II.

Malgré la réconciliation opérée par les soins de Pierre IV entre le

comte de Trastamare et l’infant don Fernand, peu après la bataille

de Najera, les deux princes se haïssaient mortellement, et la cour

d’Aragon était toujours divisée par leurs intrigues. L’importance de

don Henri s’était fort augmentée depuis son retour et surtout depuis

le traité secret de Monzon. Déjà il affichait assez hautement le

rôle de prétendant et de libérateur de la Castille ; il voulait être

considéré comme le chef des bannis et le seul compétiteur de don Pèdre.

Bien que Pierre IV ne le traitât point encore ouvertement comme un

souverain, il favorisait en toute occasion ses visées orgueilleuses

et lui montrait une partialité manifeste. Don Fernand avait sur la

couronne de Castille des prétentions beaucoup mieux fondées que don

Henri, car la légitimité des enfants de Marie de Padilla demeurait

toujours suspecte, et leur reconnaissance par les cortès de Séville et

de Bubierca n’avait d’autre valeur que celle d’un acte arraché par la

crainte. Que si don Pèdre mourait jeune, il y avait grande apparence

que la nation n’hésiterait pas entre un enfant incapable de gouverner

et un prince belliqueux dont les titres aux yeux de bien des gens

étaient les seuls légitimes. Autour de don Fernand se groupaient les

plus considérables des riches-hommes émigrés de Castille. Possesseur

de vastes domaines en Aragon, disposant d’une petite armée et d’une

clientelle nombreuse, l’infant était trop puissant pour ne pas donner

ombrage à un despote aussi méfiant et aussi jaloux de son autorité que

l’était Pierre IV. Jamais il n’avait vu dans ce frère qu’un rival et

qu’un ennemi ; il frémissait en songeant que ce prince, aujourd’hui

son vassal, pourrait devenir un jour un souverain plus puissant que

lui. Dans le comte de Trastamare, au contraire, il trouvait cette

docilité et cette souplesse qui plaît aux despotes. A quelque prix

qu’un banni achète la protection dont il a besoin, il la reçoit comme

un bienfait. De là cette préférence accordée au comte de Trastamare, et

ces engagements extraordinaires qu’on n’avait pas craint de contracter

avec un aventurier.

Lorsque l’agression imprévue des Castillans obligea Pierre IV à

chercher partout des soldats, l’infant et plusieurs riches-hommes

aragonais s’opposèrent vivement à l’admission de la compagnie

d’aventure que don Henri commandait. « Pourquoi chèrement acheter les

services d’un étranger, disaient-ils, tandis qu’on récompense si mal

les nôtres ? Nos soldats réclament en vain leur solde ; on accorde tout

à ceux du bâtard de Castille. » Ces représentations furent vaines ;

don Henri reparut en Aragon et le roi défendit à tout autre qu’à lui

de recruter en France.[435] Il était évident que cet ordre ne tendait

qu’à diminuer les forces et l’importance de don Fernand ; néanmoins,

en dépit du roi, un grand nombre d’aventuriers, la plupart émigrés

castillans, après avoir passé les monts avec le comte de Trastamare,

le quittèrent pour aller se ranger sous la bannière de l’infant

d’Aragon qu’ils considéraient comme leur seigneur naturel. Chose

remarquable, les premiers à donner l’exemple de cette désertion furent

les frères mêmes de don Henri, don Tello et don Sanche. Le roi d’Aragon

s’en montra vivement offensé, mais au milieu d’une guerre cruelle,

pressé par un ennemi tel que don Pèdre, la prudence l’obligeait à

dissimuler son ressentiment. Il ne le laissait percer que par une suite

d’humiliations et de tracasseries systématiques dont il abreuvait son

frère, tandis qu’il affectait des égards toujours plus flatteurs pour

don Henri.[436]

