Sur le bruit de l’entrée des Anglais en Espagne, tous les partisans
de don Pèdre relevèrent la tête, et quelques défections éclatantes
vinrent alarmer l’usurpateur. Plusieurs villes de la Castille se
soulevèrent, et un corps de six cents cavaliers, détachés dans la
province de Soria pour réduire la ville d’Agreda, se réunit tout entier
aux rebelles. Salvatierra[562] proclama don Pèdre et ouvrit ses portes
aux coureurs de l’armée anglaise, dont les différentes divisions se
concentraient autour de Pampelune. Salvatierra est la première ville
de Castille sur la route qui conduit à Burgos en traversant l’Alava.
Don Henri, ne doutant pas que le prince de Galles ne se dirigeât de
ce côté, passa l’Èbre auprès de Haro avec toutes ses troupes, et vint
camper à Treviño, à quelques lieues de Salvatierra. Là, tous ses
capitaines rassemblés en conseil de guerre, il leur communiqua une
lettre que le roi de France lui adressait pour l’engager à ne pas
tenter la fortune, dans une bataille, contre un général si habile que
le prince de Galles et des soldats si redoutables que les vieilles
bandes qu’il menait à sa suite.[563] Bertrand Du Guesclin, le maréchal
d’Audeneham et la plupart des aventuriers français appuyèrent ce
conseil, déclarant avec franchise que les Anglais étaient invincibles
en bataille rangée. Suivant Du Guesclin, il fallait les harceler par
de continuelles escarmouches, les attirer lentement dans l’intérieur
du pays, où les fatigues, le climat, le manque de vivres, décimeraient
en peu de temps ces belles troupes ; en un mot, il proposait le plan
qu’il exécuta lui-même, quelques années plus tard, en France, contre
une armée anglaise beaucoup plus considérable. Mais cette guerre,
praticable dans un pays comme la France, fidèle à son roi et s’armant
avec enthousiasme pour la défense commune, offrait de grands dangers
en Castille, où les peuples se partageaient entre les deux prétendants
au trône. Les capitaines castillans représentaient, non sans raison,
que si l’on faisait un pas en arrière, la retraite paraîtrait un aveu
de faiblesse et d’infériorité ; que les provinces cédées à l’invasion
se déclareraient aussitôt contre don Henri, et que la défection
deviendrait bientôt générale. Ils rappelaient que, l’année précédente,
don Pèdre avait perdu son royaume pour n’avoir pas osé livrer une
bataille ; l’imiter maintenant, c’était se préparer le même sort.
Après avoir écouté en silence les deux opinions, don Henri se prononça
pour le parti le plus audacieux. L’honneur, dit-il, lui défendait
d’abandonner à la vengeance de son ennemi des villes et des hommes qui
s’étaient sacrifiés pour sa cause ; et, pour terminer la discussion,
il déclara qu’il était résolu de s’en remettre aux mains de Dieu pour
juger entre son rival et lui. Cependant, afin de concilier autant que
possible la prudence avec cette résolution hardie, il appuya son armée
aux montagnes qui séparent l’Alava de la province de Burgos, et il en
fit occuper tous les cols. Puis, concentrant le gros de ses forces à
Zaldiaran, dans une position très forte choisie par Du Guesclin, il
attendit que les Anglais essayassent de l’y forcer.[564] De la sorte,
il couvrait la capitale de la vieille Castille, but des efforts de
l’ennemi ; il offrait même la bataille au prince de Galles, mais avec
toutes les chances en sa faveur ; car son infanterie, leste et habituée
à la guerre de montagnes, devait avoir un grand avantage sur des
troupes pesamment armées et combattant sur un terrain tout nouveau pour
elles.
Don Pèdre avait promis aux Anglais une victoire facile ; l’accueil
qu’ils trouvèrent à Salvatierra leur fit illusion sur les dispositions
du pays, et ils poussèrent en avant pleins de confiance. Il fallut
qu’un échec grave vînt leur prouver qu’ils avaient trop méprisé leur
ennemi. Pendant que leurs fourrageurs se répandaient dans la plaine
de l’Alava, don Tello, avec un gros corps de cavalerie composé de
gendarmes français et de génétaires castillans, fondit tout à coup sur
eux, en prit ou tua un grand nombre, et vint jeter l’alarme jusqu’au
quartier du duc de Lancastre, qui commandait l’avant-garde anglaise.
