VI.

Pendant que don Henri se faisait couronner à Burgos, don Pèdre entrait

en fugitif dans Tolède et s’y arrêtait quelques jours comme étonné de

n’être pas poursuivi ; mais les nouvelles qu’il recevait de tous les

côtés ne faisaient qu’accroître son abattement. Malgré la jonction de

quelques troupes arrivées du royaume de Valence, il se sentait moins

que jamais en état de tenter la fortune des armes. Un reste de terreur

qu’il inspirait encore avait bien pu lui rallier plusieurs milliers de

soldats, mais il ne se dissimulait pas que son prestige était perdu et

qu’il ne pouvait plus se faire obéir. Tolède n’étant pas, à ses yeux,

un asile plus sûr que Burgos, il se disposa à l’abandonner bientôt pour

gagner l’Andalousie. Après avoir exhorté les habitants à se défendre

avec courage, il leur laissa pour gouverneur Garci Alvarez, maître de

Saint-Jacques, avec quelque six cents hommes d’armes ; puis il courut

à Séville, conservant à peine l’espoir de prolonger la lutte dans

un pays qu’il aimait et sur lequel, plus qu’en aucune autre de ses

provinces, s’étaient répandues ses faveurs. Au lieu de se faire suivre

par les troupes aguerries revenues du royaume de Valence, il les

distribua fort imprudemment dans quelques villes de la Castille neuve,

sous le commandement de seigneurs qu’il croyait encore attachés à sa

personne, et ne garda auprès de lui qu’un petit nombre de riches-hommes

qui, possédant des domaines en Andalousie, pouvaient y exercer une

influence utile à sa cause. Ceux qu’il laissait en arrière attendirent

à peine qu’il fût éloigné pour faire-leur soumission au vainqueur.

Ni le souvenir de ses bienfaits, ni la crainte de ses vengeances,

n’arrêtaient plus personne. Les hommes qui s’étaient toujours montrés

les ministres dociles de son despotisme cherchèrent à faire oublier

leurs viles complaisances par un empressement encore plus lâche à

s’humilier devant le prince qu’ils avaient si long-temps persécuté.

Iñigo de Orozco, chargé de défendre Guadalajara, courut en porter

les clés à Burgos. Le maître de Calatrava, don Diego de Padilla, le

frère de celle que don Pèdre avait déclarée reine, ne fut pas un

des derniers à venir baiser la main qui déshéritait d’un trône les

filles de sa sœur.[525] Garci Alvarez, un peu moins empressé que les

autres, fit mine de vouloir résister dans Tolède, mais seulement le

temps nécessaire pour se faire acheter sa défection. Il était maître

de Saint-Jacques par la volonté de don Pèdre, depuis la mort de don

Fadrique, et Gonzalo Mexia, vieux serviteur de don Henri, émigré depuis

les premiers troubles, avait pris le même titre de son côté et avait

été reconnu en qualité de Maître par les chevaliers de l’ordre, exilés

comme lui. Entre ces deux rivaux à la maîtrise de Saint-Jacques, le

choix de don Henri ne pouvait être douteux. Garci Alvarez, voyant

l’Alcazar et le pont d’Alcántara au pouvoir des bourgeois insurgés, se

trouva heureux d’obtenir, en échange de sa renonciation, deux domaines

considérables et une grosse soinme d’argent.[526] A ce prix il vendit

Tolède, on plutôt la partie de la ville que ses troupes occupaient

encore. Don Henri y fut reçu aux acclamations du peuple excité par le

clergé et la noblesse, sur lesquels avait durement pesé le despotisme

de don Pèdre. Pendant quinze jours il tint sa cour à Tolède, recevant

les hommages et les soumissions des villes qui de toutes parts lui

envoyaient leurs députés. Les procurateurs de Cuenca, d’Avila, de

Madrid, de Talavera, vinrent prêter le serment de fidélité entre ses

mains et reçurent en échange la confirmation de leurs priviléges,

peut-être même des franchises nouvelles. Henri n’avait pas oublié la

conduite des Juifs de Tolède, qui, quelques années auparavant, avaient

puissamment contribué à l’expulser de leurs murs. De même qu’à Burgos,

une forte amende punit leur attachement à la cause de don Pèdre. La

Juiverie de Tolède fut contrainte de payer la solde des aventuriers, et

cette contribution arbitraire fut exigée avec la dernière rigueur.[527]

Ces avanies étaient agréables au peuple castillan et surtout au

clergé. Les ecclésiastiques, maltraités par don Pèdre, saisissaient

avec empressement l’occasion de se venger et animaient le bas peuple

à se soulever contre un prince que le ciel abandonnait. D’un côté,

le roi légitime fuyant entouré de génétaires musulmans, de l’autre,

l’usurpateur rançonnant les Juifs, il n’en fallait pas davantage pour

établir dans l’esprit de la populace l’impiété de l’un et la foi

fervente de l’autre.

