un allié,
qui lui avait rendu de signalés services, à un implacable ennemi, qui,
pendant dix ans, avait porté le fer et le feu dans son royaume ; mais
Pierre IV ne se piquait pas plus de générosité que de bonne foi. La
bataille de Najera était à ses yeux l’irrévocable condamnation de don
Henri. Il ne fit aucune difficulté pour entrer en négociations avec
don Pèdre et le prince de Galles. Au reste, les Castillans eux-mêmes
lui donnaient l’exemple de l’oubli des serments. Burgos ouvrit ses
portes avant d’être sommée, et la soumission de tout le royaume fut
encore plus rapide que n’avait été son insurrection quelques mois
auparavant. C’était à qui s’efforcerait de désarmer le vainqueur par
son empressement et sa bonne grace à reprendre le joug. Un petit nombre
de riches-hommes, pleins de défiance, se cachaient dans leurs châteaux
ou cherchaient à passer en pays étranger : personne ne songeait à
protester contre le jugement rendu sur les bords de la Najerilla.