D’après un usage antique devenu loi de l’état, les cortès devaient
se réunir au commencement de chaque règne. Le nouveau roi, qui les
présidait, apprenait, par les cahiers soumis à son examen, les abus qui
s’étaient introduits sous son prédécesseur et les besoins des peuples
qu’il allait gouverner. Dès que don Pèdre fut rétabli, les cortès
générales furent convoquées à Valladolid. Ce n’était pas sans intention
qu’Alburquerque avait désigné cette ville pour y tenir l’assemblée
nationale. En s’y rendant, le roi aurait à traverser les provinces
signalées par leur attachement à don Juan Nuñez de Lara. Il importait
au ministre de s’y montrer accompagné de son souverain, pour y prouver
son autorité et pour la faire craindre. Peut-être encore avait-il
quelques vengeances particulières à y exercer. Enfin le voisinage des
Asturies, où le comte de Trastamare avait trouvé, disait-on, un grand
nombre de partisans, justifiait le déploiement de forces considérables
qui, d’après ses ordres, allait avoir lieu à l’occasion du voyage du
roi.
Parti de Séville au commencement du printemps de 1351, le roi
se dirigea d’abord vers l’Estramadure,[74] afin d’y recevoir
l’hommage-lige de son frère don Fadrique, qui n’avait point encore paru
à la cour, bien qu’il eût envoyé son acte d’allégeance en même temps
que don Henri venait en personne demander son pardon. L’entrevue eut
lieu à Llerena, une des principales commanderies de Saint-Jacques, où
les chevaliers, prévenus d’avance, s’étaient réunis en grand nombre
de toutes les parties du royaume. Le Maître reçut son frère avec les
plus grandes démonstrations de respect, et lui offrit la magnifique
hospitalité qu’on pouvait attendre de l’ordre puissant dont il était le
chef. A Llerena, on exigea des commandeurs de Saint-Jacques le serment
de fidélité et d’hommage prêté peu de mois auparavant, à Séville, par
les chevaliers d’Alcántara. Il contenait la même clause, nouvelle
encore à cette époque, c’est à savoir que le maître ne serait reçu dans
les forteresses de l’ordre qu’avec la permission du roi.[75] Déjà une
tendance monarchique commençait à modifier les institutions féodales,
et peu à peu le pouvoir des maîtres, autrefois sans contrôle, allait
se réduire à l’autorité frivole d’une charge de cour. Les chevaliers
avaient perdu le droit d’élire leurs maîtres, on voulait que ces
maîtres ne fussent plus que les lieutenants des rois.
Don Pèdre, ou plutôt Alburquerque en son nom, après avoir assuré don
Fadrique du retour de ses bonnes graces, le _dispensa_, ainsi parle
le chroniqueur, d’assister aux cortès convoquées à Valladolid.[76]
Que la décision royale soit attribuée au choix libre du maître de
Saint-Jacques, ou bien aux soupçons du ministre, on doit y voir une
preuve que la présence des chefs d’ordres militaires était d’usage dans
les cortès générales. On peut en inférer encore qu’elle dépendait, à
certains égards, de la volonté du souverain.
La reine Marie accompagnait le roi dans ce voyage, traînant à sa
suite la malheureuse doña Léonor. Don Fadrique, son fils, demanda et
obtint la permission de la voir. En présence des geôliers, la mère et
le fils, tous les deux si déchus de leur haute fortune, se jetèrent
dans les bras l’un de l’autre, et, pendant une heure qu’il leur fut
accordé de passer ensemble, ils pleurèrent sans se dire une parole.
Puis, un page vint annoncer à don Fadrique qu’il eût à se rendre chez
le roi. Après un dernier embrassement, il quitta sa mère pour ne plus
la revoir.[77] Le sort de l’infortunée avait été résolu. De Llerena,
par l’ordre d’Alburquerque, elle fut conduite au château de Talavera,
appartenant à la reine-mère, et gardé par Gutier Fernandez de Tolède,
un de ses hommes-liges. Léonor n’y languit pas long-temps. Peu de
jours après son arrivée, un clerc de la reine remit au gouverneur un
ordre de mort. L’exécution eut lieu avec mystère, et il est certain
que don Pèdre y fut complétement étranger. Sans doute la reine avait
exigé d’Alburquerque le sacrifice de sa rivale, que ne protégeait
plus la pitié de don Juan Nuñez de Lara. Elle obtint ses dépouilles
de la faiblesse du roi, et les immenses domaines que don Alphonse
avait donnés à sa maîtresse furent dévolus à celle qui venait de
prononcer son arrêt de mort. « Plusieurs dans le royaume, dit Ayala,
en furent marris, prévoyant que, d’un tel fait, naîtraient guerres et
scandales, pour tant que Léonor avait fils déjà grands et trop bien
apparentés.[78] » Mais l’heure de la vengeance n’était pas venue, et
les fils de Léonor courbaient le front devant ses assassins.
Don Pèdre, poursuivant sa route avec rapidité, avait prévenu à
Valladolid l’arrivée des députés des villes. Sous prétexte de leur
laisser le temps de se réunir, Alburquerque conduisit son pupille avec
une petite armée dans plusieurs provinces de ses états. D’abord il
se rendit à Palencia, dans le royaume de Léon, se rapprochant ainsi
de don Tello, le troisième fils de Léonor, enfant de quinze ans à
peine, qui, à l’exemple de ses aînés, se tenait éloigné de la cour,
enfermé dans le château de Palenzuela. On semblait craindre qu’il ne
fît quelque résistance, et, pour la prévenir, on lui envoya don Juan
Garcia Manrique, riche-homme de Castille, chargé tout à la fois de le
rassurer sur les dispositions de don Pèdre et de gagner les chevaliers
qui le dirigeaient. Manrique réussit dans sa mission et ramena don
Tello à Palencia. Instruit par son guide, don Tello courut baiser la
main de son frère. — « Don Tello, lui demanda le roi, savez-vous
que votre mère, doña Léonor, est morte ? — Sire, répondit l’enfant
déjà courtisan, je n’ai d’autre mère ni d’autre père que vos bonnes
graces.[79] »