Arrivé à Séville, don Pèdre n’y trouva que le découragement et les

symptômes de mutinerie qu’il avait observés sur toute sa route. Les

Andalous, dont les campagnes avaient été souvent ravagées par les

Maures, ne voyaient pas sans une extrême inquiétude les préparatifs

du roi de Grenade pour secourir son allié. On avait entendu don Pèdre

s’écrier, dans un moment de colère, que, s’il était trahi par ses

sujets, il pouvait au moins compter sur la fidélité du roi Mohamed,

qui lui devait sa couronne. Ces paroles imprudentes étaient commentées

avec malveillance par les prêtres et par les émissaires du prétendant.

Ils publiaient que don Pèdre attendait une puissante armée de Grenade,

et qu’il allait remettre entre les mains des Maures les principales

villes de l’Andalousie. Quelques-uns ajoutaient qu’il avait promis à

son allié Mohamed d’abjurer la foi chrétienne, et que, comme le comte

Julien, il allait sacrifier à sa vengeance sa religion et sa patrie. La

populace accueillit ces rumeurs absurdes, qui, chaque jour, devenaient

plus menaçantes. Des attroupements séditieux se formèrent dans les rues

voisines de l’Alcazar, et y bloquaient en quelque sorte le malheureux

roi. Bientôt il en vint à douter qu’il pût s’y maintenir avec le petit

nombre de soldats qui lui restaient fidèles. Dans cette extrémité,

après avoir pris conseil du maître d’Alcántara, Martin Lopez, de Mateo

Fernandez, son chancelier, et de Martin Yañez, son trésorier, il se

détermina à quitter Séville pour aller implorer le secours du roi de

Portugal, son oncle et son ancien allié.

Avant les derniers revers de don Pèdre, l’union la plus infime régnait

entre les deux princes, et ils avaient résolu de la resserrer encore

par un mariage entre leurs enfants. Doña Beatriz, fille aînée de

Marie de Padilla, héritière présomptive de la couronne de Castille,

devait épouser don Fernand, fils aîné du roi de Portugal ; mais l’âge

de la princesse n’avait pas permis que le mariage fût encore célébré.

Toutefois don Pèdre, confiant dans la parole de son allié, aussitôt

après son arrivée à Séville, s’était empressé d’envoyer sa fille en

Portugal, avec la dot stipulée au traité d’alliance, et de plus une

somme d’argent considérable, ainsi que quantité de pierreries qui

avaient appartenu à Marie de Padilla. Peu de jours après, ayant fait

venir à Séville tout l’or et l’argent monnayé qu’il gardait dans le

château d’Almodovar del Rio, il le fit embarquer sur une galère, et

chargea Martin Yañez de se rendre avec ce trésor à Tavira, en Portugal,

pour y attendre de nouveaux ordres. Quant à lui, renfermé dans

l’Alcazar, et presque assiégé par ses sujets, il suivait avec anxiété

les mouvements de don Henri, hésitant encore à quitter son royaume. La

révolte éclatant vint abréger ses incertitudes. La populace ameutée

se porta en masse contre l’Alcazar pour lui donner l’assaut ; elle

s’était déjà emparée de l’arsenal et des galères. Il n’y avait plus un

moment à perdre. Le roi, montant à cheval, sortit presque furtivement

de Séville avec les deux infantes Constance et Isabelle, et une fille

naturelle de don Henri, qu’il gardait auprès de lui comme un otage

depuis plusieurs années. Il était suivi du maître d’Alcántara, Martin

Lopez, de son chancelier et de quelques chevaliers de sa maison. On dit

que, malgré sa triste opinion de l’inconstance des hommes, il ne put

s’empêcher de témoigner amèrement sa surprise en voyant le petit nombre

de serviteurs qui s’associaient à sa fortune. Il eût été imprudent

d’ailleurs d’attendre plus long-temps les amis fidèles qu’il pouvait

laisser en arrière ; car à peine était-il sorti de l’Alcazar, que la

populace enfonça les portes et mit tout au pillage.[528] Pendant qu’il

s’éloignait à la hâte, son amiral, le Génois Boccanegra, descendait

le Guadalquivir avec quelques galères, et cinglait vers les côtes

de Portugal. Il venait de quitter le royaume de Valence sur l’ordre

du roi, et, l’ayant rejoint à Tolède, il l’avait accompagné jusqu’à

Séville. Là finit son dévouement. Maintenant il voulait se concilier

les bonnes graces du maître que l’on attendait, et, pour première

preuve de son nouveau zèle, il se mit à la poursuite du vaisseau qui

portait Martin Yañez et le trésor de don Pèdre. Il l’atteignit dans

les eaux de Tavira, et le captura sans peine ; peut-être, comme on

le soupçonna depuis, Yañez était-il d’accord avec le Génois pour se

laisser prendre.[529]

Malgré ses inquiétudes sur le sort du navire chargé de ses dernières

ressources, don Pèdre, au lieu de gagner Tavira, ne chercha qu’à se

rapprocher au plus vite du roi de Portugal, qui se trouvait alors au

château de Vallada, près de Santarem. Il ne tarda pas à connaître

l’accueil qui l’attendait sur la terre étrangère. A Coruche, sur la

rive gauche de la Guadiana, il rencontra sa fille doña Beatriz, que

lui renvoyait ignominieusement cet allié dans lequel il mettait toute

son espérance. Sans prendre la peine de colorer son manque de foi,

le roi de Portugal faisait reconduire la jeune princesse hors de ses

états avec cette réponse : « Que l’infant don Fernand ne voulait plus

l’épouser.[530] » Presque en même temps un seigneur portugais vint

signifier à don Pèdre, de la part de son maître, qu’on ne pouvait le

recevoir à Santarem, ni lui donner un asile en Portugal. On dit que

le roi écouta ce message d’un air sombre, sans répondre une parole.