Après avoir balayé la plaine, cette cavalerie, en se repliant vers les
montagnes, rencontra inopinément, auprès d’Ariñiz, à deux lieues de
Vittoria, une troupe ennemie qui, sous les ordres de sir Thomas Felton,
sénéchal de Guyenne, s’était fort éloignée du gros de son armée.
Felton n’avait que deux cents hommes d’armes et autant d’archers ;
sans perdre courage en se voyant enveloppé par plus de trois mille
chevaux, il fit mettre pied à terre à ses gendarmes et les rangea
sur un tertre escarpé. Le frère du sénéchal, William Felton, seul,
ne voulut point quitter son cheval. La lance baissée, il se jeta au
milieu des Castillans, et, du premier coup, perça d’outre en outre un
homme d’armes dans son armure de fer. Il fut aussitôt mis en pièces.
Ses camarades, serrés autour de leur bannière, combattirent long-temps
avec le courage du désespoir, et plusieurs heures s’écoulèrent sans
qu’ils fussent entamés. Enfin les aventuriers, guidés par le maréchal
d’Audeneham et le Bègue de Villaines, mirent pied à terre, et, se
formant en colonne, rompirent la phalange anglaise, pendant que les
génétaires castillans la chargeaient par derrière. Tout fut tué dans
la première fureur de la victoire, mais la résistance héroïque de ce
petit nombre de gendarmes anglais frappa d’admiration leurs ennemis
eux-mêmes. Le souvenir de la glorieuse défaite de Felton s’est conservé
dans la province, et l’on montre encore aujourd’hui près d’Ariñiz
le tertre où il tomba criblé de coups, après avoir combattu tout un
jour. On l’appelle, dans la langue du pays, _Inglesmendi_, la butte de
l’Anglais.[565]
Avertis de la présence de l’ennemi par la fuite précipitée de leurs
fourrageurs, le prince de Galles et don Pèdre se hâtèrent de mettre
toutes leurs troupes en bataille sur la hauteur de Saint-Roman, non
loin de Vittoria. Leur arrière-garde était encore à sept lieues du
corps de bataille, et ils ne doutaient point que don Henri ne poussât
sa pointe. « Ce jour-là, dit Froissart, le prince eut mainte angoisse
au cœur, pour ce que son arrière-garde destrioit tant à venir. »
Cependant il était résolu à ne point refuser le combat, et son
sang-froid ne l’abandonna pas un instant. Sur le point de prendre part
à une bataille, il était d’usage que les jeunes gentilshommes qui
n’étaient point encore armés chevaliers se fissent donner l’accolade,
ceindre l’épée et chausser les éperons d’or par les chefs de leur
armée. Telle était la cérémonie qui conférait le titre de chevalier,
titre déjà sans importance, et qui servait tout au plus à prouver que
celui qui le portait avait assisté à une bataille. Don Pèdre voulut
recevoir l’ordre de chevalerie de la main du prince Édouard, qui le
conféra ensuite à son beau-fils, le prince Thomas de Hollande, et à
plusieurs autres jeunes seigneurs. Plus de trois cents écuyers furent
armés chevaliers ce jour-là, soit par le prince, soit par les nouveaux
chevaliers, soit par les chefs les plus considérables de l’armée
anglaise.[566] Mais ce n’était pas sur ce terrain que ces jeunes
guerriers devaient gagner leurs éperons. Don Henri demeura immobile
sur les hauteurs, fermant le chemin de Burgos, et déterminé à ne pas
quitter son excellente position. Édouard avait trop d’expérience pour
l’y attaquer. Il résolut d’aller chercher un autre champ de bataille.
