A la haine implacable que don Pèdre renfermait dans son cœur contre les
riches-hommes qui avaient joué un rôle dans la ligue, se joignaient
des soupçons incessants contre tout ce qui l’entourait, méfiance
excusable, trop bien justifiée peut-être après une si triste épreuve
de l’inconstance de ses sujets. Le traité conclu à Pina entre le roi
d’Aragon et don Henri, surtout la clause qui prévoyait et supposait en
quelque sorte la trahison de don Fadrique, n’avaient pu lui demeurer
longtemps inconnus. D’un autre côté, la récente défection de l’infant
don Fernand, celle de Gomez Carrillo, la rébellion de don Juan de La
Cerda et d’Alvar de Guzman, lui semblaient autant de preuves d’une
immense conjuration ourdie contre son autorité et sa vie même par
des ennemis que ses bienfaits n’avaient pu séduire, ni ses rigueurs
intimider. Un instant, dans la dernière campagne d’Aragon, il avait
vu réunis autour de sa bannière don Fadrique, don Tello et l’infant
don Juan. On dit que dès-lors il avait conçu le projet de les faire
périr tous les trois ;[283] mais le voisinage de l’armée aragonaise,
et le grand nombre de vassaux dévoués que les jeunes princes menaient
à leur suite, l’avaient obligé d’ajourner l’exécution de ses desseins
sinistres. Cependant ces hommes qu’il abhorrait venaient de faire
preuve de zèle à son service. Don Fadrique s’était signalé à l’assaut
de Tarazona ; mais en présence des chevaliers de son ordre, placé
entre la crainte de passer pour un lâche et la nécessité de se montrer
soldat fidèle, il n’avait pu se dispenser de combattre, et sa bravoure
ne paraissait qu’un calcul pour préparer sa défection. Don Tello
avait amené de puissants renforts à l’armée castillanne ; mais à son
affectation de ne paraître qu’entouré de ses fidèles Biscaïens, à
la défiance injurieuse qu’il ne prenait pas la peine de cacher, le
roi croyait surprendre l’aveu de projets coupables, et attribuait
son arrivée sur le théâtre de la guerre plutôt au désir d’épier une
occasion pour le trahir qu’à un dévouement sincère pour sa personne.
D’ailleurs, don Tello n’avait-il pas fait assassiner tout récemment
Juan de Avendaño, émissaire secret de don Pèdre en Biscaïe ? N’avait-il
pas, ainsi que don Fadrique, conseillé de rendre Tarazona au roi
d’Aragon ? Comment espérer que les fils de Léonor se feraient la
guerre entre eux, ou qu’ils oublieraient leur mère assassinée, leurs
amis massacrés à Toro ? En un mot, que ses frères fussent animés de
sentiments généreux ou entraînés par une ambition coupable, don Pèdre
ne voyait en eux que des ennemis. Sa propre haine lui révélait celle
qu’il devait leur inspirer.
