Depuis les victoires de don Alphonse le royaume de Grenade était
tributaire de la Castille. Une de ces révolutions de palais, si
fréquentes dans les pays musulmans, chassa de Grenade le roi
Mohamed-Ben-Jusef, protégé de don Alphonse, puis de don Pèdre, et mit
sur le trône son frère, nommé Ismaïl. Au bout de quelques mois, ce
dernier fut assassiné par son vizir Abou-Saïd, qui prit aussitôt le
titre de roi.[358] Mohamed s’était toujours montré dévoué à don Pèdre,
et l’on a vu que dans les expéditions maritimes contre la Catalogne il
lui avait fourni quelques vaisseaux. Naturellement le prince détrôné
devait chercher un appui auprès de son suzerain le roi de Castille, et
de son côté l’usurpateur espérait intéresser à sa cause le roi d’Aragon.
Pierre IV était trop habile pour refuser une alliance si avantageuse.
Le mauvais succès de l’expédition dirigée par le comte de Trastamare
n’avait pu lui faire perdre l’espoir d’exciter une révolution
en Castille. C’était de ce côté surtout qu’il croyait don Pèdre
vulnérable, et, après avoir reconnu l’insuffisance d’un de ses agents,
il se hâtait d’en produire un autre. Maintenant, c’était à son frère,
don Fernand, qu’il voulait confier une expédition nouvelle, se flattant
que, plus heureux que don Henri, il rallierait les mécontents et
réussirait à rallumer le feu de la guerre civile que tant de sang versé
n’avait pu éteindre. Il paraît que l’intention de Pierre IV était de
proclamer la déchéance de don Pèdre et de reconnaître don Fernand
comme son successeur, dès qu’il serait parvenu à rallier autour de
lui un certain nombre d’insurgés. Pour concevoir un dessein si hardi,
il fallait qu’il jugeât alors de la fidélité des Castillans avec
les mêmes yeux que don Pèdre. Probablement il se faisait illusion,
et la mesure n’était pas encore comblée. Entouré de bannis toujours
disposés à croire sur l’état de leur pays les rumeurs qui flattaient
leurs passions, il s’exagérait sans doute l’aversion de la Castille
pour son roi ; mais les inquiétudes mêmes de don Pèdre, ses soupçons
incessants trahissaient sa faiblesse et montraient de quel côté les
coups devaient se diriger. Le roi d’Aragon résolut de donner à don
Fernand des subsides considérables et de le mettre à la tête d’un
corps de troupes d’environ 3,000 hommes d’armes. Ce n’était plus une
_chevauchée_ qu’il s’agissait de conduire, c’était la conquête d’un
royaume qu’on allait tenter, et déjà Pierre IV s’était assuré une large
part dans les dépouilles de son ennemi. L’infant s’engagea par un acte
solennel à céder à son frère _jure regio_ le royaume de Murcie, la
province de Soria et plusieurs villes considérables. En retour, le roi
lui promit de payer la solde de ses troupes pour trois mois, à dater du
1er février 1361 ; enfin, dans le cas où l’infant aurait une fille, on
stipula qu’elle épouserait le duc de Gerone, fils aîné de Pierre IV et
son héritier présomptif.[359] On le voit, rien n’était oublié dans les
contrats de ce temps. En attendant cette union projetée de si loin, on
poussait avec beaucoup d’activité, quoiqu’en secret, les préparatifs de
l’expédition qui devait conquérir la Castille. On conçoit combien dans
un tel moment l’alliance des Maures de Grenade était importante, et
quel devait être l’empressement de Pierre IV à leur faire prendre les
armes.
Jusqu’alors don Pèdre, absorbé par les troubles intérieurs de son
royaume et par les soins de la guerre contre l’Aragon, n’avait prêté
qu’une médiocre attention aux affaires de Grenade. Au commencement de
l’année 1361, les négociations entamées entre Pierre IV et Abou-Saïd
lui furent révélées par un roi maure des Beni-Merin, Abou-Salem,[360]
à qui l’on proposait de prendre part à la coalition contre la
Castille.[361] Cet avertissement vint surprendre don Pèdre au moment
où, à la tête d’une armée considérable, il venait d’entrer en Aragon
et de s’emparer de quelques places. La diversion dont il était menacé
était fort dangereuse, car l’Andalousie était alors à la merci des
Maures ; la plupart de ses chevaliers et la fleur de ses génétaires
se trouvaient réunis, loin de leurs foyers, dans le camp du roi.