Sauf les défections dont nous avons parlé, le début de la campagne
n’avait rien d’encourageant pour l’armée anglaise. Elle laissait
déjà en arrière un grand nombre de malades. La neige, le changement
de nourriture et même la disette avaient fait périr beaucoup de
chevaux.[567] Le soldat, d’abord rempli d’assurance, commençait à
regarder avec découragement ces montagnes inaccessibles toujours
chargées de brouillards, et à redouter cette guerre de surprises
toute nouvelle pour lui. La maraude, le fourrage, étaient presque
impossibles devant les nombreux génétaires castillans et les agiles
montagnards de la Biscaïe. Le prince de Galles, désespérant de se
maintenir dans l’Alava, faute de vivres, rentra en Navarre, mais pour
déboucher en Castille sur un autre point. La ville de Logroño, demeurée
fidèle à don Pèdre, a un pont sur l’Èbre qui ouvre une route de la
Navarre en Castille. En la suivant, on évite les passages difficiles
que présentent les montagnes au sud de Vittoria, et l’on arrive plus
sûrement, quoique avec plus de lenteur, sur Burgos. Ce fut vers
Logroño que se dirigea l’armée anglaise en quittant l’Alava. Aussitôt
que don Henri eut connaissance de ce mouvement, il repassa l’Èbre et
gagna Najera ; c’est la première ville de Castille, sur le chemin de
Burgos, que l’on rencontre après Logroño. Il établit son camp près de
la ville dans un lieu théâtre de sa défaite en 1360. La Najerilla, un
des affluents de l’Èbre, petite rivière encaissée, lui formait comme un
retranchement naturel. Déjà les Anglais étaient sur la rive droite de
l’Èbre, occupant le village de Navarrete. Il n’y avait entre les deux
armées qu’un intervalle de quatre ou cinq lieues.[568]
Le 1er avril 1367, un héraut du prince de Galles se présenta aux
avant-postes castillans, et remit à don Henri une lettre de son maître,
adressée au comte de Trastamare. Le prince, voulant éviter l’effusion
du sang, l’invitait, au nom de Dieu et de monsieur saint George, à se
désister de ses prétentions sur la couronne de Castille, et, à cette
condition, il promettait d’obtenir du roi don Pèdre qu’il lui rendît
ses bonnes graces et lui accordât dans le royaume un état conforme
à son rang ; que, s’il persistait dans son usurpation, le prince le
défiait et remettait sa cause au jugement de Dieu.
Suivant les usages chevaleresques, don Henri fit un riche présent au
héraut ; puis il réunit les principaux de ses capitaines castillans ou
étrangers, et les consulta sur la réponse qu’il convenait d’envoyer au
prince de Galles. La plupart étaient d’avis qu’il n’en fallait faire
aucune, attendu que le prince anglais n’avait point écrit au roi de
Castille, et que le roi don Henri n’avait point à prendre connaissance
d’une lettre adressée au comte de Trastamare. D’autres, au contraire,
soutinrent qu’au moment d’en venir aux mains, l’excès même de la
courtoisie ne pouvait être imputé à faiblesse. Cette opinion l’emporta,
et voici la réponse que don Henri envoya au prince de Galles :
« Don Henri, par la grace de Dieu, roi de Castille et de Leon,[569] à
très haut et très puissant seigneur don Édouard, fils premier né du
roi d’Angleterre, prince de Galles et de Guyenne, duc de Cornouailles,
comte de Chester, salut. Nous avons reçu par votre héraut une lettre
de vous, dans laquelle se trouvent des choses dites par notre
adversaire, par où il nous semble que vous n’avez pas été instruit
exactement de la vérité. Sachez donc que depuis plusieurs années
en çà, ayant pris possession de ces royaumes, il les a gouvernés de
telle sorte, que toutes gens qui le savent et l’entendent se puissent
étonner que si long-temps on ait souffert son règne. « Or, dans ce
royaume de Castille, il a tué la reine doña Blanche de Bourbon, sa
femme légitime ; il a tué la reine doña Leonor d’Aragon, sa tante,
sœur du roi don Alphonse, son père : il a tué doña Juana et doña
Isabel de Lara, filles de don Juan Nuñez, seigneur de Biscaïe, ses
cousines ; il a tué doña Blanca de Villena, fille de don Fernand,
seigneur de Villena, afin d’hériter des terres de ces nobles dames,
et s’en est emparé à bon escient ; il a tué trois de ses frères, don
Fadrique, maître de Saint-Jacques, don Juan et don Pèdre ; il a tué
don Martin Gil, seigneur d’Alburquerque ; il a tué l’infant d’Aragon,
don Juan, son cousin ; il a tué plusieurs chevaliers et écuyers des
principaux de ces royaumes ; il a tué ou pris à force plusieurs dames
ou damoiselles, quelques-unes mariées ; il a usurpé les droits du
pape et des prélats. » Pour lesquels excès, qu’il serait trop long de
rapporter, Dieu, dans sa merci, a fait que tout le royaume en a montré
son ressentiment, afin que le mal ne s’accrût chaque jour davantage. Et
tandis que dans sa seigneurie il ne trouvait pas un homme qui ne lui
fût obéissant, tandis que tous s’empressaient à le servir et l’aider
pour la défense de ses états, Dieu a rendu contre lui sa sentence,
en sorte que de sa propre volonté, abandonnant son royaume, il s’est
enfui. De son départ, les royaumes de Castille et de Leon ont eu grande
reconnaissance et allégresse, louant Dieu, dans sa miséricorde, de les
avoir délivrés d’un seigneur si dur et si redouté. Librement alors et
de leur propre volonté, tous sont venus à nous, et nous ont choisi
pour leur roi et seigneur, autant les prélats que les chevaliers, les
gentilshommes, les communes et les villes du royaume. « Ce n’est point
un fait dont il se faille émerveiller, car au temps des Goths, qui
conquirent l’Espagne, desquels sommes issus, telle était la coutume.