Cependant, fidèle à ses habitudes de dissimulation, il leur cachait
avec soin ses inquiétudes, et don Fadrique particulièrement semblait
jouir auprès de lui de la plus haute faveur. Il avait un commandement
très important sur la frontière de Murcie, et le roi lui avait laissé
ses pleins pouvoirs pour la solution des difficultés pendantes entre
la Castille et l’Aragon au sujet de la fixation des limites. De son
côté, don Fadrique affectait un entier dévouement à son frère, et ne
perdait aucune occasion d’en faire montre. Le château de Jumilla, sur
le territoire contesté entre les royaumes de Murcie et de Valence,
avait été occupé par un riche-homme aragonais qui s’en prétendait
propriétaire, tandis que les plénipotentiaires castillans réclamaient
cette forteresse comme comprise dans les domaines de leur maître.[284]
Sans attendre l’issue des négociations fort actives à ce sujet, don
Fadrique s’empara de Jumilla par un coup de main et y fit arborer
la bannière de Casiille. Don Pèdre ne se trompa point sur le motif
qui avait poussé le maître de Saint-Jacques à cet acte d’hostilité,
et n’hésita pas à l’attribuer aux intrigues du comte de Trastamare
intéressé à rompre la trêve. D’ailleurs, don Fadrique était entouré
d’espions, et, tandis qu’il paraissait tout sacrifier pour plaire au
roi, on découvrit qu’il correspondait secrètement avec don Henri et
le roi d’Aragon. Gonzalo Mexia, commandeur de Saint-Jacques, était
leur intermédiaire, et, vers la fin de l’année 1357, il était parti de
Cariñena chargé d’un message mystérieux pour le Maître.[285] C’était
à la suite d’une conférence avec le commandeur que don Fadrique
avait pris Jumilla. Don Pèdre, toujours vivement irrité contre le roi
d’Aragon, accusant d’ailleurs la partialité du légat, était bien résolu
à rompre la trêve et à reprendre les armes ; mais, avant de s’engager
dans une guerre étrangère, il voulut d’abord déraciner autour de lui la
guerre civile.
Dans ce dessein, il s’ouvrit à l’infant d’Aragon don Juan, prince
faible et méchant, pour lequel il avait autant de mépris que
d’aversion ; mais il le regardait comme un instrument maniable, et
c’était à ses yeux le dernier raffinement de la politique que d’armer
ses ennemis les uns contre les autres. Le 29 mai 1358, le roi, instruit
de l’arrivée du maître de Saint-Jacques qu’il venait de mander à
Séville, fit venir de grand matin dans son palais l’infant don Juan et
Diego Perez Sarmiento, adelantade de Castille. Là, dans son cabinet,
leur ayant présenté un crucifix et les Évangiles, il leur fit prêter
d’abord le serment de garder un secret inviolable sur ce qu’il allait
leur découvrir. Puis, s’adressant à l’infant, il lui tint ce discours :
« Cousin, vous savez et je sais aussi que le maître de Saint-Jacques,
don Fadrique mon frère, vous veut du mal et vous le lui rendez. J’ai
des preuves qu’il me trahit, et aujourd’hui je veux le tuer. Je vous
demande de m’aider, et ce faisant vous me rendrez service. Lui mort, je
pars aussitôt pour la Biscaïe, où je compte traiter de même don Tello.
Alors je vous donnerai sa terre de Biscaïe et de Lara ; car, marié,
comme vous l’êtes, avec doña Isabel, fille de don Juan Nuñez de Lara,
ce riche domaine vous revient de plein droit. » Sans se montrer surpris
de cette horrible franchise, et ne pensant qu’à l’immense fortune qu’il
avait toujours convoitée, l’infant répondit avec empressement : « Sire,
je me tiens pour obligé de votre confiance à me révéler vos secrets
desseins. Il est vrai que je hais le maître de Saint-Jacques et ses
frères. Eux me haïssent pour l’amour que je vous porte. C’est pourquoi
je suis content d’apprendre que vous avez résolu de vous défaire du
Maître. Si c’est votre plaisir, moi-même je le tuerai. » Alors le roi :
« Cousin infant, dit-il, je vous remercie, et vous prie de faire ainsi
que vous dites. » Perez Sarmiento, indigné de la bassesse de l’infant,
interrompit d’un ton sévère. « Monseigneur, dit-il à don Juan,
réjouissez-vous de la justice que va faire notre sire le roi, mais
croyez qu’il ne manquera pas d’arbalétriers pour dépêcher le Maître. »
Ces paroles déplurent don Pèdre qui, dans la suite, ne les oublia point.
