Alburquerque avait eu bon marché de ces jeunes princes ; maintenant il
allait essayer son pouvoir contre des adversaires plus redoutables.
C’était surtout la riche commune de Burgos que menaçait sa vengeance.
Les bourgeois de cette ville, la plus importante de toute la
Castille-Vieille, et les riches-hommes confédérés avec eux, ne
cachaient point leur haine contre son gouvernement. Lorsque la maladie
de don Pèdre avait révélé les sentiments de tout le royaume au sujet
des prétendants à la couronne, Burgos s’était ouvertement prononcé
pour don Juan Nuñez. En ce moment un des principaux adhérents de ce
chef regretté, don Garci Laso de la Vega, se trouvait à Burgos avec
une troupe nombreuse de vassaux et de clients. A l’approche du roi, il
sortit au devant de lui et vint le rencontrer à quatre lieues de la
ville, près d’un bourg nommé Celada. Dans son orgueil féodal, Garci
Laso marchait accompagné d’une escorte princière. Ses deux gendres,
Rui Gonzalez de Castañeda et Pero Ruiz Carrillo,[80] son petit-fils,
Gomez Carrillo, conduisaient à sa suite une multitude de chevaliers et
d’écuyers, la plupart parents pauvres vivant de sa large hospitalité,
toujours prêts en retour à épouser ses querelles, habitués à lui
obéir comme à un chef de guerre et un père de famille. On ne manqua
pas de faire remarquer au jeune roi cet appareil qui semblait destiné
plutôt à le braver qu’à lui faire honneur. Dès la première entrevue,
Manrique, créature d’Alburquerque, et l’ennemi particulier de Garci
Laso, échangea publiquement avec ce seigneur des paroles hautaines.
En présence même du roi une querelle bruyante s’engagea, prévue sans
doute et préparée par le ministre. Le roi imposa silence aux deux
adversaires qui, pour cette fois, voulurent bien obéir ; mais, le
lendemain, comme on se mettait en marche pour Burgos, Garci Laso et les
siens parurent en armes et plus nombreux que la veille. Déjà Manrique
et les cavaliers de sa suite revêtaient leurs armures à la hâte, les
deux troupes faisaient mine de vouloir se charger, lorsque le roi,
accourant en personne, prévint encore un conflit. On leur ordonna de
marcher en deux gros distincts assez éloignés l’un de l’autre pour
éviter toute occasion de désordre. Cependant les bourgeois de Burgos,
instruits de ces querelles, envoyèrent à Celada une députation pour
représenter au roi le danger que courrait la ville en recevant à la
fois les deux factions ennemies, et pour le supplier de n’y entrer
qu’avec une escorte peu considérable. On ajoutait que les habitants
verraient avec peine dans leurs murs la présence d’Alburquerque, dont
ils connaissaient les mauvaises dispositions à leur égard. Bien que
présentées avec toutes les formules de respect et d’humilité, ces
remontrances trop libres déplurent à un jeune prince ignorant les
priviléges et les franchises des communes, et instruit par sa mère
et son ministre à croire que tout devait plier devant ses volontés.
Alburquerque n’eut pas de peine à traduire en menaces factieuses le
message du conseil de Burgos. Il fallait, dit-il, donner une leçon à
ces bourgeois arrogants, et en faire un exemple pour intimider ceux
qui voudraient les imiter. Au nom du roi, il répondit à la députation
qu’il n’appartenait pas aux communes de régler l’escorte d’un roi de
Castille ; et sur-le-champ don Pèdre, avec sa petite armée, marcha
vers la ville, lances hautes et enseignes flottantes.
Manrique le précédait avec une avant-garde, et déjà s’était logé
militairement dans la Juiverie, quartier qui, séparé, suivant l’usage,
du reste de la ville par une forte muraille, formait comme une
citadelle intérieure. De la part des bourgeois, d’ailleurs, nulle
tentative de résistance ; seulement quelques-uns des plus compromis,
alarmés du grand nombre de soldats introduits dans leurs remparts,
profitèrent de la nuit pour chercher leur salut dans la fuite, et
se dispersèrent dans les environs. Garci Laso, confiant dans son
immense popularité et dans le dévouement de ses vassaux, voulut
demeurer dans Burgos, et se logea fort près du roi dans un des palais
de l’archevêque. Don Pèdre avec sa mère en occupaient un autre.
Alburquerque avait son quartier assigné ; Manrique tenait la Juiverie.
Ainsi on voyait quatre camps dans Burgos, et il semblait que toutes les
factions du royaume s’y fussent donné rendez-vous pour y vider leurs
différends.
