II.

Les seigneurs castillans expulsés de l’Aragon, ou plutôt députés à don

Henri, le trouvèrent déjà aux gages du roi de France, près de quitter

Paris pour joindre la nombreuse armée qui peu de temps après allait

être détruite dans les plaines du Poitou. Les offres du roi d’Aragon

changèrent aussitôt les projets du Comte, empressé de renoncer au rôle

de capitaine d’aventure pour devenir le chef des mécontents de la

Castille. Acceptant sans hésiter les conditions qu’on lui présentait,

il quitta la France et parut bientôt sur le théâtre de la guerre avec

une suite nombreuse de bannis qui s’étaient attachés à sa personne. Aux

termes du traité qu’il conclut à Pina avec Pierre IV, dès son entrée en

Aragon,[253] il lui rendit hommage et s’engagea à le servir fidèlement

comme son seigneur naturel. En retour, il devait recevoir l’investiture

de tous les domaines appartenant aux infants d’Aragon actuellement

au service du roi de Castille, sauf la seigneurie d’Albarracin que

Pierre IV se réservait expressément. Outre ces possessions immenses,

mais qu’il fallait conquérir, don Henri obtint immédiatement plusieurs

châteaux dans les états du roi,[254] ainsi que la plupart des terres

confisquées par ce prince sur sa belle-mère doña Léonor, toutefois

avec cette clause remarquable, que, _content_ ou _mécontent_,[255] il

fût toujours tenu d’y recevoir son nouveau suzerain le roi d’Aragon.

A ces dons magnifiques fut ajouté un traitement annuel de 130,000

sous barcelonais,[256] sans compter la solde de 600 hommes d’armes et

d’autant de génétaires[257] dont il aurait le commandement particulier,

à raison de sept sous par jour et par homme pour les premiers et

de cinq sous pour les seconds. Pierre IV s’engageait encore à ne

jamais conclure de paix ou de trêve avec le roi de Castille sans le

consentement du comte de Trastamare. Je ne dois point oublier un

article du traité de Pina qui indique assez clairement de quelles armes

les nouveaux alliés comptaient faire usage. Il stipulait que, si don

Fadrique passait au service du roi d’Aragon et lui faisait hommage,

il aurait l’investiture de tous les biens appartenant à l’ordre de

Saint-Jacques et dépendant de cette couronne.[258] Il est impossible

de savoir si cette clause fut introduite avec le consentement ou à

l’insu de don Fadrique, mais il y a grande apparence que les relations

entre les deux frères n’avaient jamais été complétement interrompues.

Quoi qu’il en soit, si cet article vint à la connaissance de don Pèdre,

il dut accroître sa méfiance et ses soupçons contre le maître de

Saint-Jacques qu’il crut d’intelligence avec ses ennemis.

Tandis que Pierre IV attirait à son service les émigrés castillans, la

fidélité de ses sujets était mise à l’épreuve. Vers la fin de 1356, don

Pèdre envoya dans le royaume de Valence l’infant don Fernand qui venait

de se _dénaturer_, c’est-à-dire de renoncer solennellement à l’hommage

qu’il devait au roi d’Aragon comme à son seigneur naturel.[259] Don

Pèdre espérait que l’infant allait rallier les restes des confédérés

de l’Union. Mais les temps étaient bien changés ; nul vestige de

ces passions si violentes qui avaient agité le pays neuf années

auparavant. L’infant était oublié ainsi que l’Union. Pas une seule

ville ne se déclara pour lui, pas un chevalier ne joignit sa bannière

à la sienne. Après quelques escarmouches insignifiantes, il fut obligé

de se replier honteusement sur Murcie devant les troupes conduites

par don Pèdre d’Exerica et le comte de Denia. Il semblait n’être

entré dans le royaume de Valence que pour faire éclater la fidélité

du peuple qu’il prétendait corrompre. Alicante, la plus forte de ses

places, chassa la garnison castillanne qui l’occupait depuis la cession

faite par l’infant à don Pèdre ; aussitôt les Aragonais s’empressèrent

d’en augmenter les fortifications et de la mettre à l’abri de toute

insulte.[260]

La guerre, qui jusqu’alors n’avait été qu’une suite de rapides

incursions ou plutôt de pillages, semblait devoir prendre une face

nouvelle au commencement de l’année 1357. De part et d’autre on avait

employé l’hiver à de grands préparatifs. Don Pèdre, pour se procurer

de l’argent, avait eu recours aux négociants de Séville, qui lui

firent des avances considérables. Il ne craignit point, pour augmenter

ses ressources, de s’emparer des riches ornements qui décoraient les

tombeaux de saint Ferdinand, de la reine Beatriz et de leur fils don

Alphonse X.[261] Ces objets, beaucoup plus précieux par le travail

que par la matière, disparurent dès-lors sans que le clergé osât y

mettre obstacle ; le roi publiait qu’il ne fallait pas laisser tant de

richesses exposées à la cupidité des voleurs dans un lieu mal gardé.

