Malgré l’indignation d’Édouard en apprenant le meurtre de Lopez Orozco,
don Pèdre laissait voir que sa soif de vengeance n’était pas apaisée.
Le lendemain de la bataille, les prisonniers furent passés en revue.
Presque tous, s’étant rendus à des gentilshommes anglais ou gascons, se
trouvaient sous la sauvegarde de la loyauté chevaleresque. Cependant
don Pèdre demanda que les Castillans lui fussent remis, offrant de
payer leurs rançons au prix qui serait fixé, et il pria le prince de le
cautionner auprès des chevaliers à qui ces prisonniers appartenaient.
« Je leur parlerai, disait-il avec un sourire terrible, et je ferai
tant qu’ils demeureront à mon service. Autrement, s’ils s’échappent
ou s’ils paient leur rançon, ce sont des ennemis que je retrouverai
toujours plus acharnés contre moi. — N’en déplaise à votre majesté
royale, répondit le prince d’un ton sévère, ce n’est pas à bon droit
que vous faites cette demande. Ces seigneurs, chevaliers ou hommes
d’armes à mon service ont combattu pour l’honneur, et leurs prisonniers
sont bien à eux. Pour tout l’or du monde, mes chevaliers ne vous
les livreraient pas, sachant bien que vous ne les demandez que pour
les faire mourir. Quant aux cavaliers, vos vassaux, contre lesquels
sentence de félonie a été rendue avant cette bataille, je consens
qu’ils vous soient remis. — Puisque vous le voulez ainsi, s’écria don
Pèdre, je tiens mon royaume perdu pour moi, plus qu’il n’était hier.
Si vous laissez vivre ces hommes, vous n’avez rien fait pour moi. Votre
alliance m’a été inutile, et c’est en vain que j’ai dépensé mes trésors
à payer vos gendarmes ! — Sire cousin, reprit Édouard, pour recouvrer
votre royaume, vous avez de plus sûrs moyens que ceux par lesquels
vous avez cru le conserver, et qui, de fait, vous l’ont fait perdre.
Croyez-moi, renoncez à vos rigueurs d’autrefois, et songez à vous faire
aimer de vos gentilshommes et des communes de votre royaume. Si vous
reprenez vos anciens errements, vous vous perdrez et vous mettrez en
tel état, que ni monseigneur le roi d’Angleterre, ni moi, ne pourrions
vous venir en aide, quand même nous en aurions la volonté ![590] »
Pendant ce débat, la plupart des prisonniers castillans exprimaient
leur repentir et faisaient supplier don Pèdre de leur accorder leur
pardon. Le roi, annonçant qu’il leur faisait grace par considération
pour le prince de Galles, consentit à recevoir leurs serments. Il
embrassa même son frère don Sanche, et lui promit d’oublier sa conduite
passée. Gomez Carrillo et Sancho-Sanchez Moscoso, grand commandeur de
Saint-Jacques, furent cependant exceptés de l’amnistie, comme ayant été
déclarés traîtres par sentence rendue dès avant la révolution. Livrés
au roi, ils furent aussitôt décapités devant sa tente. Garci Jufre
Tenorio, fils de l’amiral don Alonso Jufre,[591] fut également égorgé
quelques jours après et pour le même motif. Après ces exécutions, les
deux princes se séparèrent mécontents l’un de l’autre. Don Pèdre avec
don Sanche et le maître d’Alcántara, Martin Lopez, se dirigea sur
Burgos, à la tête de l’avant-garde anglaise, tandis qu’Édouard le
suivait lentement avec le reste de ses troupes.[592]
Pendant que don Pèdre faisait trancher la tête à ses sujets rebelles,
le prince de Galles donnait un exemple de modération qui contrastait
fortement avec cette rigueur. Parmi ses prisonniers se trouvait
le maréchal d’Audeneham, vieux guerrier de soixante ans, estimé
jusqu’alors comme un brave et loyal chevalier. Pris à la bataille
de Poitiers, combattant à côté du roi de France, il avait été mis à
rançon, et, suivant l’usage du temps et la courtoisie ordinaire du
prince, il avait été relâché avant d’avoir entièrement acquitté sa
dette, mais sous le serment de ne pas porter les armes contre le roi
d’Angleterre ou son fils, à moins que ce ne fût sous la bannière du
roi de France ou d’un prince de sa famille. En le reconnaissant au
milieu des Français, Édouard fronça le sourcil et l’appela parjure et
traître. « Sire, dit le vieux maréchal, vous êtes fils de roi, et je
ne puis vous répondre autre chose, sinon que je ne mérite point les
noms que vous me donnez. — Eh bien ! dit le prince, vous soumettez-vous
au jugement d’une cour de chevaliers ? » Le maréchal y consentit avec
empressement. Aussitôt douze chevaliers furent nommés pour connaître
de l’accusation, quatre Anglais, quatre Gascons et quatre Bretons. Le
prince, se portant accusateur, parla le premier. Il rappela le serment
du maréchal, et conclut, en peu de mots, que n’y ayant dans l’armée
ennemie aucun prince de la maison de France, l’accusé avait manqué
à sa parole et forfait à l’honneur. Le maréchal plaida lui-même sa
cause, et répondit qu’à la vérité il avait juré de ne point s’armer
contre le roi d’Angleterre ni contre son fils, mais qu’il n’avait
pas enfreint son serment, n’ayant pas tiré l’épée contre eux. « Ne
vous en déplaise, monseigneur, dit-il, vous n’êtes point le chef de
l’armée contre laquelle je me suis battu. Vous êtes venu sur cette
plaine, comme capitaine aux gages du roi don Pèdre, et c’est contre ce
roi, chef de votre armée, que je me suis battu, moi, pauvre capitaine
d’aventure à la solde du roi don Henri. » Cette argumentation, qui nous
semble aujourd’hui plus subtile que juste, appuyée par la réputation
sans tache du vieux maréchal, fut accueillie avec faveur. Tout ce qui
pouvait étendre cette indépendance dont les nobles du moyen-âge étaient
si jaloux, devait plaire aux juges du maréchal, capitaines d’aventure
comme lui. Il fut absous à l’unanimité. Le prince lui-même, toujours
généreux, admit sans hésiter une défense qui lui enlevait la gloire de
la journée de Najera et le réduisait lui-même au rôle d’un mercenaire.
Loin de se tenir pour offensé, il témoigna hautement son approbation du
jugement et assura le maréchal qu’il lui rendait toute son estime.[593]