La nuit même qui suivit l’entrée du roi, un écuyer de la reine-mère se
rendit secrètement au logis de Garci Laso, et lui porta, de la part
de cette princesse, un avertissement étrange : « Quelque invitation
qu’il reçût, il devait se garder de paraître devant le roi. » Le fier
Castillan ne tint aucun compte de cette révélation charitable, et,
loin de l’attribuer à un sentiment d’intérêt pour sa personne, il
se persuada que ses ennemis, redoutant une lutte ouverte, voulaient
l’éloigner pour l’accuser pendant son absence. De grand matin il
entra dans le palais, suivi de ses gendres, de son petit-fils et de
quelques gentilshommes ou bourgeois, cortége ordinaire des grands
seigneurs à cette époque. Les portes étaient occupées par une garde
nombreuse, et, dans tout le palais, on aurait pu remarquer un
mouvement extraordinaire et des préparatifs mystérieux. Dans la grande
salle, le roi l’attendait, assis sur son trône, entouré d’écuyers au
service d’Alburquerque, tous armés d’épées[81] et de poignards, et
portant des cottes de mailles sous leurs habits. A peine Garci Laso
parut-il en présence du roi, que la reine-mère toute troublée sortit
précipitamment, suivie de l’évêque de Palencia, son chancelier, comme
pour éviter le spectacle d’une scène de violence dont elle était
prévenue. Sa retraite fut comme un signal pour agir. Aussitôt quelques
hommes d’armes s’emparent de trois bourgeois venus avec Garci Laso
et les entraînent hors de la salle. En même temps, Alburquerque,
debout auprès du roi, s’adressant à un alcade de cour nommé Domingo
Juan : « Alcade, dit-il, vous savez ce que vous avez à faire ? » Alors
l’alcade, s’avançant vers le roi et lui parlant bas, mais toujours
observé par le ministre : « Sire, demanda-t-il, vous me le commandez ?
sans votre ordre, je ne puis. » Le roi, d’une voix troublée, comme
celui qui répétait une leçon apprise, s’écria : « Arbalétriers ! arrêtez
Garci Laso ! » Trois écuyers d’Alburquerque se saisirent du seigneur
de la Vega. Il vit que son sort était décidé, mais, trop fier pour
demander grace, il dit au roi : « Sire, que ce soit votre merci de me
donner un prêtre à qui je me puisse confesser. » Puis, se tournant
vers un des hommes qui le tenaient : « Rui Fernandez, mon ami, dit-il,
veuillez aller trouver doña Léonor ma femme, et lui demandez cette
indulgence du pape qu’elle conserve. » L’écuyer refusa de se charger
du message, mais on amena au prisonnier un prêtre qui se trouva dans
le palais. Tous les deux furent conduits par les arbalétriers de la
garde dans un passage étroit qui donnait sur la rue, et là le prêtre
reçut la dernière confession de ce vieux guerrier plein de vie qui
allait mourir. Au même moment, les gendres et le petit-fils de Garci
Laso étaient arrêtés et renfermés dans un appartement du palais.
Cependant Alburquerque comptait les instants qu’il laissait à sa
victime. Bientôt, impatient, il avertit le roi qu’il était temps de
donner les derniers ordres. Don Pèdre, habitué à répéter ceux de son
ministre, chargea deux des gentilshommes d’Alburquerque d’aller dire
aux gardes du prisonnier qu’ils le dépêchassent. Les arbalétriers,
exécuteurs aveugles des volontés du roi, doutèrent d’un ordre qui leur
était transmis par des serviteurs d’Alburquerque, et, comme l’alcade
Domingo, ils voulurent le recevoir de la bouche même de leur maître.
Un d’eux, s’étant détaché, alla lui demander ce qu’il fallait faire de
Garci Laso. « Qu’on le tue ! » répondit le roi. Bien averti cette fois,
l’arbalétrier courut au prisonnier et l’abattit d’un coup de masse
sur la tête. Ses camarades l’achevèrent à coups de dague. Le corps de
Garci Laso fut jeté sur la grande place, où l’on célébrait l’entrée du
roi, à la mode castillanne, par une course de taureaux. Ces animaux
piétinèrent le cadavre et l’enlevèrent plusieurs fois sur leurs cornes.
On le leur arracha pour l’exposer sur une estrade aux regards de la
foule. Il y demeura tout un jour. Enfin on le déposa dans une bière,
qui fut fixée sur le rempart de Comparanda. C’était le traitement
réservé aux restes des grands malfaiteurs.[82]
La même semaine, le roi, dînant avec Alburquerque, vit passer les
trois bourgeois arrêtés avec Garci Laso, et qu’on menait au supplice.
