A peine sur le sol de Castille, le premier soin de don Pèdre fut
d’écrire au prince de Galles et au roi de Navarre pour leur rappeler
ses traités et leur demander des secours. Bientôt don Fernand de Castro
accourut à Monterey, et lui présenta les principaux des riches-hommes
galiciens, tous pleins d’ardeur et de résolution. Ils amenaient leurs
vassaux en armes, cinq cents cavaliers et deux mille fantassins. Avec
cette petite armée, protégée par les âpres montagnes de la Galice, que
jamais cheval de Castille n’a franchies impunément,[536] on pouvait
attendre avec sécurité la réponse du prince anglais et du roi de
Navarre. Fernand de Castro, le maître d’Alcántara et quelques-uns des
plus dévoués serviteurs du roi opinaient pour reprendre immédiatement
l’offensive. Rien de plus facile, suivant eux, que de pénétrer dans
le château de Zamora, qui avait une porte donnant sur la campagne.
Une sortie vigoureuse les rendrait maîtres de la ville, et de là on
se porterait sur Logroño. Don Fernand ne doutait pas que la présence
de don Pèdre ne ranimât aussitôt ses partisans et qu’il ne réussît
à rétablir son autorité dans des provinces que le prétendant avait
traversées à la course plutôt qu’il ne les avait soumises. Mais, d’un
autre côté, Mateo Fernandez, chancelier du sceau privé, et quelques
autres, confidents comme lui des plus secrètes pensées de leur maître,
remontraient qu’il était dangereux d’exposer la personne du roi, par un
coup de désespoir, aux dangers d’une trahison nouvelle. A les entendre,
les dispositions de la Galice étaient incertaines, et l’on parviendrait
difficilement à conduire hors de leur pays les montagnards armés par
don Fernand. Le plus sûr moyen de s’assurer la victoire, c’était
d’obtenir l’appui du prince de Galles et de presser l’exécution du
traité d’alliance offensive et défensive conclu deux années auparavant.
Le caractère loyal et les sentiments chevaleresques du prince ne
permettaient pas de douter qu’il ne s’empressât de voler au secours
de son allié. Avec l’épée du plus grand capitaine de son siècle, le
roi rentrerait dans son royaume et disperserait en un instant tous
ses ennemis. Tels furent les conseils de Fernandez, telles étaient
probablement les intentions de don Pèdre. A sa méfiante naturelle, au
découragement, suite inévitable de ses revers, se joignaient de vives
inquiétudes pour la sûreté de ses trois filles, compagnes de sa fuite.
Il ne se sentait plus le courage de braver de nouveaux dangers avec
elles. La réponse qu’il reçut du roi de Navarre acheva de le décider.
Charles-le-Mauvais hésitait encore entre les deux frères ; mais ; à
travers les promesses vagues qu’il faisait au roi vaincu, il était
facile de voir qu’il allait se déclarer pour le vainqueur.
La Navarre demeurant neutre, ou plutôt suspecte de partialité pour
don Henri, c’eût été le comble de l’imprudence que de s’appuyer à
ses frontières pour recommencer les hostilités dans le nord de la
Castille. Il fut résolu que le roi s’embarquerait à la Corogne et qu’il
se rendrait auprès du prince de Galles, à Bordeaux. Pendant qu’il
négocierait pour l’entrée d’une armée anglaise en Espagne, don Fernand
de Castro, avec le titre d’adelantade des royaumes de Galice et de
Léon, devait réchauffer le zèle des provinces du nord et soutenir la
guerre contre l’usurpateur. Avant de s’éloigner, le roi récompensa sa
fidélité en lui donnant le titre de comte de Lemos.