Ils prirent et prenaient pour roi qui mieux leur semblait digne de
les gouverner. Cette loi s’est long-temps gardée en Espagne et s’y
observe encore aujourd’hui, si bien que, du vivant du roi, on prête
serment à son fils aîné, ce qui n’a lieu dans aucun autre royaume de
la chrétienté. » Pourtant, et à ces causes dessus dites, nous tenons
que nous avons droit à ce royaume, qui nous a été donné par la volonté
de Dieu et de tous, et que vous n’avez nul motif juste pour aller
à l’encontre. Et, s’il faut livrer bataille, combien que, quant à
nous, il nous en déplaise, l’honneur commande que nous mettions notre
corps en avant pour la défense de ces royaumes, à qui nous sommes si
étroitement tenu, contre quiconque les viendrait assaillir. Pour quoi,
par cette présente lettre, vous avisons, au nom de Dieu et de l’apôtre
saint Jacques, que vous n’ayez à entrer ainsi à grande puissance en nos
états, car, le faisant, nous ne pourrions qu’entendre à les protéger
par les armes. — Écrit de notre camp de Najera, le second jour d’avril
1367.[570] »
J’ai cru devoir rapporter en entier cette espèce de manifeste qui
exprime si nettement le droit du peuple castillan à se choisir un
souverain, et qui fait remonter ce privilége aux temps les plus
reculés. Il est curieux de rapprocher cette pièce de la lettre de
don Pèdre au roi d’Angleterre. La première proclame la souveraineté
du peuple, la seconde la reconnaît implicitement, toutes les deux
attestent l’opinion du moyen-âge en Espagne sur une question si
longuement et si cruellement débattue dans la suite.
On doit remarquer encore la nature des accusations portées contre
don Pèdre. Probablement, en accumulant ainsi tous ces meurtres
de femmes, le but de don Henri fut de frapper fortement l’esprit
généreux d’Édouard. D’ailleurs, il se soucie peu de prouver ce qu’il
avance, et la plupart des crimes qu’il énumère sont loin d’être
avérés ; quelques-uns même n’ont été rapportés par aucun historien,
et sont mentionnés ici pour la première fois. La mort de don Gil
d’Alburquerque, par exemple, est attribuée par Ayala à une cause
naturelle, et cependant on sait avec quelle exactitude ce chroniqueur
a enregistré toutes les accusations entassées contre don Pèdre. Je
cherche également en vain quelque témoignage qui impute à ce prince
la mort de doña Blanca de Villena. Suivant toute apparence, don Henri
reproduit avec soin les bruits populaires répandus contre son ennemi.
Il peut sembler étrange de ne trouver dans ce manifeste aucune allusion
à la violation des priviléges de la noblesse, cause principale de la
haine que don Pèdre s’était attirée. Serait-ce que, devenu roi, don
Henri se sentait déjà quelque indulgence pour un pareil forfait ; ou
bien a-t-il omis cette accusation, persuadé qu’elle ne devait toucher
que médiocrement le fils du roi d’Angleterre ?