L’imminence du danger l’obligeait à renvoyer précipitamment l’élite
de ses troupes sur la frontière de Grenade, et il se voyait contraint
d’abandonner l’Aragon au moment où tout semblait y céder à ses armes.
Dans cette perplexité, don Pèdre prit son parti avec son impétuosité
ordinaire. De même que le lion oublie une première blessure pour se
jeter sur le chasseur qui vient de lui porter la dernière atteinte, don
Pèdre tourna toute sa fureur contre son nouvel ennemi. Sa haine était
trop violente pour se partager ; du roi d’Aragon il la reporta tout
entière contre Abou-Saïd, et nul sacrifice ne lui coûta pour en tirer
une éclatante vengeance. Le cardinal Gui de Boulogne, qui ne perdait
pas une occasion pour reproduire ses propositions de paix, s’aperçut
aussitôt de ce changement et le mit à profit. Cet accommodement, qui
naguère paraissait impossible, se termina en quelques jours avec une
surprenante facilité. L’Aragonais tenait à ses avantages matériels ;
le Castillan ne cherchait qu’une satisfaction de vanité, ou plutôt il
ne demandait qu’une chose, c’est qu’on lui abandonnât l’usurpateur de
Grenade. Arbitre entre les deux souverains dont il avait eu le temps
d’étudier à fond le caractère, le cardinal proposa que le roi d’Aragon
retirât sa protection à l’infant et au comte de Trastamare, et que
don Pèdre rendît toutes les villes dont il s’était emparé. Quant aux
prétentions que les deux princes alléguaient sur Alicante et Orihuela,
le cardinal, ajournant toute discussion à ce sujet, maintint le
_statu quo_ en attendant que l’affaire fût examinée par le pape, qui
prononcerait en dernier ressort. A ces conditions acceptées de part et
d’autre avec empressement, la paix fut conclue, signée par les deux
rois, et don Pèdre reprit aussitôt le chemin de Séville, ne pensant
plus qu’à publier une croisade contre les Maures.
Telles furent les bases du traité de paix publié vers le milieu de mai
1361.[362] Je vais en exposer brièvement les principales conditions.
On a vu que, lors des précédentes négociations, chacun des deux rois
avait à sa solde un ou plusieurs parents de son adversaire, commandant
un certain nombre de bannis ou de mécontents. De cette coïncidence
singulière résultait pour chacun des deux rois la nécessité de stipuler
en faveur des étrangers à son service, et les plénipotentiaires avaient
toujours proposé pour base d’un accord des concessions réciproques à
cet égard. Maintenant la situation avait changé depuis que l’infant
d’Aragon, réconcilié avec son frère, était banni par le roi de
Castille aussi bien que le comte de Trastamare. Il fallait donner une
satisfaction à don Pèdre, et en même temps ménager l’amour-propre de
Pierre IV et lui épargner l’humiliation de paraître sacrifier les
hommes qu’il avait engagés dans sa querelle. Voici par quels moyens le
légat résolut ou éluda cette difficulté. On se souvient que, depuis
le règne de don Alphonse de Castille, les maîtres de Saint-Jacques et
de Calatrava réclamaient des domaines considérables et le droit de
nomination à plusieurs commanderies situées dans le royaume d’Aragon ;
les souverains de ce pays s’étaient approprié le droit d’investiture.
Le cardinal imagina d’assimiler les deux maîtres aux deux chefs des
émigrés castillans, l’infant don Fernand et don Henri. Cette fiction
une fois adoptée, il fut facile de rédiger des stipulations réglées en
apparence sur un pied d’égalité parfaite. Il fut convenu que l’infant
don Fernand et le comte de Trastamare passeraient sur la rive gauche
de l’Èbre huit jours après la publication de la paix, et qu’à l’avenir
ils ne pourraient ni posséder une forteresse, ni fixer leur résidence
à moins de trente lieues des frontières de Castille ; qu’il leur
serait interdit de recruter des soldats en Aragon, d’y acheter des
armes ou des vivres, en un mot d’y faire aucun préparatif militaire ;
que, s’ils entraient au service d’un prince étranger ennemi du roi
de Castille, ils ne pourraient être reçus en Aragon pendant la durée
de la guerre ; enfin, que le roi d’Aragon, tant qu’ils demeureraient
dans ses états, se rendrait garant de leur conduite, répondrait de
toutes les entreprises hostiles qu’ils pourraient tenter, et, le cas
échéant, paierait des indemnités proportionnées aux dommages auxquels
de semblables tentatives pourraient donner lieu.
