III.

Cependant le cardinal Guillaume, accouru sur le théâtre de la guerre

avec la mission d’interposer l’autorité du saint-siége entre les deux

princes rivaux, avait profité de la première impression produite sur

don Pèdre par la rébellion de La Cerda pour en obtenir une trêve de

quinze jours. Elle avait été signée à Deza, et le cardinal employait

ce délai en négociations, s’offrant comme arbitre aux deux rois, et

les conjurant de remettre leur querelle à la décision du saint-père.

La trêve n’était pas encore expirée que don Pèdre, rassuré sur la

situation de l’Andalousie, franchit brusquement la frontière et se

porta sur Tarazona, ville riche à cette époque, mais médiocrement

fortifiée. Dès qu’il en eut reconnu l’enceinte, il fit donner

l’assaut au quartier maure, où les murailles étaient moins élevées,

par les chevaliers de Saint-Jacques, sous les ordres de leur maître

don Fadrique. Après un combat assez court, quoique sanglant, ils

pénétrèrent dans la ville. Mais une partie de la garnison parvint à

se réfugier dans un autre quartier nommé l’Azuda, qui, entouré d’un

rempart, formail comme une ville distincte, car l’Azuda avait son

seigneur féodal, Guillaume de Lorriz, conseiller du roi d’Aragon et

gouverneur de Valence. Il était absent en ce moment, et sa femme,

tremblante dans son donjon, n’avait ni l’énergie ni le pouvoir

nécessaire pour prolonger la résistance. La nuit avait interrompu

l’attaque. Dès le lendemain, les assiégés de l’Azuda se rendirent

par une capitulation qui mérite d’être rapportée, car elle montre ce

qu’était à cette époque le droit de la guerre. Il fut convenu que tous

les habitants de Tarazona sortiraient de la ville _avec leurs corps_

et ce qu’ils pourraient emporter sur leurs épaules, le vainqueur leur

accordant un sauf-conduit et une escorte pour les conduire à Tudela en

Navarre, éloignée de quatre lieues. Les maisons et tous les immeubles

devaient appartenir au roi de Castille.[265] Ainsi, au XIVe siècle,

en Espagne, la guerre se faisait entre chrétiens comme à l’époque de

l’expulsion des Arabes, ou comme en Italie aux premiers temps de Rome.

On chassait les habitants de leurs demeures et la terre était partagée

entre les soldats de l’armée victorieuse, à la charge de la cultiver et

de la défendre.

Maître de Tarazona, don Pèdre assiégea et prit rapidement plusieurs

petites places du voisinage. Dans le château de Los Fayos, il se

retrouva en présence de ce Martin Abarca, épargné par lui à la prise

de Toro ; mais il ne fallait pas implorer deux fois sa clémence, et

Abarca fut aussitôt mis à mort. Les succès du roi et le partage du

territoire de Tarazona excitèrent un vif enthousiasme en Castille ;

toute la noblesse, vassaux fidèles ou ligueurs repentants, accouraient

sous la bannière royale. L’infant don Juan d’Aragon et don Fernand

de Castro, mortellement brouillés avec les bâtards, amenèrent de

nombreux renforts. Don Tello lui-même, se déterminant enfin à quitter

la Biscaïe, arrivait au camp du roi avec ses vassaux et beaucoup

d’infanterie légère. Des étrangers venaient offrir leurs services.

Le sire d’Albret, apprenant que son ennemi particulier, le comte

de Foix, était à la solde du roi d’Aragon, passa les Pyrénées pour

se mettre aux ordres de don Pèdre avec une troupe d’hommes d’armes

aguerris par leurs longues campagnes en France.[266] C’est qu’alors la

guerre était un métier lucratif et l’occasion de grandes fortunes. Le

riche-homme espérait y gagner des terres et des châteaux ; le simple

écuyer comptait que sa bonne lance lui vaudrait maint chevalier à

mettre à rançon, mainte belle armure, maint cheval de bataille. Tous

rêvaient le pillage des villes sans défense. Peu de jours après la

prise de Tarazona, don Pèdre se vit à la tête de 7,000 hommes d’armes

et de 2,000 génétaires, sans compter l’infanterie, alors trop peu

estimée pour que les auteurs du moyen-âge prennent la peine d’en

rapporter le nombre.[267] Les Aragonais étaient fort inférieurs en

forces, même depuis l’arrivée de leurs auxiliaires d’au-delà des

monts, et celle des cavaliers de don Henri ; cependant, animés par la

présence de leur roi, ils s’avancèrent hardiment jusqu’à Borja, à

quatre lieues seulement du gros de l’ennemi. Plein de confiance, don

Pèdre vint aussitôt offrir la bataille, mais l’Aragonais était trop

prudent pour l’accepter, et il se tint immobile au pied des remparts

de Borja, satisfait de couvrir cette place importante et d’empêcher

le Castillan d’en former le siége. Alors la stratégie était un art

oublié. Un général croyait en avoir fait assez pour sa gloire quand

il avait présenté le combat en rase campagne, ne soupçonnant pas

que, par des manœuvres, il pût y contraindre son adversaire. Pendant

quelques heures, les deux armées furent en présence, témoins immobiles

d’escarmouches insignifiantes que la chaleur accablante termina

bientôt. De part et d’autre, plusieurs soldats tombèrent morts de soif

ou frappés de coups de soleil.[268] Dès qu’il fut constaté que les

Aragonais ne se hasarderaient pas en plaine, et que les Castillans

ne les attaqueraient pas à l’abri des remparts de Borja, la retraite

fut sonnée, et les deux rois crurent avoir fait une campagne. Don

Pèdre revint à Tarazona, et Pierre IV à Saragosse. C’était laisser le

champ libre au légat, qui renouvela avec plus de force que jamais ses

instances pour un accommodement.

Histoire de don Pèdre Ier, roi de Castille · 第 72 / 163 题