Quelques heures après cette conversation, don Fadrique entrait à
Séville, venant de Jumilla. On dit qu’en dehors des portes un clerc,
aposté peut-être par Sarmiento, l’avertit en termes mystérieux qu’un
grand danger le menaçait ; mais le Maître ne tint compte de ses
paroles, ou peut-être n’en comprit-il pas le sens.[286] Traversant la
ville sans s’arrêter, il entra dans l’Alcazar avec une suite nombreuse
de chevaliers de ordre et de gentilshommes de sa maison. Il trouva
le roi jouant aux dames avec un de ses courtisans. Déjà passé maître
dans l’art de feindre, don Pèdre reçut don Fadrique d’un air ouvert,
le sourire sur les lèvres, et lui donna sa main à baiser. Puis,
interrompant son jeu, il lui demanda quelle avait été sa dernière étape
et s’il était content de son logis à Séville. Le Maître répondit qu’il
venait de faire une traite de cinq lieues et que, dans son empressement
à présenter ses hommages au roi, il ne s’était pas encore enquis de
son logement. « Et bien ! dit don Pèdre, qui voyait don Fadrique fort
accompagné, occupez-vous d’abord de votre logis, puis vous reviendrez
me voir. » Et après lui avoir fait un signe d’adieu amical il se
remit à son jeu. En quittant le roi, don Fadrique passa chez Marie de
Padilla, qui occupait avec ses filles un appartement dans l’Alcazar.
C’était une espèce de harem, avec son étiquette tout orientale. En
ce moment il dut congédier le chevaliers de sa suite, et entra seul
avec Diego de Padilla, maître de Calatrava, qui, ne sachant rien de
ce qui se tramait, était venu à sa rencontre, pour lui faire honneur,
comme à son collègue. La favorite, douce et bonne, reçut don Fadrique
les larmes aux yeux, et montra tant de tristesse à sa vue qu’il en
fut un peu surpris, bien éloigné cependant de soupçonner la cause de
l’émotion extraordinaire causée par sa présence. Seule avec l’infant
et Perez Sarmiento, elle connaissait les desseins du roi et avait
essayé vainement de le fléchir. Après avoir embrassé les filles de
Marie, qu’il nommait ses nièces, le maître de Saint-Jacques descendit
dans la cour de l’Alcazar, où il comptait retrouver ses gens et sa
monture ; mais les portiers avaient reçu l’ordre de faire évacuer la
cour et de fermer les portes. Persuadé que cette consigne ne pouvait
le regarder, il demandait qu’on fît avancer sa mule, lorsqu’un de ses
chevaliers, nommé Suero Gutierrez, remarquant dans tout le château un
mouvement inaccoutumé, s’approcha de lui. « Monseigneur, dit-il, la
poterne est ouverte, sortez ! Une fois hors de l’Alcazar, les mules ne
vous manqueront pas. » Comme il le pressait, survinrent deux chevaliers
de l’hôtel, qui avertirent don Fadrique que le roi le demandait. Il
obéit aussitôt et se dirigea vers l’appartement du roi, qui occupait
alors un des bâtiments compris dans l’enceinte de l’Alcazar, et qu’on
nommait le palais de fer.[287] A la porte se tenait Pero Lopez Padilla,
chef des arbalétriers à masse de la garde, avec quatre de ses gens.
