Pendant que don Henri se faisait couronner à Burgos, don Pèdre entrait
en fugitif dans Tolède et s’y arrêtait quelques jours comme étonné de
n’être pas poursuivi ; mais les nouvelles qu’il recevait de tous les
côtés ne faisaient qu’accroître son abattement. Malgré la jonction de
quelques troupes arrivées du royaume de Valence, il se sentait moins
que jamais en état de tenter la fortune des armes. Un reste de terreur
qu’il inspirait encore avait bien pu lui rallier plusieurs milliers de
soldats, mais il ne se dissimulait pas que son prestige était perdu et
qu’il ne pouvait plus se faire obéir. Tolède n’étant pas, à ses yeux,
un asile plus sûr que Burgos, il se disposa à l’abandonner bientôt pour
gagner l’Andalousie. Après avoir exhorté les habitants à se défendre
avec courage, il leur laissa pour gouverneur Garci Alvarez, maître de
Saint-Jacques, avec quelque six cents hommes d’armes ; puis il courut
à Séville, conservant à peine l’espoir de prolonger la lutte dans
un pays qu’il aimait et sur lequel, plus qu’en aucune autre de ses
provinces, s’étaient répandues ses faveurs. Au lieu de se faire suivre
par les troupes aguerries revenues du royaume de Valence, il les
distribua fort imprudemment dans quelques villes de la Castille neuve,
sous le commandement de seigneurs qu’il croyait encore attachés à sa
personne, et ne garda auprès de lui qu’un petit nombre de riches-hommes
qui, possédant des domaines en Andalousie, pouvaient y exercer une
influence utile à sa cause. Ceux qu’il laissait en arrière attendirent
à peine qu’il fût éloigné pour faire-leur soumission au vainqueur.
Ni le souvenir de ses bienfaits, ni la crainte de ses vengeances,
n’arrêtaient plus personne. Les hommes qui s’étaient toujours montrés
les ministres dociles de son despotisme cherchèrent à faire oublier
leurs viles complaisances par un empressement encore plus lâche à
s’humilier devant le prince qu’ils avaient si long-temps persécuté.
Iñigo de Orozco, chargé de défendre Guadalajara, courut en porter
les clés à Burgos. Le maître de Calatrava, don Diego de Padilla, le
frère de celle que don Pèdre avait déclarée reine, ne fut pas un
des derniers à venir baiser la main qui déshéritait d’un trône les
filles de sa sœur.[525] Garci Alvarez, un peu moins empressé que les
autres, fit mine de vouloir résister dans Tolède, mais seulement le
temps nécessaire pour se faire acheter sa défection. Il était maître
de Saint-Jacques par la volonté de don Pèdre, depuis la mort de don
Fadrique, et Gonzalo Mexia, vieux serviteur de don Henri, émigré depuis
les premiers troubles, avait pris le même titre de son côté et avait
été reconnu en qualité de Maître par les chevaliers de l’ordre, exilés
comme lui. Entre ces deux rivaux à la maîtrise de Saint-Jacques, le
choix de don Henri ne pouvait être douteux. Garci Alvarez, voyant
l’Alcazar et le pont d’Alcántara au pouvoir des bourgeois insurgés, se
trouva heureux d’obtenir, en échange de sa renonciation, deux domaines
considérables et une grosse soinme d’argent.[526] A ce prix il vendit
Tolède, on plutôt la partie de la ville que ses troupes occupaient
encore. Don Henri y fut reçu aux acclamations du peuple excité par le
clergé et la noblesse, sur lesquels avait durement pesé le despotisme
de don Pèdre. Pendant quinze jours il tint sa cour à Tolède, recevant
les hommages et les soumissions des villes qui de toutes parts lui
envoyaient leurs députés. Les procurateurs de Cuenca, d’Avila, de
Madrid, de Talavera, vinrent prêter le serment de fidélité entre ses
mains et reçurent en échange la confirmation de leurs priviléges,
peut-être même des franchises nouvelles. Henri n’avait pas oublié la
conduite des Juifs de Tolède, qui, quelques années auparavant, avaient
puissamment contribué à l’expulser de leurs murs. De même qu’à Burgos,
une forte amende punit leur attachement à la cause de don Pèdre. La
Juiverie de Tolède fut contrainte de payer la solde des aventuriers, et
cette contribution arbitraire fut exigée avec la dernière rigueur.[527]
Ces avanies étaient agréables au peuple castillan et surtout au
clergé. Les ecclésiastiques, maltraités par don Pèdre, saisissaient
avec empressement l’occasion de se venger et animaient le bas peuple
à se soulever contre un prince que le ciel abandonnait. D’un côté,
le roi légitime fuyant entouré de génétaires musulmans, de l’autre,
l’usurpateur rançonnant les Juifs, il n’en fallait pas davantage pour
établir dans l’esprit de la populace l’impiété de l’un et la foi
fervente de l’autre.