De la part de la Castille, mêmes engagements, mêmes promesses à l’égard
des maîtres de Saint-Jacques et de Calatrava. On leur appliqua les
mêmes prohibitions,[363] et don Pèdre se rendit également caution de
leur conduite. En outre, les deux rois arrêtèrent d’un commun accord
qu’ils s’abstiendraient de toute usurpation, de tout acte d’hostilité
contre les propriétés de ces quatre personnages placés en quelque
sorte en dehors du traité ; mais en même temps don Pèdre déclara qu’il
ne reconnaissait à don Henri et à don Fernand d’autres propriétés
que celles qu’ils possédaient en Aragon, et Pierre IV fit les mêmes
réserves à l’égard des maîtres de Saint-Jacques et de Calatrava. Un
article particulier portait que la question du droit de nomination aux
commanderies aragonaises demeurait réservée pour être résolue plus tard
par un jugement du saint-père. Je ne trouve pas de clause analogue en
ce qui concerne les domaines de don Fernand et du comte de Trastamare
en Castille ; cependant le légat se proposait de statuer à cet égard ;
mais, connaissant l’irritabilité de don Pèdre sur ce sujet, il paraît
avoir prudemment évité de marquer clairement ses intentions. De part et
d’autre, on s’obligea de restituer les villes prises et de rendre sans
rançon les prisonniers de guerre détenus dans les deux royaumes.[364]
Quant aux rançons déjà payées, elles devaient être remboursées. Cette
dernière clause est fort remarquable comme acte d’autorité souveraine
contre les droits et les usages féodaux. Les deux rois prétendaient
ainsi disposer, et probablement sans indemnité, d’une propriété acquise
par leurs vassaux. Aussi, de tous les articles de ce traité, celui-là
paraît avoir soulevé les plus nombreuses difficultés. On doit observer
d’ailleurs que la paix était au fond tout à l’avantage de l’Aragonais,
qui regagnait un territoire très considérable et de bonnes forteresses,
tandis que le roi de Castille ne recouvrait que des châteaux sans
importance, si toutefois il en avait perdu quelques-uns.
Au traité de paix devait être annexée une amnistie publiée par les
deux rois au bénéfice de leurs sujets qui auraient porté les armes
contre eux dans la dernière guerre. Ici encore il n’y avait aucune
parité dans la situation des deux princes, car don Pèdre n’avait
qu’un fort petit nombre d’Aragonais à son service, tandis que Pierre
IV soudoyait toute une armée de bannis castillans. Au reste, chacun
fit encore ses réserves, peut-être en dépit du légat. Le roi d’Aragon
exclut de l’amnistie quelques exilés compromis autrefois dans les
troubles de l’Union. Don Pèdre excepta onze personnes expressément
désignées. En tête de la liste figurent l’infant et don Henri ;
puis Pero et Gomez Carrillo de Quintana,[365] depuis long-temps ses
adversaires déclarés, et tout récemment impliqués dans la conjuration
réelle ou prétendue de Gutier Fernandez. Viennent ensuite Gonzalez
Lucio, le gouverneur de Tarazona, qui avait vendu cette place au roi
d’Aragon ; Lopez de Padilla, ancien chef des arbalétriers de la garde,
qu’on s’étonne de voir parmi les émigrés, après la part qu’il avait
prise au meurtre de don Fadrique ; Suer Perez de Quiñones, Diego Perez
Sarmiento, Pero Ruiz de Sandoval, tous serviteurs dévoués de don Henri
et déserteurs des drapeaux du roi ; enfin Alvar Perez de Guzman, mari
de doña Aldonza Coronel, et Garci Laso Carrillo, mari d’une autre
maîtresse de don Pèdre, Maria de Hinestrosa. Par une faveur spéciale,
ces deux derniers devaient recouvrer la jouissance de leurs biens
confisqués, à l’exception pourtant de leurs forteresses, dévolues au
domaine royal. Un délai de six semaines fut fixé pour la restitution
des biens séquestrés sur les émigrés compris dans l’amnistie ;
l’inexécution de cette clause devait entraîner l’interdit sur le
diocèse où ces biens étaient situés, et l’excommunication de tout le
royaume, si leur valeur dépassait cent mille maravédis.
