Cependant le cardinal Guillaume, accouru sur le théâtre de la guerre
avec la mission d’interposer l’autorité du saint-siége entre les deux
princes rivaux, avait profité de la première impression produite sur
don Pèdre par la rébellion de La Cerda pour en obtenir une trêve de
quinze jours. Elle avait été signée à Deza, et le cardinal employait
ce délai en négociations, s’offrant comme arbitre aux deux rois, et
les conjurant de remettre leur querelle à la décision du saint-père.
La trêve n’était pas encore expirée que don Pèdre, rassuré sur la
situation de l’Andalousie, franchit brusquement la frontière et se
porta sur Tarazona, ville riche à cette époque, mais médiocrement
fortifiée. Dès qu’il en eut reconnu l’enceinte, il fit donner
l’assaut au quartier maure, où les murailles étaient moins élevées,
par les chevaliers de Saint-Jacques, sous les ordres de leur maître
don Fadrique. Après un combat assez court, quoique sanglant, ils
pénétrèrent dans la ville. Mais une partie de la garnison parvint à
se réfugier dans un autre quartier nommé l’Azuda, qui, entouré d’un
rempart, formail comme une ville distincte, car l’Azuda avait son
seigneur féodal, Guillaume de Lorriz, conseiller du roi d’Aragon et
gouverneur de Valence. Il était absent en ce moment, et sa femme,
tremblante dans son donjon, n’avait ni l’énergie ni le pouvoir
nécessaire pour prolonger la résistance. La nuit avait interrompu
l’attaque. Dès le lendemain, les assiégés de l’Azuda se rendirent
par une capitulation qui mérite d’être rapportée, car elle montre ce
qu’était à cette époque le droit de la guerre. Il fut convenu que tous
les habitants de Tarazona sortiraient de la ville _avec leurs corps_
et ce qu’ils pourraient emporter sur leurs épaules, le vainqueur leur
accordant un sauf-conduit et une escorte pour les conduire à Tudela en
Navarre, éloignée de quatre lieues. Les maisons et tous les immeubles
devaient appartenir au roi de Castille.[265] Ainsi, au XIVe siècle,
en Espagne, la guerre se faisait entre chrétiens comme à l’époque de
l’expulsion des Arabes, ou comme en Italie aux premiers temps de Rome.
On chassait les habitants de leurs demeures et la terre était partagée
entre les soldats de l’armée victorieuse, à la charge de la cultiver et
de la défendre.
Maître de Tarazona, don Pèdre assiégea et prit rapidement plusieurs
petites places du voisinage. Dans le château de Los Fayos, il se
retrouva en présence de ce Martin Abarca, épargné par lui à la prise
de Toro ; mais il ne fallait pas implorer deux fois sa clémence, et
Abarca fut aussitôt mis à mort. Les succès du roi et le partage du
territoire de Tarazona excitèrent un vif enthousiasme en Castille ;
toute la noblesse, vassaux fidèles ou ligueurs repentants, accouraient
sous la bannière royale. L’infant don Juan d’Aragon et don Fernand
de Castro, mortellement brouillés avec les bâtards, amenèrent de
nombreux renforts. Don Tello lui-même, se déterminant enfin à quitter
la Biscaïe, arrivait au camp du roi avec ses vassaux et beaucoup
d’infanterie légère. Des étrangers venaient offrir leurs services.
Le sire d’Albret, apprenant que son ennemi particulier, le comte
de Foix, était à la solde du roi d’Aragon, passa les Pyrénées pour
se mettre aux ordres de don Pèdre avec une troupe d’hommes d’armes
aguerris par leurs longues campagnes en France.[266] C’est qu’alors la
guerre était un métier lucratif et l’occasion de grandes fortunes. Le
riche-homme espérait y gagner des terres et des châteaux ; le simple
écuyer comptait que sa bonne lance lui vaudrait maint chevalier à
mettre à rançon, mainte belle armure, maint cheval de bataille. Tous
rêvaient le pillage des villes sans défense. Peu de jours après la
prise de Tarazona, don Pèdre se vit à la tête de 7,000 hommes d’armes
et de 2,000 génétaires, sans compter l’infanterie, alors trop peu
estimée pour que les auteurs du moyen-âge prennent la peine d’en
rapporter le nombre.[267] Les Aragonais étaient fort inférieurs en
forces, même depuis l’arrivée de leurs auxiliaires d’au-delà des
monts, et celle des cavaliers de don Henri ; cependant, animés par la
présence de leur roi, ils s’avancèrent hardiment jusqu’à Borja, à
quatre lieues seulement du gros de l’ennemi. Plein de confiance, don
Pèdre vint aussitôt offrir la bataille, mais l’Aragonais était trop
prudent pour l’accepter, et il se tint immobile au pied des remparts
de Borja, satisfait de couvrir cette place importante et d’empêcher
le Castillan d’en former le siége. Alors la stratégie était un art
oublié. Un général croyait en avoir fait assez pour sa gloire quand
il avait présenté le combat en rase campagne, ne soupçonnant pas
que, par des manœuvres, il pût y contraindre son adversaire. Pendant
quelques heures, les deux armées furent en présence, témoins immobiles
d’escarmouches insignifiantes que la chaleur accablante termina
bientôt. De part et d’autre, plusieurs soldats tombèrent morts de soif
ou frappés de coups de soleil.[268] Dès qu’il fut constaté que les
Aragonais ne se hasarderaient pas en plaine, et que les Castillans
ne les attaqueraient pas à l’abri des remparts de Borja, la retraite
fut sonnée, et les deux rois crurent avoir fait une campagne. Don
Pèdre revint à Tarazona, et Pierre IV à Saragosse. C’était laisser le
champ libre au légat, qui renouvela avec plus de force que jamais ses
instances pour un accommodement.