Arrivé à Séville, don Pèdre n’y trouva que le découragement et les
symptômes de mutinerie qu’il avait observés sur toute sa route. Les
Andalous, dont les campagnes avaient été souvent ravagées par les
Maures, ne voyaient pas sans une extrême inquiétude les préparatifs
du roi de Grenade pour secourir son allié. On avait entendu don Pèdre
s’écrier, dans un moment de colère, que, s’il était trahi par ses
sujets, il pouvait au moins compter sur la fidélité du roi Mohamed,
qui lui devait sa couronne. Ces paroles imprudentes étaient commentées
avec malveillance par les prêtres et par les émissaires du prétendant.
Ils publiaient que don Pèdre attendait une puissante armée de Grenade,
et qu’il allait remettre entre les mains des Maures les principales
villes de l’Andalousie. Quelques-uns ajoutaient qu’il avait promis à
son allié Mohamed d’abjurer la foi chrétienne, et que, comme le comte
Julien, il allait sacrifier à sa vengeance sa religion et sa patrie. La
populace accueillit ces rumeurs absurdes, qui, chaque jour, devenaient
plus menaçantes. Des attroupements séditieux se formèrent dans les rues
voisines de l’Alcazar, et y bloquaient en quelque sorte le malheureux
roi. Bientôt il en vint à douter qu’il pût s’y maintenir avec le petit
nombre de soldats qui lui restaient fidèles. Dans cette extrémité,
après avoir pris conseil du maître d’Alcántara, Martin Lopez, de Mateo
Fernandez, son chancelier, et de Martin Yañez, son trésorier, il se
détermina à quitter Séville pour aller implorer le secours du roi de
Portugal, son oncle et son ancien allié.
Avant les derniers revers de don Pèdre, l’union la plus infime régnait
entre les deux princes, et ils avaient résolu de la resserrer encore
par un mariage entre leurs enfants. Doña Beatriz, fille aînée de
Marie de Padilla, héritière présomptive de la couronne de Castille,
devait épouser don Fernand, fils aîné du roi de Portugal ; mais l’âge
de la princesse n’avait pas permis que le mariage fût encore célébré.
Toutefois don Pèdre, confiant dans la parole de son allié, aussitôt
après son arrivée à Séville, s’était empressé d’envoyer sa fille en
Portugal, avec la dot stipulée au traité d’alliance, et de plus une
somme d’argent considérable, ainsi que quantité de pierreries qui
avaient appartenu à Marie de Padilla. Peu de jours après, ayant fait
venir à Séville tout l’or et l’argent monnayé qu’il gardait dans le
château d’Almodovar del Rio, il le fit embarquer sur une galère, et
chargea Martin Yañez de se rendre avec ce trésor à Tavira, en Portugal,
pour y attendre de nouveaux ordres. Quant à lui, renfermé dans
l’Alcazar, et presque assiégé par ses sujets, il suivait avec anxiété
les mouvements de don Henri, hésitant encore à quitter son royaume. La
révolte éclatant vint abréger ses incertitudes. La populace ameutée
se porta en masse contre l’Alcazar pour lui donner l’assaut ; elle
s’était déjà emparée de l’arsenal et des galères. Il n’y avait plus un
moment à perdre. Le roi, montant à cheval, sortit presque furtivement
de Séville avec les deux infantes Constance et Isabelle, et une fille
naturelle de don Henri, qu’il gardait auprès de lui comme un otage
depuis plusieurs années. Il était suivi du maître d’Alcántara, Martin
Lopez, de son chancelier et de quelques chevaliers de sa maison. On dit
que, malgré sa triste opinion de l’inconstance des hommes, il ne put
s’empêcher de témoigner amèrement sa surprise en voyant le petit nombre
de serviteurs qui s’associaient à sa fortune. Il eût été imprudent
d’ailleurs d’attendre plus long-temps les amis fidèles qu’il pouvait
laisser en arrière ; car à peine était-il sorti de l’Alcazar, que la
populace enfonça les portes et mit tout au pillage.[528] Pendant qu’il
s’éloignait à la hâte, son amiral, le Génois Boccanegra, descendait
le Guadalquivir avec quelques galères, et cinglait vers les côtes
de Portugal. Il venait de quitter le royaume de Valence sur l’ordre
du roi, et, l’ayant rejoint à Tolède, il l’avait accompagné jusqu’à
Séville. Là finit son dévouement. Maintenant il voulait se concilier
les bonnes graces du maître que l’on attendait, et, pour première
preuve de son nouveau zèle, il se mit à la poursuite du vaisseau qui
portait Martin Yañez et le trésor de don Pèdre. Il l’atteignit dans
les eaux de Tavira, et le captura sans peine ; peut-être, comme on
le soupçonna depuis, Yañez était-il d’accord avec le Génois pour se
laisser prendre.[529]
Malgré ses inquiétudes sur le sort du navire chargé de ses dernières
ressources, don Pèdre, au lieu de gagner Tavira, ne chercha qu’à se
rapprocher au plus vite du roi de Portugal, qui se trouvait alors au
château de Vallada, près de Santarem. Il ne tarda pas à connaître
l’accueil qui l’attendait sur la terre étrangère. A Coruche, sur la
rive gauche de la Guadiana, il rencontra sa fille doña Beatriz, que
lui renvoyait ignominieusement cet allié dans lequel il mettait toute
son espérance. Sans prendre la peine de colorer son manque de foi,
le roi de Portugal faisait reconduire la jeune princesse hors de ses
états avec cette réponse : « Que l’infant don Fernand ne voulait plus
l’épouser.[530] » Presque en même temps un seigneur portugais vint
signifier à don Pèdre, de la part de son maître, qu’on ne pouvait le
recevoir à Santarem, ni lui donner un asile en Portugal. On dit que
le roi écouta ce message d’un air sombre, sans répondre une parole.