On remarquera que don Tello et don Sanche, frères du roi, bien qu’ils
eussent accompagné don Henri dans son incursion en Castille, sont admis
à jouir du bénéfice de l’amnistie. Le premier cependant est déclaré
déchu de ses prétentions sur la seigneurie de Biscaïe et les autres
domaines de sa femme, doña Juana de Lara.
L’asile que le roi d’Aragon accordait aux onze personnages exceptés de
l’amnistie était considéré comme une disposition temporaire ; car les
deux rois s’engagèrent pour l’avenir à ne recevoir dans leurs états
aucun vassal rebelle. C’était renouveler la convention d’Atienza, si
mal observée, comme on l’a pu voir.
Arbitre et signataire du traité, le légat prononça l’annulation des
sentences rendues précédemment par don Pèdre contre les proscrits,
maintenant amnistiés, et en même temps la révocation de celle que
le cardinal Guillaume avait portée contre le roi de Castille. Cette
dernière sentence, on le sait, excommuniait don Pèdre et mettait son
royaume en interdit. A la formule assez vague employée par le cardinal
Gui de Boulogne, au soin qu’il prend de rapprocher et de confondre en
quelque sorte la sentence de son prédécesseur et l’arrêt du roi de
Castille, enfin à l’affectation qu’il met à éviter les termes formels
d’_interdit_ et d’_excommunication_, il semblerait que le saint-siége
n’eût pas approuvé le jugement du légat Guillaume, ou qu’il éprouvât
quelque honte à rappeler l’usage impuissant qu’il avait fait de ses
armes spirituelles. Cependant les mots d’excommunication et d’interdit
reparaissent dans les clauses pénales, et le légat a soin d’ajouter
que seul il aura le pouvoir de réconcilier avec l’église le prince qui
se serait rendu coupable d’une infraction au présent traité. A la peine
religieuse, il eut soin d’ajouter une amende de cent mille marcs d’or,
dont moitié pour le trésor apostolique et moitié pour la partie fidèle
à ses engagements.
Les deux rois prêtèrent serment entre les mains du légat d’observer
fidèlement les conventions précédentes. Avec eux, plusieurs
riches-hommes et quelques communes, représentées par leurs
procurateurs, répétèrent le serment, s’en rendirent cautions et
apposèrent leur sceau sur les copies échangées par les chancelleries
castillanne et aragonaise. Cette intervention des communes dans un
acte diplomatique montre le pouvoir de la bourgeoisie à cette époque
et la part considérable que lui faisaient les rois dans les affaires
politiques.
Mais des serments et des sceaux ne suffisaient point pour assurer
l’exécution d’un traité : il fallait de part et d’autre donner des
otages et livrer des châteaux en mains tierces. Il fut convenu que les
otages demeureraient pendant quatre mois entre les mains du roi de
Navarre, autorisé à les livrer à la partie lésée par une infraction aux
stipulations précédentes. Quant aux châteaux, ils devaient être remis
au cardinal légat, investi spécialement du pouvoir de nommer leurs
gouverneurs et de recevoir leur serment et leur acte d’hommage.[366]
On cherche en vain dans le long document que je viens d’analyser
quelque article qui se rapporte à l’insulte faite au pavillon de
Castille par l’amiral Perellòs. Il semble que cet outrage, cause d’une
guerre acharnée, soit oublié complétement. Don Pèdre ne demanda et
ne reçut aucune satisfaction, et les documents historiques que j’ai
consultés ne rappellent cet événement que par une réclamation des
négociants catalans dont les marchandises avaient été confisquées en
représailles de l’attentat commis par Perellòs. Cette réclamation fut
rejetée péremptoirement.[367]
Le traité de paix fut bientôt suivi d’un traité d’alliance offensive
et défensive entre les deux rois naguère ennemis, bien que des
négociations délicates, et nécessairement d’une longue durée, fussent
pendantes, au sujet de la fixation des frontières et de l’échange
des prisonniers. Chacun promit à son nouvel allié d’être l’_ami de
ses amis_ et l’_ennemi de ses ennemis_ ; ils jurèrent en outre de
s’entr’aider dans leurs guerres par l’envoi d’une escadre de six
galères armées et payées pour quatre mois.[368] Pierre IV n’avait tenu
compte des serments jurés à son frère et à don Henri ; il n’eut garde
d’être plus scrupuleux à l’égard du roi de Grenade, à l’intervention
duquel il devait la paix.[369]
Encouragé par l’heureuse issue de son entremise, et voyant le roi de
Castille tout occupé de son expédition contre les Maures de Grenade,
le cardinal-légat crut l’occasion favorable pour faire acte d’autorité
et pour juger, en vertu des pouvoirs qu’il tenait du saint-siége, les
différends existant entre don Pèdre et les princes de sa famille. Le
traité de paix entre la Castille et l’Aragon exceptait de l’amnistie
l’infant don Fernand, le comte de Trastamare et quelques émigrés
attachés à leur fortune, tous déclarés coupables de haute trahison par
sentence du roi. C’est ce jugement que le légat voulut reviser, et le
moment était bien choisi pour n’avoir pas à craindre de contradiction.
