IV.

En examinant les pétitions adressées au roi par les députés des

villes, on reconnaît le rôle important qu’ils avaient alors dans les

assemblées nationales. C’est en effet dans leurs cahiers seulement

que se trouvent traitées les questions les plus élevées et les plus

intéressantes pour la prospérité du pays. Ils offrent le mélange,

naturel à l’époque où ils furent rédigés, d’idées grandes et généreuses

et de préjugés étroits. Tel est le moyen-âge, surtout en Espagne ; et,

si l’on compare les opinions exprimées dans les cortès de Valladolid

avec celles qui dominaient alors dans tout le reste de l’Europe, la

barbarie de certaines institutions de la Castille causera moins de

surprise que la sagesse de quelques autres n’excitera d’admiration. Qui

s’étonnera de voir, en 1351, les députés des communes demander pour

les débiteurs chrétiens l’autorisation de faire banqueroute à leurs

créanciers juifs,[96] ou bien vouloir interdire à ces derniers le droit

de posséder des terres, en leur accordant celui de prêter à usure ?[97]

Ce qui surprendra davantage, c’est que, dans la même assemblée, on

réclame et l’on obtienne l’abolition des maîtrises et la liberté la

plus complète dans l’exercice de toutes les professions ;[98] qu’on y

stipule l’inviolabilité des députés ;[99] qu’on y demande des garanties

pour la liberté individuelle ;[100] enfin, qu’on arrache à la couronne

la promesse de révoquer ces immunités scandaleuses qui, dispensant de

l’impôt quelques privilégiés, en rendaient le poids intolérable aux

autres citoyens.[101]

Environ la moitié des réclamations présentées par les communes a

pour objet la réforme des abus existant dans la répartition ou le

prélèvement des taxes. Au nombre et à la gravité des plaintes, on juge

quelle est l’étendue du désordre dans cette partie de l’administration.

Parmi les mesures provoquées par les cortès, il faut citer un nouveau

recensement général pour établir l’assiette de la capitation,

recensement devenu absolument nécessaire depuis le fléau qui venait

de ravager la Péninsule, et l’établissement d’une surveillance

particulière pour réprimer les exactions ordinaires alors aux officiers

du fisc. A certains égards, cette dernière institution rappelle celle

des _Missi dominici_ de Charlemagne.[102]

L’administration de la justice donne également lieu à de nombreuses

remontrances, mais où percent clairement les jalousies aveugles des

différentes provinces de la monarchie, trop nouvellement réunies pour

avoir encore oublié leurs vieilles antipathies, au point de former

un corps de nation. Chaque ville voudrait que ses magistrats fussent

choisis sur son territoire ; elle ne regarde pas comme un concitoyen,

elle croit presque un ennemi quiconque est né hors de ses murs.[103]

Une réclamation plus juste et plus éclairée obtient de la couronne

que nul ne sera soustrait à ses juges naturels ; que des commissaires

royaux surveilleront avec vigilance les officiers de justice ;[104]

enfin, comme dernière ressource contre la prévarication des magistrats,

que tout Castillan pourra venir porter ses plaintes par devant le roi

lui-même.[105]

L’audace des bandits qui infestaient les grandes routes, et qui

pillaient même les villages et les villes, appelait les mesures

les plus énergiques. Sur la demande des députés, le roi ordonne

l’institution d’une garde civique chargée de la police et

particulièrement de la poursuite des malfaiteurs. On devine la grandeur

du mal à l’énergie des remèdes employés pour le combattre. Toute la

population de la Castille est mise sous les armes. Dans chaque ville

ou village, un quart des habitants doit toujours être prêt à courir

sus aux brigands. On fixe la distance à laquelle la poursuite doit

s’étendre ; on dispose les hommes d’armes par relais, si je puis

m’exprimer ainsi, qui se succéderont les uns aux autres jusqu’à la

prise ou l’extermination des bandits. Mais ce n’est pas seulement

contre les voleurs de grands chemins que cette milice doit agir.