Furieux de voir les bandes du bâtard toujours bien payées, tandis

que les siennes manquaient du nécessaire, l’infant ne ménagea ni

les plaintes ni même les menaces. A Saragosse, lassé de réclamer

inutilement la solde due à ses troupes, il entra de vive force dans

la maison d’un trésorier du roi, fit briser les coffres à coups de

hache, et en distribua le contenu à ses gens.[437] Ce coup hardi

avait lieu au moment même où don Pèdre menaçait Valence, et la ville

risquait d’être prise, si les renforts que l’infant amenait n’eussent

mis l’armée aragonaise en mesure de se présenter pour en faire lever

le siége. Sans doute l’action s’excusait par le péril pressant, par la

nécessité de satisfaire les soldats et de les retenir sous le drapeau,

lorsqu’on avait tant besoin de leurs services ; mais Pierre IV oublia

qu’il devait peut-être à cette violence la conservation de la seconde

ville de son royaume. A ses yeux, c’était un acte de brigandage,

bien plus, un acte d’autorité, et il ne le pardonna pas. L’inimitié

flagrante entre les deux frères était habilement entretenue par le

comte de Trastamare, et chaque jour il s’efforçait de l’envenimer

davantage. Résolu de pousser à bout l’infant, dont il connaissait

le caractère violent et impétueux, il conseillait au roi toutes les

mesures qui pouvaient porter l’irritation à son comble et amener enfin

une explosion terrible. Pour l’exécution de ce complot il trouva un

auxiliaire puissant dans un de ses propres ennemis, Bernal de Cabrera,

et, sans se concerter, tous les deux travaillèrent avec une égale

ardeur à la perte de don Fernand.[438] Cabrera poursuivait de la même

haine l’infant et le comte de Trastamare, non-seulement comme les deux

hommes qui lui disputaient son autorité, autrefois toute-puissante en

Aragon, mais encore comme les adversaires déclarés de sa politique.

Il avait toujours conseillé à son maître de faire la paix avec la

Castille, et de ne pas exposer son royaume aux plus grands malheurs

pour les intérêts d’étrangers turbulents. On l’accusa d’avoir été gagné

par don Pèdre, mais cette imputation, que rien n’autorise, n’est pas

nécessaire pour expliquer sa conduite. Représentant du parti aragonais

à la cour de Pierre IV, il était nécessairement l’ennemi déclaré du

parti des Castillans émigrés.

Dès que les préliminaires du traité conclu à Murviedro furent

connus, l’infant, qui venait de s’opposer de tous ses efforts à

un accommodement avec le roi de Castille, annonça hautement que,

ses services devenant inutiles à son pays, il allait le quitter et

passer en France, pour offrir son épée au régent, assuré que là on

traiterait suivant leurs mérites les braves gens qu’il avait sous ses

ordres. Sa troupe, ou, comme on disait alors, sa compagnie, était

d’environ mille lances, composée d’émigrés castillans et de ses

vassaux aragonais, tous vieux soldats dévoués à sa fortune. A cette

déclaration, Pierre IV témoigna la plus grande surprise, et fit dire

à son frère qu’il le conjurait de rester à son service, promettant

de lui donner toute satisfaction à l’avenir. En ce moment, l’armée

aragonaise était divisée en deux camps fort rapprochés l’un de l’autre,

mais qui s’observaient avec toutes les précautions que l’on prend en

présence de l’ennemi. D’un côté, l’infant occupait Almanzora avec

ses hommes d’armes ; de l’autre, le roi s’était logé à Castellon de

la Plana avec les troupes de sa maison et la compagnie du comte de

Trastamare. Après d’assez longs pourparlers, don Fernand parut se

rendre aux représentations des envoyés du roi et aux prières qui lui

étaient adressées par un grand nombre de riches-hommes aragonais dont

il connaissait l’affection pour sa personne. Il consentit à demeurer

en Aragon, et accepta l’entrevue qu’on lui proposait à Castellon, pour

entendre, de la bouche même de son frère, la confirmation du traité

qui l’attacherait pour toujours à son service. Pierre IV le reçut à

bras ouverts, et le retint à dîner avec quelques seigneurs aragonais

et castillans. On était au 10 juillet, temps des plus fortes chaleurs.

