II.

L’histoire ne doit pas se borner, ce me semble, au récit des événements

politiques ; elle doit encore enregistrer les faits qui font connaître

les mœurs et les caractères des hommes d’autrefois. Avant de raconter

les suites de la paix avec l’Aragon, je rapporterai, d’après Ayala,

une anecdote remarquable, qui donnera une idée de ce qu’était alors la

justice en Espagne. Elle contrarie singulièrement les idées romanesques

que l’on se fait en général sur la loyauté qui présidait aux combats

judiciaires ; en outre, elle contient une accusation grave contre

don Pèdre, et sur un point de son caractère jusqu’alors exempt de

reproche ; je veux dire ses sentiments de chevalier.

Peu après la mort de Gutier Fernandez, le roi, étant à Séville, _donna

le champ_, c’est-à-dire autorisa un duel sous ses yeux entre quatre

gentilshommes. Les demandeurs étaient deux écuyers léonais, Lope Nuñez

de Carvalledo et Martin de Losada. Ils accusaient de trahison deux

frères, écuyers de Galice, Arias et Vasco de Baamonte. On disait

que cette provocation avait lieu à l’instigation du roi, et que le

seul crime des défendeurs était leur parenté éloignée avec Gutier

Fernandez. Les quatre champions étant entrés dans la lice avec le

chambellan du roi, Martin Lopez, qui faisait les fonctions de maréchal

du camp, on vit Lope Nuñez mettre pied à terre et courir çà et là

dans l’arène comme s’il cherchait quelque chose. D’après la loi du

duel, les combattants pouvaient se servir de tous les avantages qui

s’offriraient à eux sur le terrain, par exemple ramasser des pierres

s’ils en trouvaient et les lancer à l’ennemi. Par une interprétation

judaïque de cette convention, des armes, qui se seraient trouvées

_fortuitement_ sur le lieu du duel, pouvaient être ajoutées à celles

que les combattants apportaient dans la lice. Mais d’ordinaire on se

rencontrait dans un enclos sablé, visité soigneusement d’avance par

le juge qui présidait au combat, et il devait s’être assuré qu’il

n’offrait que des chances égales aux deux parties. En outre, c’était

le devoir du maréchal de veiller à ce qu’aucun des spectateurs ne

vînt en aide aux champions, et, à cet effet, il entrait avec eux dans

l’arène. Cette fois, la partialité du maréchal ne fut pas douteuse.

Martin Lopez, qui paraissait comprendre seul l’action de Lope Nuñez,

encore inexplicable aux assistants, caracolait dans la lice, et, chaque

fois qu’il passait sur un certain endroit, il frappait la terre d’un

long roseau qu’il tenait à la main. Ce signe n’échappa point à Lope

Nuñez. Écartant le sable avec ses mains, il en retira quatre javelots

évidemment enterrés à dessein. Il s’en servit et les lança de loin

au cheval d’Arias Baamonte. Le cheval blessé, rendu furieux par la

douleur, emporta son maître hors des barrières. Quitter la lice, même

par suite d’un accident fortuit, c’était être vaincu.[375] Aussitôt

les alguazils se saisirent d’Arias et le livrèrent au bourreau, comme

étant déclaré traître par le jugement de Dieu. On le tua sur la place.

Cependant Vasco de Baamonte demeurait dans la lice et se défendait

vaillamment contre ses deux adversaires, qui l’attaquaient l’un à

cheval, l’autre à pied. S’avançant vers l’estrade du roi, il lui

cria : « Sire, quelle justice est-ce là ? » Le roi ne répondit point.

Alors Vasco, élevant la voix : « Chevaliers de Castille et de Léon,

s’écria-t-il, ne rougissez-vous pas de ce qui se passe aujourd’hui

sous les yeux du roi notre sire ? Quoi ! dans un champ qu’il donne, des

armes cachées pour tuer ceux qui viennent y défendre leur prud’homie et

leur noble sang ! » Puis, continuant à se battre en désespéré, il donna

tant d’affaires à ses deux assaillants que le roi, estimant sa valeur,

et honteux un peu tard du rôle qu’il jouait, ordonna de séparer les

champions et les déclara tous les trois prud’hommes. Ainsi se termina

ce duel, que l’opinion publique jugea déloyal. Mais, si la partialité

du roi pour les demandeurs y fut manifeste, il n’est pas certain

qu’il fut complice de la trahison. On doit même signaler à ce sujet

une variante remarquable dans les manuscrits d’Ayala. Dans les plus

modernes, on lit que les quatre javelots avaient été cachés sous le

sable par ordre du roi, tandis que ce fait est omis dans les manuscrits

plus anciens. Il est donc permis de croire à l’interpolation d’un

copiste malveillant.[376]

Aux circonstances du duel que je viens de rapporter, on comprend

que Froissart, admirateur enthousiaste des chevaliers de France et

d’Angleterre, traite de barbares, en maint endroit de ses admirables

chroniques, les chevaliers du reste de l’Europe, et surtout les

Espagnols. Probablement, à cette époque, aucune lice de France ou

d’Angleterre n’eût offert un spectacle semblable au combat de Séville.

Un autre fait du même genre, et qui suivit de près le précédent,

montre qu’on se piquait peu en Castille de celle loyauté chevaleresque

qui, cherchant à égaliser les forces des champions dans les duels

judiciaires, ôtait à ces absurdes épreuves quelque chose de leur

atrocité. La même année, don Pèdre permit le combat en champ clos entre

deux habitants de Zamora, dont l’un dans la force de l’âge, nommé Pero

de Mera, accusait de trahison un certain Juan Fernandez, surnommé le

Docteur, vieillard septuagénaire et accablé d’infirmités. Tous les

deux étaient à cheval, mais le Docteur n’avait pas d’éperons. Hors

d’état de diriger sa monture, il essaya de combattre à pied ; mais, en

voulant descendre de cheval, il se laissa tomber. Pendant qu’il était

étendu à terre, immobile sous le poids de son armure, son adversaire

survint, qui l’égorgea comme un animal à la boucherie.[377] Telles

étaient les mœurs du moyen-âge, lorsque le vernis brillant de l’honneur

chevaleresque n’en déguisait pas la barbarie.

Histoire de don Pèdre Ier, roi de Castille · 第 93 / 163 题