Les succès obtenus par don Pèdre avaient stimulé le zèle de ses alliés.
Gil Carvalho, maître de l’ordre portugais de Saint-Jacques, lui amena
trois cents hommes d’armes d’élite. L’infant Louis de Navarre et le
captal de Buch rejoignirent ses drapeaux avec un corps nombreux,
apportant la nouvelle de quelques conquêtes déjà faites en Aragon par
le roi de Navarre.[424] Enfin, le roi de Grenade, Mohamed, envoya à
l’armée castillanne un capitaine musulman que les auteurs contemporains
traitent de chevalier et qu’ils nomment don Farax, fils de Redouân.
C’était contre le royaume de Valence que ce dernier auxiliaire devait
opérer avec six cents génétaires grenadins. En demandant au conseil
de sa bonne ville de Murcie un accueil hospitalier pour ses alliés
musulmans, le roi de Castille l’engageait à réunir ses milices à la
cavalerie maure « pour ravager le territoire d’Orihuela, pour y faire
_guerre cruelle_ et couper la tête à tous les Aragonais qui tomberaient
entre leurs mains. Gardez mes ordres, ajoutait le roi ; ceux qui se
rendraient coupables de désobéissance, la paieraient de leur vie. »
Depuis quelque temps, cette formule accompagnait tous les mandements
royaux.[425]
Malgré le nombre et l’ardeur des troupes castillannes, la forte ligne
militaire de l’Èbre, obstacle presque insurmontable pour une armée
de cette époque, arrêtait leurs progrès dans le nord de l’Aragon.
Don Pèdre avait résolu de tourner ses armes contre le royaume de
Valence. Il espérait y trouver un pays plus riche, une résistance
moins opiniâtre de la part des habitants ; enfin il se flattait
encore peut-être que l’ancienne rivalité entre les Valenciens et les
Aragonais rendrait ses conquêtes plus faciles. Avec le gros de ses
forces, il marcha résolûment contre la capitale, pendant que les
contingents de Murcie et les Maures de Farax attaquaient le midi de la
province. Sur sa route, peu de villes osèrent lui résister : Teruel,
Castel-Favib, Segorbe, Murviedro furent successivement occupées par
ses troupes ; Daroca seule se défendit avec bonheur. Plus l’armée
castillanne s’avançait vers le sud, plus elle s’affaiblissait, obligée
de laisser des détachements dans toutes les places qui tombaient en
son pouvoir. Les hommes de guerre contemporains ont blâmé don Pèdre
d’avoir ainsi disséminé ses forces au lieu de les tenir réunies pour
un coup décisif. Le 21 mai 1363, il arriva en vue de Valence. Il en
reconnut l’enceinte et désespéra de pouvoir l’enlever d’un coup de
main. Dans sa marche précipitée, il n’avait pu se faire suivre par
ses machines ; d’ailleurs, il n’était pas prudent d’entreprendre en
ce moment le siége d’une place si bien fortifiée, car on annonçait
l’approche du roi d’Aragon avec des forces considérables. Pendant
huit jours les Castillans escarmouchèrent aux portes de Valence,
et cependant la plaine fertile qui l’entoure, et qu’on nomme avec
raison son verger (_la Huerta_), était livrée à d’affreux ravages.
Du couvent de la Zaydia, où don Pèdre avait établi son quartier, il
voyait brûler les moissons, arracher les vignes, couper les oliviers,
incendier les hameaux et les métairies isolées.[426] C’est ainsi qu’on
faisait la guerre au moyen-âge. Don Pèdre avait quelque goût pour les
arts, et Séville est encore fière des monuments qu’il a bâtis. Il fit
enlever d’un château de plaisance, ancienne demeure des rois d’Aragon,
plusieurs colonnes antiques de jaspe, et ordonna qu’elles fussent
transportées à Séville pour servir à la décoration de l’Alcazar, où il
faisait faire de grandes constructions.[427]
Déjà la plaine de Valence, si riche et si fertile, était changée en
un désert quand le roi la quitta pour se porter au devant de l’armée
aragonaise. Elle était forte de trois mille hommes d’armes, commandés
par Pierre IV en personne, ayant sous ses ordres les bannières du comte
de Trastamare, de l’infant don Fernand, de don Tello et de don Sanche.