Don Fadrique, toujours accompagné du maître de Calatrava, heurta à
la porte. Un seul des battants s’ouvrit, e l’on entrevit le roi, qui
cria aussitôt : « Pero Lopez ! arrêtez le Maître ! — Lequel des deux,
sire ? demanda l’officier, hésitant entre don Fadrique et don Diego de
Padilla. — Le maître de Saint-Jacques ! » répondit le roi d’une voix
tonnante. Aussitôt Pero Lopez, saisissant le bras de don Fadrique,
lui dit : « Vous êtes mon prisonnier. » Don Fadrique, atterré, ne
faisait aucune résistance, lorsque le roi cria : « Arbalétriers, tuez
le maître de Saint-Jacques ! » Un instant, la surprise, le respect pour
la croix rouge de Saint-Jacques, tinrent ces hommes immobiles. Alors
un des chevaliers de l’hôtel, s’avançant à la porte : « Traîtres ! que
faites-vous ? dit-il ; n’entendez-vous pas que le roi vous commande
de tuer le Maître ? » Les arbalétriers levaient la masse, lorsque don
Fadrique, se dégageant avec vigueur de l’étreinte de Pero Lopez,
s’élança dans la cour et voulut se mettre en défense. Mais la croisée
de son épée, qu’il portait sous le grand manteau de son ordre, s’était
engagée dans le ceinturon et il ne pouvait dégaîner. Poursuivi par
les arbalétriers, il courait çà et là par la cour, évitant leurs
coups et ne pouvant parvenir à tirer son épée. Enfin un des gardes
du roi, nommé Nuño Fernandez, l’atteignit d’un coup de masse à la
tête et l’abattit. Ses trois compagnons le frappèrent aussitôt à coups
redoublés. Il était étendu par terre et baigné dans son sang lorsque
don Pèdre descendit dans la cour, cherchant de l’œil quelques-uns des
chevaliers de Saint-Jacques qu’il avait résolu de faire périr avec
leur chef. Mais on a vu que, pendant, que don Fadrique rendait visite
à Marie de Padilla, les portiers avaient fait vider la cour à toute sa
suite. Il n’y restait plus que le premier écuyer du Maître, Sancho Ruiz
de Villegas, qui, en apercevant le roi, se précipita dans l’appartement
de Marie de Padilla et saisit entre ses bras l’aînée de ses filles,
cherchant à s’en faire une sauve-garde contre les meurtriers. Don
Pèdre, qui le suivait la dague au poing, lui fit arracher l’enfant
et lui donna le premier coup ; puis, un de ses courtisans, ennemi
particulier de Sancho de Villegas, l’acheva sur la place. Laissant la
chambre de sa maîtresse inondée de sang, le roi redescendit dans la
cour et s’approcha du Maître, qu’il trouva gisant à terre, immobile,
mais respirant encore. Il tira son poignard et le remit à un esclave
africain,[288] pour donner le coup de grace au moribond. Alors, assuré
de sa vengeance, il passa dans une salle à deux pas du cadavre de son
frère et se mit à table.[289]
Don Pèdre pouvait manger devant son ennemi mort ; mais ses repas ne
ressemblaient pas à ceux de Vitellius. Il lui fallait prendre des
forces, car il avait de rudes fatigues à soutenir. Un moment après, il
était à cheval courant vers le nord. Cependant il avait eu le temps de
dépêcher des arbalétriers aux principaux partisans de don Fadrique.
A Cordoue, à Salamanque, à Mora, à Toro, à Villarejo, ces messagers
de mort allaient exécuter ponctuellement leurs ordres terribles.
L’heure de la vengeance avait sonné, et l’implacable mémoire de
don Pèdre allait punir toutes les offenses qu’il avait dissimulées
jusqu’alors. Il n’avait oublié ni Alphonse Tenorio, qui avait tiré
l’épée en sa présence aux conférences de Toro,[290] ni Lope de Bendaña,
ce commandeur de Saint-Jacques qui l’avait joué lorsqu’il vint aux
portes de Ségura.[291] Ce furent ses plus illustres victimes. Les
autres, agents plus ou moins obscurs de don Fadrique ou du comte de
Trastamare, étaient les intermédiaires de leur correspondance avec
les mécontents des principales villes de Castille. Don Juan d’Aragon,
se croyant déjà sûr d’obtenir la seigneurie de Biscaïe, avait résigné
entre les mains du roi la charge d’adelantade de la frontière, qui
fut aussitôt conférée à Enrique Enriquez, alguazil-mayor de Séville.
