A peine l’infant avait-il rendu le dernier soupir que Juan de
Hinestrosa montait à cheval et partait pour Roa, ville que le roi,
pendant sa captivité à Toro, avait cédée à sa tante, la reine
douairière d’Aragon. Elle ignorait la mort de son fils don Juan
et vivait sans défiance avec sa bru doña Isabel de Lara, lorsque
Hinestrosa, s’étant fait remettre au nom du roi les clés de la ville,
se présenta devant elle et s’assura de sa personne. Le lendemain, don
Pèdre, qui le suivait de près, arriva de Bilbao pour ordonner que les
deux princesses fussent transférées au château de Castrojeriz qu’il
avait donné en apanage à Hinestrosa. Le dévouement du châtelain lui
répondait que ses prisonnières ne lui échapperaient pas. De Roa, le
roi se rendit à Burgos, où il demeura quelques jours, pendant que du
nord et du midi ses arbalétriers lui apportaient, pendues à l’arçon
de leurs selles, les têtes des chevaliers qu’il avait proscrits en
quittant Séville.[298] Nul autre que don Tello n’avait échappé à
sa vengeance. Cependant elle n’était pas assouvie encore, et il se
préparait à partir pour Valladolid, rêvant de nouvelles exécutions,
lorsqu’il apprit que le comte de Trastamare, sur la nouvelle de la
mort de son frère, avait commencé les hostilités dans la province
de Soria.[299] D’un autre côté, l’infant don Fernand, qui occupait
Alicante et Orihuela, faisait des courses jusque dans la plaine de
Murcie.[300] Malgré l’inexécution des articles signés à Tudela, la
trêve entre la Castille et l’Aragon n’avait pas été dénoncée, et la
prise de Jumilla par le maître de Saint-Jacques n’avait pas encore été
suivie de représailles. Les incursions de don Fernand et de don Henri,
exécutées sans l’autorisation de Pierre IV, étaient comme un défi jeté
par eux au meurtrier de leurs frères. Don Pèdre, quittant Burgos à la
hâte, se porta de sa personne vers la frontière de Soria ; mais déjà
le Comte, après avoir brûlé quelques villages, était rentré en Aragon
à la première démonstration de résistance qu’il avait rencontrée. Dans
le royaume de Murcie, don Fernand n’avait pas obtenu plus de succès,
et, après une attaque inutile contre Carthagène, il s’était retiré avec
quelque butin, emmenant des Maures et des Juifs, qu’on vendait comme
esclaves lorsqu’on n’en pouvait tirer rançon. Le roi, après avoir
écrit à Pierre IV pour se plaindre de l’invasion de don Henri et de
la rupture de la trêve,[301] laissa quelques troupes en observation
sur la frontière et revint à Séville pour achever l’armement de sa
flotte. Contrairement aux usages diplomatiques de l’époque, ce fut un
simple arbalétrier de sa garde qu’il chargea de porter sa lettre au
roi d’Aragon, et cet oubli des formes paraît avoir vivement offensé ce
dernier. Après avoir répondu par d’amères récriminations, il envoya
au roi de Castille un cartel chevaleresque, le défiant à un combat en
champ clos, vingt contre vingt ou cent contre cent, car « ce n’est
pas raison, disait-il, que des rois combattent seuls.[302] » Suivant
Tomich, auteur catalan fort exact, Pierre IV, petit et faible de corps,
redoutant la force et l’adresse de don Pèdre, aurait chargé Bernard
Galceran de Pinos, chevalier aragonais, célèbre par ses prouesses
et sa vigueur, de défier son rival par devant le pape. Avec un tel
second, Pierre IV se croyait invincible. Galceran habitait alors
Avignon, banni de Barcelone pour un meurtre. Acceptant avec joie cette
mission honorable, il vint porter au saint-père son gage de bataille,
et plusieurs jours de suite fit proclamer que son maître accusait le
roi de Castille de trahison et le défiait au combat avec tel second
qu’il voudrait choisir.[303] Quelle que fût la forme du cartel, don
Pèdre n’en tint compte ; c’était à la tête d’une puissante armée qu’il
voulait se présenter devant son adversaire.