Elle est encore chargée de combattre les rebelles au gouvernement,

et ses services sont particulièrement requis pour la destruction des

_maisons fortes_ (_casas fuertes_) : c’est ainsi que sont désignées les

retraites de ces gentilshommes ennemis des lois, alors très nombreux

dans toute l’Espagne. Pour faire le siége de ces forteresses, les

lieutenants du roi pourront convoquer les milices de cinq lieues à la

ronde et emmener la moitié des hommes valides.[106] A ces dispositions

il faut encore ajouter des peines portées contre les mendiants et les

vagabonds, parmi lesquels se recrutent d’ordinaire les ennemis de la

tranquillité publique.[107]

Les relations de la Castille avec les royaumes voisins rentraient

dans la compétence des cortès générales. Les communes réclament

contre un tarif de douanes établi par la Navarre, et demandent la

révocation d’une convention commerciale entre la Castille et l’Aragon,

onéreuse à la première de ces deux puissances. On voit encore les

villes maritimes de la Biscaïe solliciter la ratification d’un traité

qu’elles ont conclu avec l’Angleterre, de leur propre autorité,

comme il semble.[108] Alors les cités commerçantes jouissaient d’une

indépendance singulière. On sait que, deux siècles après, le Portugal,

en paix avec le roi de France, avait une rude guerre à soutenir contre

un bourgeois de Dieppe.[109]

Pendant les voyages d’un roi de Castille, voyages fréquents à cette

époque où il n’y avait pas de résidence fixe pour la cour, les villes

et les ordres militaires étaient tenus de le défrayer ainsi que toute

sa suite. On lui devait ce que l’on appelait _la chère_ (_yantares_),

et la dépense était souvent fort considérable, d’autant plus qu’en de

telles occasions les officiers du roi l’augmentaient indéfiniment par

leurs exigences. Sur la réclamation des communes, un règlement fixa la

quotité de la dépense, la nature des prestations et jusqu’au menu des

repas offerts. Il fut stipulé que le roi et la reine seuls auraient

droit à exiger des frais de réception pendant leurs voyages.[110]

Parmi les nombreuses pétitions adressées au roi par les députés des

villes, on cherche en vain quelques plaintes contre les usurpations

ou les violences des riches-hommes. L’accord apparent des deux ordres

est remarquable dans un temps où les collisions étaient assurément

fréquentes entre la noblesse et les communes. Telle est leur

concorde dans les cortès de Valladolid, que les députés des villes

recommandent au roi les cahiers des deux autres ordres, et appellent

particulièrement son intérêt sur la situation des gentilshommes ruinés

par l’épidémie.[111] On en doit conclure qu’il existait des conférences

entre les différentes classes de députés, ou, comme l’on dirait

aujourd’hui, des communications des chambres entre elles. Sans doute

un certain nombre d’affaires discutées devant des commissions mixtes

n’étaient point portées devant le roi, lorsque les débats avaient fini

par un accommodement amiable. Je ne trouve qu’un seul article exprimant

une dissidence entre les communes et le clergé. Les premières supplient

le roi de réprimer les abus de l’excommunication lancée par les

ecclésiastiques et de limiter les amendes encourues par les personnes

frappées des foudres de l’église.[112]

Les intérêts de l’agriculture et du commerce n’ont point été négligés

par les cortès de Valladolid, et plusieurs articles remarquables

témoignent hautement de leur sollicitude. C’est ainsi que sont

réglées nombre de questions relatives au passage et au droit de

pâture des troupeaux nomades,[113] à l’exportation et au transit

des grains, des bestiaux, des chevaux, des bois de construction

et des métaux précieux.[114] D’autres ordonnances ont pour but de

prévenir la destruction des forêts, déjà redoutée en Castille au

XIVe siècle.[115] A ces règlements fort nombreux viennent encore

s’ajouter quelques lois somptuaires, la plupart renouvelées des règnes

précédents, et toujours destinées à demeurer sans exécution.[116]

Histoire de don Pèdre Ier, roi de Castille · 第 38 / 163 题