Après le repas, l’infant se retira dans une salle basse pour y faire

la sieste, selon l’usage espagnol. Rarement alors un grand seigneur se

séparait de ses familiers, espèce de garde commandée par la prudence

autant que par le faste féodal. Don Fernand faisait la sieste avec

quatre de ses chevaliers, deux Castillans et deux Aragonais. L’un

des premiers était Diego Perez Sarmiento, autrefois fort avant dans

la faveur de don Pèdre, et qu’on a vu passer en Aragon peu après la

bataille d’Araviana. Tout à coup un alguazil de cour se présente à la

porte de la salle, réveille l’infant et lui déclare, au nom du roi,

qu’il est son prisonnier. « Prisonnier ! s’écrie don Fernand sautant à

bas du lit de repos ; qui ose arrêter les gens de ma sorte ? » Et il

tire son épée. « Plutôt mourir les armes à la main que se rendre ! »

s’écrie à son tour Perez Sarmiento. L’alguazil s’enfuit. Aussitôt ils

se barricadent avec des meubles et se disposent à vendre chèrement leur

vie. A peine le premier cri d’alarme avait-il retenti dans le logis

du roi, que le comte de Trastamare paraissait à la tête d’une troupe

nombreuse et armée de toutes pièces, précaution qui indiquait assez

que la cause du tumulte lui était connue d’avance. Tandis que les uns

s’efforcent de briser à coups de hache les portes de la salle basse,

d’autres percent le plafond pour tirer par les ouvertures sur les cinq

victimes dévouées. Dans cette extrémité, l’infant, n’écoutant que son

courage, ouvre lui-même la porte, et, l’épée au poing, se précipite

sur les assaillants, suivi des deux bannis de Castille. Soit lâcheté,

soit trahison, les deux chevaliers aragonais sautèrent par la fenêtre

et parvinrent à se sauver. En apercevant don Henri, l’infant s’élance

sur lui comme un furieux, et, du premier coup, abat mort à ses pieds un

écuyer du Comte qui s’était jeté devant son maître. Sans autres armes

que leurs épées, ces trois hommes, exaltés par le désespoir, firent

un instant reculer la foule de leurs adversaires ; mais que pouvait

le courage contre une troupe nombreuse et couverte de fer ? L’infant,

blessé d’abord par Pero Carrillo, majordome du comte de Trastamare,

tomba le premier percé de coups. Sarmiento et son compagnon se firent

tuer sur son corps.[439]

A la nouvelle de ce meurtre, portée en un instant au camp d’Almanzora,

don Tello et don Sanche, persuadés que le roi d’Aragon leur réservait

le même sort, crient aux armes, déploient la bannière de l’infant et

se mettent en bataille, avec toute sa compagnie, à l’entrée du bourg.

Ils virent bientôt arriver don Henri avec ses Castillans, renforcés

de plusieurs bandes aragonaises. De part et d’autre on poussa le cri

de guerre ; on baissait les lances et l’on allait se charger, quand

un héraut, revêtu de son tabard aux armes d’Aragon, s’avança entre

les deux troupes et cria, au nom du roi, que les bannis n’avaient

rien à craindre, s’ils demeuraient dans le devoir, et que le roi ne

les croyait pas complices de la trahison dont leur chef venait de

porter la peine. En même temps le Comte, ôtant son armet, appela les

principaux cavaliers de la compagnie de l’infant, et les conjura de

ne pas s’exposer à une perte certaine en refusant d’obéir aux ordres

du roi d’Aragon. Désormais que don Fernand était mort, ses soldats

n’avaient plus qu’à opter entre deux partis : quitter l’Espagne, ou

servir fidèlement le prince qui les avait accueillis dans ses états.

Il se hâta d’ajouter qu’ils pouvaient librement déclarer leur choix ;

mais, promesses, flatteries, il n’oublia rien pour séduire ces hommes

déjà découragés. Habitués à la vie d’aventure, la plupart n’avaient

d’autre moyen d’existence que leur lance et leur cheval. Don Henri

faisait briller à leurs yeux l’or du roi d’Aragon, et les assurait

qu’à l’avenir leur solde serait exactement payée. Presque tous

consentirent à s’enrôler dans sa compagnie. Après l’infant, le comte

de Trastamare tenait le premier rang parmi les émigrés de Castille, et

il devait hériter naturellement d’une armée dont il venait de faire

égorger le chef. Don Tello et don Sanche, se voyant abandonnés, se

soumirent comme les autres, et don Henri incorpora sans opposition

les bannis d’Almanzora dans ses propres troupes.[440] Quelques

seigneurs aragonais, moins confiants que les émigrés dans les promesses

d’amnistie de leur maître, quittèrent sa cour avec précipitation. Le

vicomte de Cardona s’enfuit de Castellon avec tous ses vassaux, et ne

se crut en sûreté que lorsqu’il se trouva dans son manoir féodal.[441]

Histoire de don Pèdre Ier, roi de Castille · 第 107 / 163 题