Peut-être alors l’armée castillanne se trouvait-elle inférieure en
nombre. Au lieu d’offrir la bataille, don Pèdre fit ses dispositions
pour la recevoir et se retrancha dans une forte position au pied des
remparts de Murviedro. De son côté, l’Aragonais ne montra pas moins de
prudence. Après s’être avancé jusqu’au pont d’Almenara, à deux lieues
environ de Murviedro, il fit halte sans vouloir passer le Rio-Canales
qui le séparait des avant-postes castillans. De part et d’autre on se
défiait, mais chacun était déterminé à ne pas abandonner la position
avantageuse qu’il avait choisie. Plusieurs jours se passèrent de la
sorte. L’abbé de Fécamp, à qui le cardinal Gui de Boulogne en quittant
l’Espagne avait laissé les pouvoirs du saint-siége, profita de
l’inaction des deux armées pour parlementer avec leurs chefs. D’abord
s’adressant à l’infant Louis de Navarre, comme désintéressé dans la
querelle, il obtint qu’il s’abouchât avec le roi d’Aragon ; puis il
détermina ce dernier à faire porter à don Pèdre des propositions
d’accommodement. Le comte de Denia fut chargé d’un premier message, et
bientôt après Bernal de Cabrera eut plusieurs entrevues avec le roi
de Castille dans le château de Murviedro. On se rappelle que, l’année
précédente, il avait été question de cimenter la paix par le mariage
de don Pèdre avec une princesse aragonaise ; ce projet fut repris et
discuté plus sérieusement peut-être que la première fois. Les avantages
obtenus par les armes castillannes dans les deux dernières campagnes,
l’occupation d’un grand nombre de villes du royaume de Valence,
obligeaient le roi d’Aragon à consentir à une cession de territoire.
Ses envoyés ne cherchèrent qu’à en dissimuler l’humiliation. Maintenant
ils proposaient que les villes de Tarazona et de Calatayud, déjà au
pouvoir des Castillans, fussent considérées comme la dot de l’infante
Jeanne, qui devait épouser don Pèdre. Alicante, Orihuela et quelques
châteaux, ainsi qu’une fraction du territoire de Valence contiguë au
royaume de Murcie, devaient pareillement être réunis à la Castille.
En retour, on demandait que don Pèdre rendît Teruel, Segorbe et ses
autres conquêtes récentes dans le royaume de Valence ; et, par une
nouvelle fiction diplomatique, cette restitution devait être la dot de
l’infante Isabelle, troisième fille de don Pèdre, dont on demandait la
main pour le duc de Gerone, fils aîné du roi d’Aragon et son héritier
présomptif.[428] Telles furent les propositions soumises à don Pèdre,
qui prouvaient bien la détresse de son adversaire, à moins qu’elles ne
cachassent quelque arrière-pensée et qu’elles n’eussent d’autre but que
de gagner du temps, et d’arrêter ainsi les progrès des Castillans.
Implacable dans ses ressentiments, don Pèdre voulait avant tout se
venger de ses anciens ennemis. Il demanda que le roi d’Aragon fît
arrêter ou tuer le comte de Trastamare et l’infant don Fernand.[429]
Pour avoir leurs têtes, il eût volontiers consenti à rendre une
partie du territoire qu’il venait de conquérir. Entre deux hommes
tels que don Pèdre et Pierre IV, une pareille clause ne devait pas
empêcher la ratification d’un traité. Il est vraisemblable qu’elle
fut discutée ; et, s’il faut ajouter créance au chroniqueur Ayala,
Bernal de Cabrera se serait engagé, au nom de son maître, à donner la
satisfaction demandée.[430] Ainsi, un double meurtre allait sceller
la réconciliation des deux souverains, et précéder l’union de leurs
enfants. C’était, à vrai dire, la seule condition qui pût obliger don
Pèdre à se résigner à un mariage pour lequel il semble avoir toujours
montré une vive répugnance. En ce moment surtout, amoureux d’une dame
nommée doña Isabel, dont il avait eu un fils, il était beaucoup plus
disposé à lui donner une couronne qu’à partager la sienne avec la
fille de son ancien ennemi.[431] Déjà il faisait traiter doña Isabel
comme une reine. Il voulait que partout où elle passait on lui rendît
des honneurs extraordinaires ; il exigeait même que les évêques lui
fissent cortége.[432] Cependant les plénipotentiaires aragonais et
castillans étaient d’accord sur les clauses patentes du traité. Ils
s’étaient entre-donné la main, puis l’avaient baisée, enfin s’étaient
embrassés selon l’antique usage d’Espagne.[433] Le roi de Navarre
s’était rendu garant des conventions souscrites de part et d’autre,
et avait fait occuper par ses troupes plusieurs villes que les deux
parties contractantes remettaient entre ses mains comme gages de
leur bonne foi.[434] La paix semblait assurée, il ne manquait plus
que l’approbation définitive des deux souverains. En ce moment l’un
et l’autre s’étaient éloignés de Murviedro ; le roi d’Aragon était à
Castellon de la Plana, don Pèdre au château de Mallon dans le royaume
de Valence.