Abou-Saïd, l’usurpateur de Grenade, n’avait exercé aucun acte
d’hostilité contre la Castille ; il s’était même empressé, aussitôt
qu’il avait appris l’accommodement entre le roi d’Aragon et don Pèdre,
d’écrire à ce dernier pour protester de ses intentions pacifiques,
et pour offrir le tribut que payait Mohamed, le roi dépossédé.[378]
Mais ces marques de soumission n’avaient pu calmer le ressentiment
de don Pèdre, qui revint à Séville ne respirant que la guerre. Il ne
pardonnait point au Maure son alliance, ou plutôt ses négociations
pour une alliance avec l’Aragonais. D’ailleurs, d’après le droit
du moyen-âge, en sa qualité de suzerain, il devait assistance et
protection à Mohamed, qui s’était reconnu son vassal : les prétextes
ne lui manquaient donc pas pour attaquer l’usurpateur. Mohamed, retiré
à Ronda, petite principauté indépendante de Grenade, et relevant
du royaume africain des Beni Merin,[379] avait quelques troupes en
campagne. Don Pèdre lui prêta de l’argent et lui promit une armée.
Les chrétiens, et les Maures fidèles au roi légitime, devaient agir
de concert contre Abou-Saïd. Il fut convenu que les places qui
se rendraient au roi de Castille seraient réunies à sa couronne,
et que celles qui ouvriraient leurs portes à leur ancien maître
appartiendraient à Mohamed. Ainsi, en secourant son allié, don Pèdre
allait en réalité lui enlever une partie de ses états.[380]
Au début de la campagne, les armes castillannes obtinrent quelques
succès. Le roi, à la tête des milices andalouses et d’un assez grand
nombre de volontaires, s’empara de plusieurs châteaux et défit les
Grenadins en deux rencontres. Ces avantages servirent mal d’ailleurs la
cause de Mohamed. La protection que lui accordaient les chrétiens ne
le rendit que plus odieux aux Musulmans. Contre ses espérances, aucune
défection n’eut lieu en sa faveur, et le seul fruit qu’il tirait de son
alliance, c’était de voir ses sujets emmenés en esclavage, ses villes
saccagées, ses mosquées converties en églises. Don Pèdre semblait ne
combattre que pour ses propres intérêts. Je n’entrerai pas dans le
détail fatigant de ces courtes et incessantes incursions qu’on appelait
alors une guerre, bien différentes de ces grandes opérations combinées
par la science stratégique qui décident du sort des empires. L’art de
la guerre était alors perdu comme tant d’autres, et il fallut bien
du temps pour le retrouver. Je ne dois point oublier cependant de
rapporter un fait qui prouvera la persévérance inflexible de don Pèdre
à substituer systématiquement, en toute occasion, la loi arbitraire
de son despotisme à la licence féodale. Jusqu’alors, les esclaves
faits à la guerre devenaient la propriété du seigneur qui les avait
gagnés par ses armes ou par celles de ses vassaux. A l’avenir, le roi
voulut que tous les captifs lui fussent remis. Peut-être son intention
était-elle de les rendre à Mohamed. Don Pèdre promit, il est vrai,
de les payer suivant un tarif qu’il fixa ; mais, par la faute de ses
trésoriers ou par la sienne, la rançon des prisonniers ne fut jamais
soldée exactement. De là des plaintes amères et un vif mécontentement
parmi la noblesse, accoutumée à considérer la guerre comme un métier
lucratif.[381]
Aux courses presque toujours heureuses des Castillans succéda un revers
inattendu. Diego de Padilla, maître de Calatrava, et Enrique Enriquez,
adelantade de la frontière, avaient entrepris, au commencement de
l’année 1362, une chevauchée du côté de Guadix. Ils conduisaient
environ mille cavaliers et deux mille fantassins ; mais leurs soldats
ne marchaient à cette expédition qu’à contre-cœur, sachant que le
profit devait revenir au roi seul ; en outre, les augures étaient
défavorables. A cette époque d’ignorance et de crédulité, les hommes
qui faisaient le métier de guides dans ces guerres de surprises et de
pillages, passaient pour sorciers, surtout en Andalousie, province
infectée de superstitions musulmanes. Rarement les _adalides_, ainsi
les appelait-on, se mettaient en route sans avoir tiré des présages.
Le vol des oiseaux, la rencontre de certains animaux sauvages,
quelque cérémonie magique, leur indiquaient de quel côté il fallait se
diriger et quelle serait l’issue de l’entreprise. Bien que condamnées
par l’église et méprisées par un petit nombre de gens éclairés, ces
pratiques n’en étaient pas moins suivies et respectées par le peuple,
et les soldats se croyaient déjà battus quand l’_adalid_ ne promettait
pas la victoire.[382]
Arrivés en vue de Guadix,[383] les chrétiens, ne trouvant nul ennemi
en campagne, se divisèrent en deux troupes, dont l’une demeura,
non loin de la ville, en bataille au bord d’une petite rivière, et
l’autre se dirigea vers Alhama. Les Maures avaient eu connaissance de
l’expédition et s’étaient préparés à la recevoir. L’alarme avait été
donnée partout : six cents cavaliers grenadins et quatre mille hommes
de pied étaient venus secrètement à Guadix renforcer les milices de la
ville et des environs. Dès que le détachement envoyé vers Alhama fut
hors de vue, les Maures attaquèrent le maître de Calatrava et Enriquez,
en ne montrant d’abord qu’une partie de leurs forces. Les bords de la
rivière, couverts de roseaux et d’arbustes, des jardins et des haies
ne permettaient pas aux chrétiens d’apercevoir les bandes nombreuses
sorties de Guadix. Entre les deux troupes était un pont avec une
arche fort élevée, suivant l’usage arabe. Là commença l’action. Les
génétaires grenadins passèrent d’abord ce pont et furent vigoureusement
ramenés. Environ deux cents cavaliers castillans, qui les avaient
suivis trop à la chaude, tombèrent au milieu de l’infanterie sortie de
la ville et furent repoussés à leur tour. Ils se rallièrent à l’entrée
du pont, et là tinrent ferme quelque temps, demandant du secours.