Garci Gutier Tello, chevalier d’une naissance illustre, remplaça ce
dernier dans les fonctions difficiles de magistrat suprême de la plus
grande ville du royaume. Les ordres de mort, les brevets d’investiture
étaient expédiés d’avance et ne retinrent pas don Pèdre un instant à
Séville. Sept jours lui suffirent pour se rendre à Aguilar del Campo,
dans le royaume de Léon,[292] où il espérait surprendre don Tello,
son frère, avant que le bruit de la mort de don Fadrique l’eût obligé
à se mettre sur ses gardes. Une diligence aussi extraordinaire à
cette époque suppose des relais commandés, et prouve suffisamment que
la mort du maître de Saint-Jacques n’était que le début d’un vaste
plan, longuement médité et préparé avec une singulière prévoyance. Il
s’agissait pour don Pèdre de fonder le despotisme royal sur les ruines
du pouvoir aristocratique ; depuis long-temps il n’avait pas d’autre
pensée. Un hasard sauva don Tello. Il était à la chasse lorsque le roi,
entrant dans Aguilar, fut reconnu par un écuyer qui courut aussitôt
prévenir son maître. Don Tello s’enfuit à toute bride sans regarder
derrière lui. Arrivé en Biscaïe, il n’essaya point de soulever cette
province, où deux ans auparavant il avait victorieusement repoussé les
forces du roi ; il ne s’arrêta pas un instant pour réunir ses vassaux
ou leur donner des ordres ; il ne songeai qu’à mettre la mer entre son
frère et lui. Le 7 juin, il s’embarquait à Bermeo dans une chaloupe
pour gagner Bayonne. Peu d’heures après, don Pèdre entrait à Bermeo,
et, se jetant dans le premier navire qu’il trouva, il lui donna la
chasse jusqu’à la hauteur de Lequeitio. Là, les vents contraires et la
mer menaçante l’obligèrent de renoncer à la poursuite. Moins heureuse
que son mari, doña Juana de Lara, femme de don Tello, était demeurée
prisonnière dans le château d’Aguilar.[293]
On a quelque peine à s’expliquer la conduite des Biscaïens à l’arrivée
du roi. Pas une épée ne sortit du fourreau pour défendre les droits de
l’héritier de Lara, et ces hardis montagnards, qui naguère se levaient
en masse pour repousser l’invasion d’une armée castillanne, semblent
avoir accueilli sans opposition, bien plus, avec allégresse, don Pèdre
poursuivant leur seigneur à la tête de quelques arbalétriers. Sans
doute le gouvernement de don Tello avait indisposé le peuple basque,
si jaloux de ses antiques libertés. Cet Avendaño, qui d’abord avait
conduit ses compatriotes contre les troupes du roi, et qui, depuis,
avait péri assassiné par ordre de don Tello, paraît avoir été l’ame
de cette résistance énergique. On doit voir en lui un de ces grands
citoyens, un de ces chefs nationaux, à peine connus hors de leur
province, mais qui, représentants des intérêts populaires, exercent sur
leurs compatriotes une autorité sans limites. La dernière guerre civile
de l’Espagne a montré tout le pouvoir de tels chefs. En s’attachant
Avendaño, don Pèdre avait préparé la conquête de la Biscaïe. Maintenant
il se présentait comme son vengeur, et c’est pourquoi il fut reçu
à bras ouverts. Son premier soin fut de s’entourer des principaux
citoyens de la seigneurie de Biscaïe. Présents, flatteries, promesses,
le roi n’épargna rien pour les gagner. Le moyen le plus sûr, celui
qu’il mit habilement en usage, fut d’affecter le plus grand respect
pour leur indépendance. Aussi publiait-il qu’après avoir délivré les
Biscaïens d’un seigneur qui les opprimait, il laissait à l’assemblée
nationale le soin d’en élire un nouveau. Cependant, de tous côtés il
mande les députés de la province, et, comédien d’autant plus habile