Tel fut le prétexte frivole de ce sacrilége que les arts déplorent

aujourd’hui.

Vers la même époque, c’est-à-dire dans les premiers jours de janvier

1357, la reine Marie, mère de don Pèdre, mourut à Evora après une

courte maladie. On a vu qu’elle avait quitté la Castille peu après la

prise de Toro et qu’elle s’était réfugiée en Portugal. Elle y vécut

quelque temps, en apparence étrangère à toute intrigue politique, plus

occupée, comme il semble, de donner un successeur à Martin Telho qu’à

disputer le pouvoir à son fils. Suivant le bruit public, le poison

abrégea ses jours.[262] Des écrivains modernes ont accusé don Pèdre

d’avoir puni par un parricide la partialité que la reine avait montrée

pour la cause des ligueurs. Je crois inutile de le justifier d’une

accusation qui ne repose sur aucun fondement et que ne confirme nul

témoignage contemporain. La reine Marie était trop universellement

méprisée pour rallier aucune des factions qui divisaient la Castille.

On la savait incapable de jouer un rôle politique ; le hasard seul

avait mis un instant entre ses mains les destinées du royaume, lorsque

pendant l’absence de son fils elle livra Toro aux confédérés. Il faut,

de parti pris, attribuer à don Pèdre les actions les plus atroces pour

lui imputer jusqu’à des crimes complétement inutiles. Si la mort de la

reine Marie ne fut pas naturelle, l’opinion des plus graves auteurs

contemporains en fait retomber la responsabilité sur le roi de Portugal

son père, irrité, dit-on, du scandale de ses nouvelles amours. Ayala,

en rapportant le fait comme accrédité de son temps, n’exprime ni pitié

pour la victime, ni blâme pour son bourreau. Roi et père, Alphonse de

Portugal, en vengeant l’honneur de sa maison, usait d’un droit, et,

dans les idées du moyen-âge, remplissait presque un devoir.[263]

L’hiver durait encore quand don Pèdre quitta Séville pour aller

prendre à Molina le commandement des troupes qu’il y rassemblait de

toutes parts. Mais, avant de mettre le pied sur le territoire ennemi,

une nouvelle défection vint le surprendre et l’alarmer au milieu de

ses projets de conquête. Pendant son séjour à Séville, le roi avait

paru touché de la rare beauté de doña Aldonza, fille du fameux Alonso

Coronel, et femme de don Alvar Perez de Guzman. Les attentions d’un

roi de vingt-trois ans, déjà connu par l’emportement de ses passions,

devaient effrayer le mari de doña Aldonza. Elles n’avaient pas moins

causé d’inquiétude aux parents de Marie de Padilla, et j’ai rapporté

qu’on avait attribué leurs conseils belliqueux au désir d’éloigner

le roi de Séville. La guerre déclarée, don Alvar reçut l’ordre de

partir pour la frontière d’Aragon avec son beau-frère, don Juan de

La Cerda ; il devait commander un petit corps de troupes cantonné à

Seron. Là, des bruits alarmants pour son honneur vinrent le remplir

d’indignation et de désespoir. Persuadés que le roi voulait profiter

de leur absence pour leur faire le plus sanglant outrage, les deux

beaux-frères quittèrent précipitamment le poste qui leur était confié.

Don Alvar, ayant mandé sa femme auprès de lui, passa la frontière et

offrit ses services à l’Aragonais, tandis que don Juan de La Cerda,

plus hardi, se jeta dans le château de Gibraleon, dont il avait reçu

l’investiture par le traité secret conclu à Toro entre les ligueurs

et le roi prisonnier. Maître de cette forteresse, héritier des

biens et des clients d’Alonso Coronel, il se flattait de faire une

puissante diversion et même d’exciter la guerre civile au sein de

l’Andalousie.[264] A la nouvelle de ces mouvements, le roi hésita

quelque temps sur le parti qu’il devait prendre. Un moment, il fut

sur le point de retourner à Séville, mais bientôt, mieux instruit des

dispositions manifestées par les riches-hommes et les communes au bruit

de cette levée de boucliers, il se détermina à pousser sa pointe et à

pénétrer en Aragon.

Histoire de don Pèdre Ier, roi de Castille · 第 71 / 163 题