III.

Au soin que le nouveau roi prenait à se représenter comme contraint

de repousser une agression injuste, on devait supposer que, seulement

pour conserver les apparences jusqu’au bout, il attendrait les Anglais

derrière la Najerilla, et qu’il répéterait la manœuvre qui lui avait

déjà réussi à Zaldiaran. Il n’en fut rien. Aussitôt après sa réponse

au prince de Galles, déclarant qu’il voulait terminer la guerre par

un seul combat, il passa la rivière qui le couvrait, et, la nuit même

qui suivit le renvoi du héraut, il mena son armée dans la plaine

entre Najera et Navarrete. Les capitaines des aventuriers, qui le

voyaient à regret quitter un poste avantageux, essayèrent vainement de

combattre sa résolution. Mais ses succès contre l’avant-garde anglaise

avaient exalté son courage, le nombre et l’ardeur de ses soldats lui

inspiraient une confiance nouvelle, enfin son honneur chevaleresque

lui représentait la lettre d’Édouard comme un cartel, qu’il ne pouvait

refuser sans se couvrir de honte. Le sort en était jeté. De part et

d’autre on se disposa pour la bataille. En apprenant que l’armée

castillanne débouchait dans la plaine, le prince, enchanté de cette

témérité à laquelle il ne s’attendait pas, s’écria : « Par saint

George ! en ce bâtard il y a un vaillant chevalier ![571] »

L’art de la guerre avait bien dégénéré au moyen-âge. A la savante

tactique des Romains qui soumettait les mouvements des plus grandes

masses au commandement d’un seul homme, avait succédé une autre

tactique, grossière et appropriée à l’anarchie féodale. Maintenant le

sort des batailles ne dépendait plus de l’habileté du général, mais

du courage et surtout de la vigueur de ses soldats. On ne manœuvrait

plus ; on se donnait rendez-vous sur un terrain uni, comme dans un

champ clos, et une bataille n’était plus qu’un grand duel où l’adresse

à l’escrime et la force physique décidaient la victoire. Composées

en majorité de cavalerie, les armées du moyen-âge n’avaient ni la

mobilité ni la fermeté des armées romaines, et la difficulté de

trouver des fourrages faisait souvent avorter une expédition préparée

à grands frais. Aux hommes d’armes était confié le poste d’honneur,

lourdes statues de fer qui s’entreheurtaient un instant, malhabiles

à frapper, impénétrables aux coups.[572] Rarement le premier choc

était sanglant entre des hommes couverts, de la tête aux pieds, de

plaques épaisses d’acier ou de fer ; mais le désordre se mettait vite

dans ces bataillons compactes. Quelques chefs tombaient, quelques

bannières étaient renversées ; le parti le plus faible, ou le plus

tôt découragé, tournait le dos et prenait la fuite ; alors commençait

le carnage. Tout guerrier porté par terre était mort ou pris. Avant

qu’il pût se relever, cloué sur l’arène par le poids de son armure, on

l’assommait comme un animal à l’abattoir, à moins que la richesse de

son accoutrement ou le blason de sa soubreveste n’avertît le vainqueur

qu’il avait une rançon à gagner. Dans les marches, la plupart des

soldats, même les archers allaient à cheval, mais au moment d’une

bataille les hommes d’armes mettaient pied à terre, ôtaient leurs

éperons et raccourcissaient leurs lances. Chaque seigneur élevait une

bannière autour de laquelle se serraient ses vassaux. La victoire

décidée, on remontait à cheval, le vaincu pour fuir plus vite, le

vainqueur pour le poursuivre. Derrière le gros des hommes d’armes, ou,

pour parler la langue militaire du moyen-âge, derrière les _batailles_,

demeuraient les écuyers tenant les chevaux en bride qu’ils amenaient

à leurs maîtres au moment critique ; ainsi Homère nous peint les

héros grecs sentant à leurs épaules le souffle de leurs fidèles

coursiers.[573]

Gendarmes et archers, dans l’armée du prince de Galles, étaient des

hommes d’élite qui tous avaient long-temps fait la guerre et assisté

à de grandes batailles. Au contraire, les troupes de don Henri se

composaient en majeure partie de recrues sans discipline ; l’infanterie

surtout était aussi mal armée que dépourvue d’expérience. On n’y voyait

qu’un petit nombre d’arbalétriers, et la plupart des fantassins,

paysans enlevés à leurs charrues, n’avaient que des frondes et des

zagaies. La cavalerie, mieux équipée, comptait cependant beaucoup

plus de génétaires que de gendarmes. En résumé, l’armée castillanne,

redoutable dans les escarmouches et excellente pour la guerre de

montagnes, perdait tous ses avantages en se mettant en ligne contre

les bandes aguerries, amenées de la Guyenne. Aux yeux des capitaines

français, c’était le comble de la témérité que de s’aventurer en plaine

contre les Anglais. Mais il n’était plus temps de donner des conseils.

Résolus à faire leur devoir en gens de cœur, ils ne pouvaient se

défendre des plus sinistres pressentiments.

Histoire de don Pèdre Ier, roi de Castille · 第 133 / 163 题