que le rôle qu’il jouait n’était pas entièrement feint, il se montre à
leurs yeux comme le vengeur du peuple et l’ennemi des tyrans féodaux
dont il a déjà tant réduit la puissance. Un jeune prince rempli
d’ardeur et de feu, causant familièrement de ses projets avec ces
libres montagnards, gagna facilement leur confiance. D’un autre côté,
don Juan d’Aragon, qui suivait le roi depuis Séville, leurré par ses
promesses, réclamait hautement la seigneurie de Biscaïe et le pressait
de faire reconnaître ses droits. Le roi, prodigue de serments, lui
répétait qu’il n’était venu à autre intention, et l’assurait que le
consentement de la diète n’était qu’une vaine formalité, et qu’il était
certain de l’obtenir. Il convoque aussitôt les députés biscaïens à
Guernica et se rend lui-même à cette réunion, toujours tenue en plein
air, selon une coutume antique, sous un arbre, objet d’une vénération
presque superstitieuse pour les habitants de la Biscaïe.[294] Là, le
roi, dans un discours étudié, reconnaissant d’abord l’indépendance
absolue de la diète, l’entretint des droits que don Juan tenait de
sa femme, seconde fille de Nuñez de Lara, et son héritière depuis la
déchéance de don Tello et de doña Juana. Il conclut en demandant aux
députés s’ils voulaient reconnaître don Juan pour leur seigneur. A
peine eut-il achevé qu’un cri s’élève : « Jamais la Biscaïe n’aura
d’autre seigneur que le roi de Castille. Nous n’en voulons point
d’autre ! » Ce cri poussé par dix mille voix était l’expression
de l’orgueil et du bon sens national. Puisqu’il fallait avoir un
seigneur, les Basques voulaient que ce seigneur ne fût le vassal de
personne.[295] Don Pèdre, affectant la surprise, remercia l’assemblée,
et, sans s’expliquer sur l’offre qu’on lui faisait, témoigna combien
il était flatté d’un hommage auquel il était loin de s’attendre. Mais
l’infant commençait à s’apercevoir qu’il était pris pour dupe. Il
éclatait en reproches. Pour l’apaiser, le roi lui promit de tenter un
nouvel effort. « A Guernica, dit-il, l’assemblée réunie à la hâte n’a
fait entendre que le vœu de quelques cantons. A Bilbao, la principale
ville de la seigneurie, j’obtiendrai plus facilement que les Biscaïens
vous rendent hommage. D’après les priviléges de la province, c’est dans
cette capitale seulement que la reconnaissance du seigneur doit avoir
lieu.[296] »
Quinze jours s’étaient écoulés depuis la mort de don Fadrique, six
depuis la fuite de don Tello, et déjà don Pèdre, sans armée, était
maître de toute la Biscaïe. Le lendemain de son arrivée à Bilbao, il
mande l’infant, qui se rend à son palais suivi de deux ou trois écuyers
que l’étiquette arrêtait à la porte de la chambre du roi. L’infant
n’avait point d’épée, mais seulement une dague à la ceinture. Quelques
courtisans l’entourent, et, comme en plaisantant, examinent son arme et
la lui enlèvent. Tout à coup un chambellan le saisit à bras le corps,
et en même temps un arbalétrier de la garde, Juan Diente, un de ceux
qui avaient tué don Fadrique, lui assène par derrière un coup de masse
sur la tête. Étourdi du coup, don Juan se dégage, et, tout chancelant,
s’approche de Hinestrosa, qui lui présente la pointe de son épée et lui
crie de ne pas avancer. Alors les arbalétriers, redoublant leurs coups,
le renversent et l’assomment. La place devant le palais était remplie
de peuple. Une fenêtre s’ouvre et l’on jette le cadavre au milieu de
la foule en criant : « Biscaïens, voilà celui qui se prétendait votre
seigneur ! » Et la foule trouva que le roi avait fait justice et qu’il
savait défendre les franchises de la Biscaïe.[297]