Quittant Monterey après un séjour de trois semaines, don Pèdre se
dirigea vers Saint-Jacques de Compostelle. Les fêtes de la Saint-Jean
y attiraient en ce moment une foule de pèlerins de toutes les parties
de la Péninsule, et c’était le lieu le plus propre pour y recueillir
des renseignements exacts sur l’état des esprits et la situation des
différentes provinces. L’archevêque de Saint-Jacques, don Suero, natif
de Tolède et apparenté aux plus illustres familles de cette ville, vint
au-devant de don Pèdre avec une suite de deux cents cavaliers. Il fut
reçu froidement. Il est vrai qu’il semblait se présenter à contre-cœur,
et la sincérité de ses offres pouvait d’autant plus facilement être
mise en doute, que tous ses parents, à Tolède, s’étaient déclarés
pour don Henri, et que leur défection avait entraîné celle de leurs
concitoyens. La vue de don Suero parut rappeler au roi la perte de
la plus importante ville de son royaume. L’entrevue, gênée par la
contrainte, fut courte. Après avoir présidé à la célébration de la
fête, l’archevêque alla coucher à son château de la Rocha, probablement
parce qu’il avait cédé au roi son palais dans la ville. Le lendemain,
après l’heure de la sieste, il fut mandé par don Pèdre. Aussitôt il
se rendit à Saint-Jacques avec une suite peu nombreuse, composée
presque exclusivement d’ecclésiastiques. Arrivé dans la ville et sur
la place de la cathédrale, il aperçut le roi se promenant sur une des
terrasses de l’église. En ce moment un écuyer galicien, nommé Fernand
Perez Churrichao, bien monté, la lance au poing, suivi de quelques
cavaliers, parut derrière le prélat dont il avait l’air de grossir
l’escorte. Tout à coup, lorsque l’archevêque mettait pied à terre sur
le parvis même de la cathédrale, Churrichao et ses compagnons fondirent
sur lui, et, en un clin d’œil, dispersèrent son escorte. Du haut de la
terrasse, don Pèdre leur criait de ne pas tuer l’archevêque. Celui-ci
et un chanoine qui l’accompagnait se jetèrent dans l’église, espérant
y trouver un asile ; mais les assassins les y suivirent l’épée haute
et les percèrent de mille coups au pied même de l’autel. Assurés que
leurs victimes avaient cessé de vivre, ils remontèrent à cheval,
traversèrent toute la ville sans obstacle et gagnèrent la campagne.[537]
On ne manqua pas d’attribuer à don Pèdre la mort de don Suero, et
bien des présomptions se réunissaient pour l’en rendre responsable.
Devant ses familiers, il avait laissé voir sa haine contre le prélat
et l’avait accusé de complicité avec les rebelles de Tolède. En outre,
au moment même où l’archevêque était massacré au milieu du chœur, le
père de Churrichao se trouvait auprès du roi, comme s’il fût venu
garantir la fidélité de son fils à exécuter une vengeance commandée.
Enfin le séquestre mis aussitôt sur tous les biens du prélat, ses
forteresses données à don Fernand de Castro, cet empressement à
recueillir les fruits du crime, ne semblaient-ils pas en désigner
clairement le véritable auteur ? Toutefois Ayala, dont j’emprunte ces
détails, rapporte que dans la suite don Pèdre nia constamment toute
participation à ce forfait.[538] Cette assurance est grave de la part
d’un prince qui se croyait un droit absolu sur la vie de ses sujets,
et qui, loin de désavouer ses actes les plus cruels, exprima souvent
le regret d’avoir épargné quelques-uns de ses ennemis. Peut-être
la mort de don Suero ne fut-elle que le résultat d’une vengeance
particulière. Il est probable que le roi avait ordonné qu’on s’assurât
de sa personne, mais non qu’on l’assassinât. Dans les temps d’anarchie
et de révolution, les haines privées se déguisent souvent sous le
nom d’attentats politiques, et il ne serait point extraordinaire que
Churrichao eût outrepassé ses ordres, si toutefois il en avait reçu.
Au reste, cette sanglante exécution fit perdre au roi plusieurs de ses
partisans les plus dévoués. Alvar de Castro, frère de don Fernand, se
rendait à Saint-Jacques pour offrir ses services, lorsqu’il apprit le
meurtre du prélat. Sur-le-champ il rebroussa chemin, s’enferma dans
son château et se déclara pour don Henri. Son exemple fut imité par
plusieurs riches-hommes galiciens.[539]
Parvenu à la Corogne, don Pèdre y trouva un envoyé du prince de Galles,
qui l’engageait à se rendre en Angleterre auprès du roi Édouard IV, lui
promettant d’avance l’accueil le plus favorable. Sur cette assurance,
il s’embarqua aussitôt avec ses trois filles et ce qu’il avait pu
sauver d’or et de joyaux. Il lui restait encore environ trente mille
doubles et des pierreries pour une valeur très considérable.