Puis, demeuré seul avec un des chevaliers de sa suite, il fouilla
dans son escarcelle, en retira quelques pièces d’or, et les jeta
par-dessus le toit de la maison où il s’était arrêté. Surpris de cette
action, le chevalier lui représenta qu’il ferait mieux de donner cet
or à quelqu’un de ses serviteurs, au lieu de le semer ainsi sur cette
terre inhospitalière : — « Oui, je sème, dit le roi avec un sourire
farouche, mais un jour je viendrai récolter. » Le chevalier se tut et
le laissa à ses rêves de vengeance.[531]
Repoussé du Portugal, don Pèdre essaya de rentrer en Castille et
s’approcha de la ville d’Alburquerque, mais on lui en ferma les
portes, et il eut la douleur de voir la moitié de sa petite troupe
l’abandonner pour se joindre à la garnison rebelle. Force lui fut de
repasser encore une fois la frontière, et, vaincu par la nécessité, il
s’humilia jusqu’à faire demander au roi de Portugal un sauf-conduit et
une escorte pour traverser ses états et se rendre en Galice. Là, du
moins, il espérait trouver un ami fidèle, don Fernand de Castro, qui
commandait en maître dans cette province.
Le roi de Portugal lui dépêcha aussitôt le comte de Barselòs et
don Alvar, son favori, frère de la fameuse Inès de Castro ; mais
déjà les égards dus au malheur semblaient une contrainte pénible
envers un prince si manifestement trahi par la fortune. Les deux
chevaliers déclarèrent au fugitif qu’ils s’exposeraient à la colère
de l’infant, fils de leur maître, s’ils l’accompagnaient suivant
leurs instructions. Cependant une somme de 6,000 doubles avec le
présent de deux épées magnifiques et de ceintures d’argent richement
travaillées[532] les détermina à le conduire jusqu’à Lamego. Là, en se
séparant du roi, ils exigèrent qu’il leur remît la jeune Léonor, fille
de don Henri, que le roi de Portugal voulait rendre à son père, pour
lui faire oublier la protection dérisoire accordée un instant au roi
fugitif.[533]
Une légende romanesque s’attache à cette jeune fille. On l’appelait
Léonor-des-Lions. Quelques années auparavant, s’il faut ajouter foi au
témoignage d’un vieux chroniqueur, don Pèdre l’avait fait jeter toute
nue dans une fosse où il gardait des lions affamés. Ces animaux, moins
féroces que lui, respectèrent l’innocente enfant et ne lui firent
aucun mal. La leçon de générosité que lui donnaient les lions ne fut
point perdue pour don Pèdre. Il avait fait élever Léonor avec soin, et
la gardait moins comme une prisonnière que comme la compagne de ses
filles.[534]
Réduit à une escorte d’environ deux cents cavaliers, le roi traversa
rapidement et non sans danger la province portugaise de Tras-os-Montes,
et toucha de nouveau le territoire castillan à Monterey, petite ville
de Galice située sur l’extrême frontière. Celui qui naguère commandait
en maître absolu à toute la Castille, qui, par ses armées, occupait les
plus belles provinces de l’Aragon, après avoir, en moins de deux mois,
perdu ses conquêtes et ses états héréditaires, rentrait aujourd’hui
furtivement dans son royaume, traînant sur des chevaux épuisés ses
trois filles, exténuées par les veilles et les fatigues ; il tremblait
que chaque défilé, chaque hameau, ne recélât une embuscade ou une
trahison. Après deux mois d’angoisses continuelles, de déceptions
amères, de souffrances morales et physiques de toute espèce, ce dut
être pour don Pèdre un moment de bonheur que celui où quelques voix
loyales saluèrent son retour en Castille. A Monterey, il trouva des
cavaliers envoyés par don Fernand de Castro, pour lui annoncer que ce
seigneur était en marche avec des forces considérables pour le joindre.
Des lettres de Zamora l’informaient encore que, bien que la ville
fût soulevée, le château demeurait fidèle, et son gouverneur, Juan
Gascon, promettait de réduire les rebelles dès qu’il recevrait quelques
renforts.[535] La poursuite de don Henri avait été si rapide, que les
gouverneurs attachés à don Pèdre avaient pu contenir l’insurrection
partout où la présence de l’usurpateur et des aventuriers ne lui avait
pas prêté des forces irrésistibles. Astorga, Soria, Logroño, tenaient
encore pour le roi légitime et semblaient résolues à se défendre
vigoureusement.