Puis, demeuré seul avec un des chevaliers de sa suite, il fouilla

dans son escarcelle, en retira quelques pièces d’or, et les jeta

par-dessus le toit de la maison où il s’était arrêté. Surpris de cette

action, le chevalier lui représenta qu’il ferait mieux de donner cet

or à quelqu’un de ses serviteurs, au lieu de le semer ainsi sur cette

terre inhospitalière : — « Oui, je sème, dit le roi avec un sourire

farouche, mais un jour je viendrai récolter. » Le chevalier se tut et

le laissa à ses rêves de vengeance.[531]

Repoussé du Portugal, don Pèdre essaya de rentrer en Castille et

s’approcha de la ville d’Alburquerque, mais on lui en ferma les

portes, et il eut la douleur de voir la moitié de sa petite troupe

l’abandonner pour se joindre à la garnison rebelle. Force lui fut de

repasser encore une fois la frontière, et, vaincu par la nécessité, il

s’humilia jusqu’à faire demander au roi de Portugal un sauf-conduit et

une escorte pour traverser ses états et se rendre en Galice. Là, du

moins, il espérait trouver un ami fidèle, don Fernand de Castro, qui

commandait en maître dans cette province.

Le roi de Portugal lui dépêcha aussitôt le comte de Barselòs et

don Alvar, son favori, frère de la fameuse Inès de Castro ; mais

déjà les égards dus au malheur semblaient une contrainte pénible

envers un prince si manifestement trahi par la fortune. Les deux

chevaliers déclarèrent au fugitif qu’ils s’exposeraient à la colère

de l’infant, fils de leur maître, s’ils l’accompagnaient suivant

leurs instructions. Cependant une somme de 6,000 doubles avec le

présent de deux épées magnifiques et de ceintures d’argent richement

travaillées[532] les détermina à le conduire jusqu’à Lamego. Là, en se

séparant du roi, ils exigèrent qu’il leur remît la jeune Léonor, fille

de don Henri, que le roi de Portugal voulait rendre à son père, pour

lui faire oublier la protection dérisoire accordée un instant au roi

fugitif.[533]

Une légende romanesque s’attache à cette jeune fille. On l’appelait

Léonor-des-Lions. Quelques années auparavant, s’il faut ajouter foi au

témoignage d’un vieux chroniqueur, don Pèdre l’avait fait jeter toute

nue dans une fosse où il gardait des lions affamés. Ces animaux, moins

féroces que lui, respectèrent l’innocente enfant et ne lui firent

aucun mal. La leçon de générosité que lui donnaient les lions ne fut

point perdue pour don Pèdre. Il avait fait élever Léonor avec soin, et

la gardait moins comme une prisonnière que comme la compagne de ses

filles.[534]

Réduit à une escorte d’environ deux cents cavaliers, le roi traversa

rapidement et non sans danger la province portugaise de Tras-os-Montes,

et toucha de nouveau le territoire castillan à Monterey, petite ville

de Galice située sur l’extrême frontière. Celui qui naguère commandait

en maître absolu à toute la Castille, qui, par ses armées, occupait les

plus belles provinces de l’Aragon, après avoir, en moins de deux mois,

perdu ses conquêtes et ses états héréditaires, rentrait aujourd’hui

furtivement dans son royaume, traînant sur des chevaux épuisés ses

trois filles, exténuées par les veilles et les fatigues ; il tremblait

que chaque défilé, chaque hameau, ne recélât une embuscade ou une

trahison. Après deux mois d’angoisses continuelles, de déceptions

amères, de souffrances morales et physiques de toute espèce, ce dut

être pour don Pèdre un moment de bonheur que celui où quelques voix

loyales saluèrent son retour en Castille. A Monterey, il trouva des

cavaliers envoyés par don Fernand de Castro, pour lui annoncer que ce

seigneur était en marche avec des forces considérables pour le joindre.

Des lettres de Zamora l’informaient encore que, bien que la ville

fût soulevée, le château demeurait fidèle, et son gouverneur, Juan

Gascon, promettait de réduire les rebelles dès qu’il recevrait quelques

renforts.[535] La poursuite de don Henri avait été si rapide, que les

gouverneurs attachés à don Pèdre avaient pu contenir l’insurrection

partout où la présence de l’usurpateur et des aventuriers ne lui avait

pas prêté des forces irrésistibles. Astorga, Soria, Logroño, tenaient

encore pour le roi légitime et semblaient résolues à se défendre

vigoureusement.

Histoire de don Pèdre Ier, roi de Castille · 第 122 / 163 题