Abhorré de ses sujets, abandonné par tous ses alliés, désespérant
de continuer la guerre, Abou-Saïd ne vit plus qu’un seul moyen de
désarmer don Pèdre. « Baise la main que tu ne peux couper, » dit un
proverbe arabe. Il le prit pour guide. Accueillant Padilla prisonnier,
non point en ennemi vaincu, mais comme un médiateur que le ciel lui
envoyait, il le traita avec les plus grands égards, lui déclara
qu’il était libre ainsi que ses compagnons, et finit par le conjurer
d’intercéder en sa faveur. Gagné par ses caresses, séduit peut-être
par ses présents, le maître de Calatrava lui promit de plaider sa
cause auprès de don Pèdre, mais en l’avertissant que le meilleur
moyen d’obtenir sa merci était la soumission la plus prompte et la
plus complète. On dit que, touché par les bons procédés du Maure, il
lui jura, selon l’usage du temps, d’être à l’avenir _son ami et son
frère_,[389] et que, s’abusant lui-même sur son crédit, il se fit fort
d’obliger le roi de retirer sa protection à Mohamed. Quoi qu’il en
soit, peu de jours après sa défaite, Padilla quitta Grenade avec les
autres prisonniers chrétiens, renvoyés sans rançon comme lui, et se
rendit aussitôt à Séville, publiant la générosité du Maure et son vif
désir d’obtenir la paix.
Don Pèdre ne pardonnait pas facilement une défaite. II reçut Padilla
avec froideur et lui prouva bientôt que les liens du sang l’empêchaient
seuls de le punir. Peu après, un écuyer, nommé Delgadillo, fut condamné
à mort pour avoir rendu un donjon mal fortifié.[390] La guerre
continua, et le roi dirigea lui-même plusieurs courses dans le royaume
de Grenade.
A la suite d’une de ces expéditions, Abou-Saïd, cédant peut-être aux
conseils de Padilla qu’il croyait tout-puissant à la cour de Castille,
se détermina à venir lui-même implorer la clémence du roi et à la
mériter par toutes les humiliations. Rassemblant ses trésors, il partit
en secret de Grenade et, suivi de quatre ou cinq cents cavaliers
seulement, se présenta aux avant-postes castillans. Il annonçait qu’il
venait crier merci au roi et demanda qu’on le conduisît en sa présence.
Don Pèdre était alors à Séville. Il reçut le prince musulman, assis sur
son trône, dans tout l’appareil de sa puissance, entouré de sa cour et
des chefs de son armée.
« Sire, dit le trucheman d’Abou-Saïd, mon maître sait que les rois
de Grenade sont vassaux et tributaires des rois de Castille. C’est
devant son suzerain que mon seigneur porte sa querelle contre Mohamed
qui se dit roi de Grenade. A toi appartient de juger entre eux. Or,
le sujet de leur querelle, c’est que les Maures, maltraités et foulés
par ce Mohamed, ont élu pour leur seigneur Abou-Saïd, par sa naissance
issu des rois et par ses vertus digne de l’être. Entre lui et Mohamed
seul, le débat ne serait pas douteux ; mais le moyen de résister à ta
puissance ? Ce serait d’ailleurs manquer au devoir de vassal. C’est
pourquoi, sire, mon seigneur comparaît devant toi et s’en remet à ta
justice, persuadé que ton arrêt fera voir ta magnanimité et la grandeur
de ta couronne. » Pendant ce discours, un vieux Maure à barbe blanche,
nommé Edris, et qui passait pour le meilleur conseiller d’Abou-Saïd,
avait les yeux fixés sur don Pèdre et cherchait à lire sur son visage
le sort qu’il réservait au vaincu. A peine l’interprète eut-il achevé
qu’Edris s’écria : « Assurément la sentence du roi de Castille fera
éclater sa clémence et son équité ; mais si, contre toute apparence,
elle était favorable à Mohamed, mon maître Abou-Saïd espère obtenir
pour lui-même et sa suite la permission de passer la mer et d’aller
vivre en Afrique dans une condition privée. »
Don Pèdre répondit avec la gravité d’un juge que Abou-Saïd avait
fait sagement de s’en remettre à sa décision ; qu’il examinerait les
titres des deux prétendants et qu’il prononcerait entre eux suivant
la justice. A ces mots, tous les Maures, s’inclinant jusqu’à terre,
s’écrièrent en arabe : « Sire, que Dieu te conserve ! Nous sommes
pleins de confiance en ta grande sagesse et nous nous recommandons à
ta merci. » Après cette courte audience, Abou-Saïd, avec sa suite, fut
conduit à la Juiverie de Séville, où des logements lui avaient été
préparés. Il était plein d’espoir. Il croyait avoir désarmé la colère
de don Pèdre, et il comptait sur les trésors qu’il avait apportés pour
gagner la faveur des grands de la cour, au besoin même celle de leur
maître.