Padilla et Enriquez, sans avoir reconnu le nombre de l’ennemi, eurent
l’imprudence d’abandonner le pont, persuadés qu’ils rejetteraient
facilement dans la rivière les Maures qui se hasarderaient à le passer
devant eux. Le but de cette manœuvre ne fut pas compris par leurs
soldats. En voyant les Maures maîtres du pont, l’infanterie crut
que tout était perdu, se débanda et prit la fuite. Une partie des
génétaires suivit bientôt cet exemple. Les chevaliers de Calatrava
essayèrent de couvrir la retraite pendant que l’ennemi s’amusait à
piller les bagages ; mais ils étaient en trop petit nombre pour lutter
contre la multitude toujours croissante des assaillants. La nuit vint
qui, empêchant les chrétiens de reconnaître leurs chefs, et ôtant aux
faibles le sentiment de la honte, rendit tout ralliement impossible.
Dans le désordre d’un combat nocturne, Padilla, blessé au bras, fut
pris avec huit de ses plus braves chevaliers. Enriquez parvint à
regagner la frontière avec les débris de sa petite armée.[384]
Cette victoire inespérée effraya plutôt Abou-Saïd qu’elle ne ranima ses
espérances. En effet, il prévoyait bien que don Pèdre, irrité par ce
revers, redoublerait d’efforts pour en tirer vengeance. Il apprenait
d’ailleurs que le bruit d’une guerre contre les Maures attirait en
Castille un grand nombre d’aventuriers de tous les pays voisins.
Ce n’était plus à don Pèdre seulement, mais à toute la chrétienté,
qu’il allait avoir affaire. La trêve entre la France et l’Angleterre
laissait dans l’oisiveté une foule de gentilshommes pour qui la guerre
était une passion autant qu’un métier ; ils couraient à une croisade
nouvelle, entraînés par le goût des aventures et le désir de _faire
armes_, pour parler comme Froissart, mobile peut-être plus puissant
alors que le zèle religieux. On voyait arriver d’au-delà des Pyrénées
un comte d’Armagnac avec une nombreuse suite. De Guyenne, vint une
compagnie anglaise amenée par sir Hugh de Calverly,[385] destiné à
jouer plus tard un grand rôle dans les discordes intestines de la
Castille. Enfin, le roi d’Aragon, toujours prêt à sacrifier ses alliés,
envoyait quatre cents lances pour combattre le malheureux Abou-Saïd,
que naguère il excitait contre le Castillan. Ce ne fut point cependant
sans beaucoup de lenteurs et de longues tergiversations que Pierre IV
se décida à envoyer ces troupes auxiliaires. Quelque temps il était
demeuré sourd aux sommations du roi de Castille qui lui rappelait leurs
nouveaux engagements. Pressé de s’expliquer, il s’excusa d’abord sur
une maladie qui ne lui avait point permis de s’occuper d’affaires,[386]
puis sur l’éloignement de son amiral, chargé de reconduire le légat
avec deux galères qui devaient être pendant vingt jours retenues entre
Barcelone et Avignon.[387] D’ailleurs, il ne cessait de protester de
sa fidélité et de promettre son contingent. Tout en annonçant à don
Pèdre le prompt envoi d’une escadre pour combattre les Maures, il
s’efforçait de se justifier auprès d’Abou-Saïd et l’assurait de sa
neutralité. Un brave chevalier aragonais, Pedro d’Exerica, entraîné
par l’enthousiasme religieux ou par l’amour de la gloire, venait de
quitter Valence avec une troupe de volontaires pour combattre sous la
bannière de Castille. Pierre IV s’empressa de le désavouer. Il n’était
pas le maître, disait-il, d’empêcher ses vassaux de faire la guerre
pour leur propre compte ; quant à lui, sa détermination était prise de
ne point intervenir.[388] Ce double langage dura tant que la situation
d’Abou-Saïd ne fut point désespérée ; alors il leva le masque, et fit
partir Bernal de Cabrera et Pedro de Luna avec un fort détachement pour
donner le coup de grace au vaincu.
L’usurpateur aurait peut-être prolongé sa résistance, s’il eût été
soutenu par l’amour de son peuple. Mais les Grenadins amollis ne
savaient qu’éclater en murmures ; ils l’accusaient d’avoir attiré
sur leur pays une tempête qu’il n’était pas en état de détourner. On
regrettait tout haut le roi Mohamed et l’heureuse tranquillité de son
règne. Au-delà du détroit, les princes africains s’alarmaient également
des progrès continuels des chrétiens, mais ils étaient impuissants à
s’y opposer. Ils maudissaient la funeste ambition d’Abou-Saïd, qui
allait peut-être faire perdre à l’islamisme son dernier boulevard en
Espagne.