D’ailleurs le légat avait eu soin d’établir son tribunal dans une cour
neutre, à Pampelune, auprès du roi de Navarre ; là son jugement pouvait
passer pour impartial, rendu loin des parties intéressées et du prince
qui s’était fait leur protecteur. Le 18 août 1361, le cardinal cassa
solennellement la sentence du roi de Castille, et réhabilita les deux
princes, ainsi que deux de leurs serviteurs proscrits avec eux, Pero
et Gomez Carrillo. Les motifs de cet arrêt doivent être rapportés ici
comme faisant connaître les principes du droit féodal de cette époque.
Le jugement du roi de Castille, dit le légat dans son considérant,
a été rendu à tort, attendu premièrement que les seigneurs déclarés
coupables de félonie s’étaient dénaturés au préalable par acte solennel
suivant la coutume d’Espagne ; qu’ils avaient élu domicile dans les
domaines du roi d’Aragon, et qu’ils étaient notoirement les vassaux
de ce prince au moment de leur condamnation.[370] Secondement, ils
n’ont point été entendus sur le fait de rébellion à eux imputée pour
leur conduite lors des événements de Toro, en 1335, et l’on ne peut,
en équité, passer condamnation contre des accusés qui n’ont pas été
défendus ; troisièmement, ils ont été amnistiés lors de la pacification
du royaume, en 1356, par un acte authentique portant le sceau pendant
du roi ; enfin, la sentence de trahison a été rendue contre eux à
une époque où don Pèdre, ayant encouru l’excommunication du cardinal
Guillaume, se trouvait dans un cas d’incapacité légale.[371]
Au reste, en réhabilitant les proscrits, le jugement du légat ne
contenait aucune clause pour obliger don Pèdre à leur rendre leurs
biens et à révoquer sa propre sentence. Il ne changeait rien aux
articles du traité qui obligeait l’infant et le comte de Trastamare à
vivre éloignés des frontières de la Castille, et tout se bornait à une
espèce de blâme contre le roi, qui ne tenait nullement à l’approbation
de l’église, pourvu qu’elle n’empiétât point sur son autorité, De
fait, don Pèdre, si cet arrêt lui fut signifié, ne s’en inquiéta
guère, et le roi d’Aragon, qui certainement en reçut copie, continua
de montrer à son nouvel allié le plus grand désir de consolider la
bonne intelligence entre leurs deux couronnes. Les articles du traité
relatifs aux personnages exceptés de l’amnistie furent, en effet,
les premiers et les plus fidèlement exécutés. L’infant don Fernand
fut dépouillé de son office de _procurateur-général_, et contraint
d’aller résider en Catalogne.[372] Don Henri avait quitté l’Espagne
pour reprendre en France son ancienne vie de routier, offrant sa lance
à qui voudrait lui donner des gages, et pillant partout où sa troupe
de bannis se trouvait en force.[373] Enfin l’échange des prisonniers
s’accomplissait avec quelque lenteur, il est vrai, mais enfin suivant
la lettre des conventions. C’était beaucoup que d’obtenir sur ce
point l’obéissance des gens de guerre, accoutumés à regarder leurs
prisonniers, surtout les Maures et les Juifs, comme une propriété dont
ils pouvaient faire commerce à leur gré.[374]