Au soin que le nouveau roi prenait à se représenter comme contraint
de repousser une agression injuste, on devait supposer que, seulement
pour conserver les apparences jusqu’au bout, il attendrait les Anglais
derrière la Najerilla, et qu’il répéterait la manœuvre qui lui avait
déjà réussi à Zaldiaran. Il n’en fut rien. Aussitôt après sa réponse
au prince de Galles, déclarant qu’il voulait terminer la guerre par
un seul combat, il passa la rivière qui le couvrait, et, la nuit même
qui suivit le renvoi du héraut, il mena son armée dans la plaine
entre Najera et Navarrete. Les capitaines des aventuriers, qui le
voyaient à regret quitter un poste avantageux, essayèrent vainement de
combattre sa résolution. Mais ses succès contre l’avant-garde anglaise
avaient exalté son courage, le nombre et l’ardeur de ses soldats lui
inspiraient une confiance nouvelle, enfin son honneur chevaleresque
lui représentait la lettre d’Édouard comme un cartel, qu’il ne pouvait
refuser sans se couvrir de honte. Le sort en était jeté. De part et
d’autre on se disposa pour la bataille. En apprenant que l’armée
castillanne débouchait dans la plaine, le prince, enchanté de cette
témérité à laquelle il ne s’attendait pas, s’écria : « Par saint
George ! en ce bâtard il y a un vaillant chevalier ![571] »
L’art de la guerre avait bien dégénéré au moyen-âge. A la savante
tactique des Romains qui soumettait les mouvements des plus grandes
masses au commandement d’un seul homme, avait succédé une autre
tactique, grossière et appropriée à l’anarchie féodale. Maintenant le
sort des batailles ne dépendait plus de l’habileté du général, mais
du courage et surtout de la vigueur de ses soldats. On ne manœuvrait
plus ; on se donnait rendez-vous sur un terrain uni, comme dans un
champ clos, et une bataille n’était plus qu’un grand duel où l’adresse
à l’escrime et la force physique décidaient la victoire. Composées
en majorité de cavalerie, les armées du moyen-âge n’avaient ni la
mobilité ni la fermeté des armées romaines, et la difficulté de
trouver des fourrages faisait souvent avorter une expédition préparée
à grands frais. Aux hommes d’armes était confié le poste d’honneur,
lourdes statues de fer qui s’entreheurtaient un instant, malhabiles
à frapper, impénétrables aux coups.[572] Rarement le premier choc
était sanglant entre des hommes couverts, de la tête aux pieds, de
plaques épaisses d’acier ou de fer ; mais le désordre se mettait vite
dans ces bataillons compactes. Quelques chefs tombaient, quelques
bannières étaient renversées ; le parti le plus faible, ou le plus
tôt découragé, tournait le dos et prenait la fuite ; alors commençait
le carnage. Tout guerrier porté par terre était mort ou pris. Avant
qu’il pût se relever, cloué sur l’arène par le poids de son armure, on
l’assommait comme un animal à l’abattoir, à moins que la richesse de
son accoutrement ou le blason de sa soubreveste n’avertît le vainqueur
qu’il avait une rançon à gagner. Dans les marches, la plupart des
soldats, même les archers allaient à cheval, mais au moment d’une
bataille les hommes d’armes mettaient pied à terre, ôtaient leurs
éperons et raccourcissaient leurs lances. Chaque seigneur élevait une
bannière autour de laquelle se serraient ses vassaux. La victoire
décidée, on remontait à cheval, le vaincu pour fuir plus vite, le
vainqueur pour le poursuivre. Derrière le gros des hommes d’armes, ou,
pour parler la langue militaire du moyen-âge, derrière les _batailles_,
demeuraient les écuyers tenant les chevaux en bride qu’ils amenaient
à leurs maîtres au moment critique ; ainsi Homère nous peint les
héros grecs sentant à leurs épaules le souffle de leurs fidèles
coursiers.[573]
Gendarmes et archers, dans l’armée du prince de Galles, étaient des
hommes d’élite qui tous avaient long-temps fait la guerre et assisté
à de grandes batailles. Au contraire, les troupes de don Henri se
composaient en majeure partie de recrues sans discipline ; l’infanterie
surtout était aussi mal armée que dépourvue d’expérience. On n’y voyait
qu’un petit nombre d’arbalétriers, et la plupart des fantassins,
paysans enlevés à leurs charrues, n’avaient que des frondes et des
zagaies. La cavalerie, mieux équipée, comptait cependant beaucoup
plus de génétaires que de gendarmes. En résumé, l’armée castillanne,
redoutable dans les escarmouches et excellente pour la guerre de
montagnes, perdait tous ses avantages en se mettant en ligne contre
les bandes aguerries, amenées de la Guyenne. Aux yeux des capitaines
français, c’était le comble de la témérité que de s’aventurer en plaine
contre les Anglais. Mais il n’était plus temps de donner des conseils.
Résolus à faire leur devoir en gens de cœur, ils ne pouvaient se
défendre des plus sinistres pressentiments.