Quelques jours après, Abou-Saïd et les principaux émirs grenadins
furent invités à un repas de cérémonie chez le maître de Saint-Jacques.
Ils étaient encore à table, lorsqu’on vit entrer dans la salle, à la
tête des arbalétriers de la garde, Martin Lopez, chambellan du roi,
exécuteur ordinaire de ses ordres les plus rigoureux. Il arrêta le roi
maure et ses principaux conseillers. En même temps on s’assurait de
ses compagnons demeurés dans la Juiverie et l’on s’emparait de leurs
bagages. Tous ensemble furent conduits dans la prison de l’arsenal
après avoir été dépouillés des pierreries magnifiques dont ils se
paraient ou qu’ils avaient cachées dans leurs vêtements. Entassés
pêle-mêle dans leur cachot, ils attendirent deux jours la sentence du
roi. Après ce délai, on vint chercher le malheureux Abou-Saïd, qu’on
revêtit d’une robe de pourpre par dérision. Monté sur un âne et
suivi par trente-sept de ses émirs, il fut conduit hors de la ville
derrière l’Alcazar, dans un champ destiné aux exercices militaires.
Là, tous furent attachés à des poteaux ; puis un héraut cria : « Voici
la justice qu’ordonne notre seigneur le roi, de ces traîtres qui ont
fait mourir le roi Ismaël leur seigneur. » Aussitôt des hommes d’armes
et même des chevaliers castillans, caracolant autour des prisonniers
comme dans une course de cannes, les prirent pour but de leurs dards
et les tuèrent les uns après les autres. On dit que don Pèdre lui-même
lança la première javeline contre Abou-Saïd, en lui criant : « Tiens !
voici le paiement du mauvais traité que tu m’as fait faire avec le roi
d’Aragon. Voilà pour le château d’Ariza que tu m’as fait perdre ! » Le
Maure blessé répondit fièrement : « Petite est ta chevalerie ! » Il
expira aussitôt, criblé de traits.[391] Quel temps que celui où des
chevaliers couraient ainsi la quintaine contre des hommes enchaînés, où
l’on voyait un roi remplir publiquement l’office de bourreau ! Les têtes
d’Abou-Saïd et de ses compagnons furent portées à Mohamed. C’était son
présent d’investiture.
Ayala attribue la mort d’Abou-Saïd à l’avarice de don Pèdre enflammée
à la vue des riches pierreries que le prince musulman apportait à
Séville. Mais ces rubis et ces perles si grosses dont notre chroniqueur
fait une exacte description, Abou-Saïd venait les offrir à son juge,
et le roi, fût-il aussi avide qu’on le représente, n’avait pas besoin
de verser le sang pour s’en emparer. Sans doute il avait accepté
sérieusement le rôle de juge entre les deux prétendants au trône de
Grenade ; suzerain de Mohamed, il punissait l’usurpateur du fief de
son vassal, et, quelque cruel que fût le châtiment, il exerçait un
droit reconnu par les deux princes. La rébellion d’Abou-Saïd et sa
trahison étaient avérées, il méritait peut-être son sort ; mais son
courage, sa noble confiance, auraient dû désarmer la rigueur de son
juge. Don Pèdre rappelait avec une sorte de joie farouche que le _roi
rouge_, c’était le sobriquet donné par les Castillans à Abou-Saïd,
avait négligé de lui demander un sauf-conduit en règle avant de se
présenter à son tribunal.[392] Ainsi, du droit des gens il faisait une
espèce de chicane, et se prévalait de l’omission d’une formalité pour
égorger un ennemi trop confiant ! Deux causes, à mon avis, décidèrent
la mort d’Abou-Saïd : la première, le roi la proclamait en le perçant
de sa javeline ; il ne lui pardonnait pas l’inquiétude qu’il avait
ressentie un moment, et le traité qu’il venait de signer avec l’Aragon.
La seconde était un calcul politique. Mohamed rétabli sur le trône et
devant tout à don Pèdre serait un allié fidèle, ou plutôt un esclave
dévoué, dont la docilité ne ferait jamais défaut. L’événement prouva
qu’il ne s’était pas trompé.