C’est ainsi qu’on apprenait à régner au malheureux don Pèdre. Le
ministre implacable fit encore jeter en prison doña Leonor de Cornago,
femme de Garci Laso, mais elle avait eu le temps de confier son fils
à quelques serviteurs fidèles, qui parvinrent à le conduire dans les
Asturies auprès du comte de Trastamare. La terreur régnait à Burgos,
et quiconque avait élevé la voix pour défendre les priviléges de la
commune ou pour soutenir les droits de don Juan Nuñez, ne croyait
pas pouvoir trouver de retraite assez sûre pour cacher sa tête. Don
Henri lui-même, effrayé, n’osa pas demeurer plus long-temps dans les
Asturies, et vint chercher un refuge sur le territoire portugais. Après
les exécutions vinrent les récompenses. Pour prix de son dévouement au
ministre, Manrique obtint la charge d’adelantade de Castille,[83] que
possédait Garci Laso.
Ce n’était pas assez pour Alburquerque d’abaisser et de dissiper la
faction des Lara, il voulait encore exterminer toute la race de son
ennemi. Don Juan Nuñez laissait deux filles, dont l’une, ainsi qu’on
l’a vu, était fiancée à don Tello, et un fils nommé don Nuño, alors âgé
de trois ans seulement. Confié aux soins de doña Mencia, dame d’une
famille considérable de Biscaïe, cet enfant était élevé à Paredes de
Nava, dans le royaume de Léon. Lorsque le bruit de l’assassinat de
Garci Laso se fut répandu dans la province, doña Mencia, comprenant
quels périls menaçaient l’héritier de son seigneur, s’empressa de le
dérober à ses ennemis. La Biscaïe, dont les habitants, jaloux de
leur indépendance, étaient fort attachés à la mémoire de leur ancien
chef, lui parut l’asile le plus assuré, et d’ailleurs son mari, Martin
Ruiz d’Avendaño, y avait exercé une influence considérable.[84] Elle
y conduisit son pupille le plus secrètement qu’il lui fut possible.
Mais déjà sur leurs traces couraient les émissaires d’Alburquerque,
et le roi lui-même, dont l’activité irréfléchie était toujours prête
à seconder les projets cruels de son ministre. Don Pèdre, poursuivant
le noble enfant avec l’ardeur d’un chasseur qui suit sa proie à la
piste, pensa l’atteindre au passage de l’Èbre. Heureusement les
fugitifs, ayant quelques heures d’avance, parvinrent à rompre un pont,
et dès-lors, sans inquiétude, ils gagnèrent le port de Bermeo, d’où,
en cas de nécessité, ils auraient pu s’embarquer pour la Guyenne ou
pour le royaume de France. Cependant les Biscaïens, émus de voir le
fils de leur ancien seigneur proscrit et persécuté, éclataient en
murmures. Un fils de doña Mencia, Juan de Avendaño, appelant aux armes
ses compatriotes, commença de se fortifier dans ces âpres montagnes,
citadelles imprenables des libertés de la Biscaïe. C’était une
entreprise grave, presque téméraire, même pour un roi de Castille,
que de s’attaquer à un peuple courageux, passionné pour son antique
indépendance, et toujours dévoué à ses chefs nationaux. Alburquerque
dut renoncer à suivre le jeune Nuño ; il ramena le roi en Castille,
remettant à don Lope de Rojas, avec le titre de _prestamero mayor_,[85]
le soin de négocier l’extradition ou l’éloignement de l’héritier des
Lara. En même temps quelques troupes levées sur les domaines du roi
voisins de la frontière s’avançaient pour appuyer les négociations.
Les montagnards répondirent fièrement ; il fallut en venir aux mains ;
pourtant ni d’une part ni de l’autre la guerre ne fut poussée avec
vigueur. La petite armée du roi occupa plusieurs châteaux que les
paysans insurgés essayèrent vainement de reprendre. Au bout de quelques
mois, après maintes escarmouches sans résultat, l’enfant, cause de
la guerre, mourut inopinément à Bermeo. Depuis longtemps les deux
filles de don Juan Nuñez étaient au pouvoir d’Alburquerque, et les
vastes domaines de Lara séquestrés au profit de la couronne. Dès-lors
les hostilités n’avaient plus de prétexte ni de but. Les Biscaïens
découragés déposèrent les armes et reconnurent l’autorité du roi.