II.

Pour apprécier les conséquences de cette mort, il est nécessaire de

connaître quels étaient les principaux personnages appelés à jouer un

rôle à l’occasion de ce grand événement. Alphonse ne laissait qu’un

fils légitime, don Pèdre, alors âgé de quinze ans et quelques mois,

dont la mère, doña Maria, était une infante de Portugal, fille du roi

Alphonse IV, surnommé _le Brave_. La politique seule avait formé

cette union, qui ne fut pas heureuse. Peu de temps après le mariage

du roi,[50] doña Léonor de Guzman, jeune veuve issue d’une famille

illustre de Séville, avait pris sur son esprit l’empire le plus absolu.

Dès que la reine doña Maria eut donné un héritier à la Castille,

en 1334, elle fut complétement négligée par son mari. Doña Léonor,

au contraire, était la confidente de tous les projets d’Alphonse ;

elle habitait publiquement avec lui. C’était en sa présence que

les officiers de justice et de chancellerie expédiaient toutes les

affaires, c’était à elle qu’ils en rendaient compte en l’absence du

roi. « Elle donnait sa main à baiser, dit un chroniqueur, comme si

elle eût été _dame propriétaire_ du royaume de Castille.[51] » Par

l’élévation de son esprit et la force de son caractère, la favorite ne

se montra pas indigne de sa haute position, et le roi dut peut-être

à ses sages conseils une partie de ses succès. Elle avait eu soin

de l’entourer de ses parents et de ses alliés, et les principales

charges de l’état étaient entre leurs mains. Pour elle-même, elle avait

obtenu des domaines immenses, maint château fortifié, de nombreux

vassaux. Depuis la mort de son frère, don Alonso Mendez, maître de

Saint-Jacques, elle disposait du sceau de l’ordre et en administrait

toutes les affaires.[52] Perez Ponce, un de ses parents, était maître

d’Alcántara. Elle avait ainsi deux petites armées toujours entre ses

mains.

Léonor avait eu dix enfants du roi, neuf garçons et une fille ; tous

furent richement apanagés. Don Henri, l’aîné de cette nombreuse lignée

de bâtards, né en 1332, fut élevé pour être le premier sujet du roi de

Castille. Tout enfant, il avait une maison princière, le magnifique

domaine de Trastamare[53] et portait le titre de comte, très rare

encore à cette époque, et réservé presque exclusivement aux membres

de la famille royale. Agé de dix ans à peine, le frère jumeau de don

Henri, don Fadrique, avait été nommé Maître de Saint-Jacques. En

arrachant cette élection aux chevaliers de l’ordre, don Alphonse avait

voulu tout à la fois assurer à son fils une situation élevée dans le

royaume et rattacher à sa couronne un ordre puissant, qui, dirigé par

un chef ambitieux, aurait pu lui porter ombrage.

Don Henri et don Fadrique accompagnaient leur père dans son expédition

contre Gibraltar et faisaient leurs premières armes sous ses yeux,

tandis que l’infant don Pèdre, l’héritier légitime du trône, demeurait

à Séville, loin du bruit des armes, témoin des humiliations dont sa

mère était abreuvée, négligé lui-même par les courtisans, toujours

empressés à régler leur conduite sur l’exemple du roi. On eût dit le

fils d’un de ces despotes orientaux destiné à passer tristement sa

jeunesse dans l’enceinte d’une prison dorée. Il voyait ses deux frères

couverts de brillantes cuirasses, suivis de leurs bannières et de

leurs hommes d’armes, prendre part aux travaux et aux gloires de la

guerre, tandis qu’il se consumait, oisif au milieu d’une cour déserte,

à pleurer les outrages de sa mère et les siens. Les impressions de

l’adolescence sont ineffaçables. Les premiers sentiments qu’éprouva

don Pèdre furent la jalousie et la haine. Nourri par une femme faible

et offensée, il ne reçut d’elle que des leçons de dissimulation et

n’apprit à former que des projets de vengeance.

L’âge de don Alphonse, sa vigueur, son tempérament endurci aux

fatigues, lui promettaient une longue vie. Sa mort, trompant tous

les calculs, réveilla soudain toutes les ambitions. D’après les lois

de la Castille, qui fixaient la majorité des rois à quinze ans, don

Pèdre succédait immédiatement à son père ; mais, encore incapable

de gouverner par lui-même, il ne pouvait manquer de donner à ses

conseillers l’autorité de véritables tuteurs. Dans quelles mains allait

tomber le pouvoir ? Quel serait l’heureux ministre destiné à régner sous

le nom du jeune prince ? Ces questions agitaient toute la noblesse,

qui, long-temps contenue par la fermeté de don Alphonse, se préparait

à secouer le joug, confiante maintenant dans la faiblesse de son

successeur.

Don Alphonse était trop prudent pour ne pas retenir auprès de lui,

surtout pendant ses expéditions militaires, les plus puissants,

c’est-à-dire les plus dangereux de ses riches-hommes ; aussi son camp

devant Gibraltar réunissait-il tous les personnages qui, par l’étendue

de leurs domaines et le nombre de leurs vassaux, tenaient le premier

rang parmi la noblesse castillanne, tous ceux, en un mot, que l’opinion

publique désignait pour prendre en main la direction des affaires. Les

principaux étaient don Juan Alonso d’Alburquerque et don Juan Nuñez de

Lara, seigneur de Biscaïe. Le premier, un de ces riches-hommes sans

patrie, parce qu’il avait des terres dans plusieurs royaumes, était

né en Portugal et apparenté à la maison régnante. De bonne heure, il

avait abandonné son pays et quitté le service de son suzerain naturel

pour offrir son épée et ses conseils à don Alphonse, au moment où ce

prince, déterminé à faire rentrer ses grands vassaux dans le devoir,

commençait par s’attaquer au plus puissant de tous, à don Juan Nuñez de

Lara. A cette époque, don Alphonse n’avait pas encore révélé son génie,

et la fortune semblait flotter incertaine entre le roi de Castille et

ses riches-hommes révoltés. Sans chercher si le choix d’Alburquerque

avait été déterminé par un motif généreux ou par un pressentiment

politique, don Alphonse n’oublia jamais le secours utile qu’il en avait

reçu ; il le combla de biens, le chargea de l’éducation de son héritier

présomptif et l’admit au nombre de ses plus intimes conseillers.

Devenu grand-chancelier et le principal ministre du roi de Castille,

le Portugais, avec une rare prudence, s’était toujours abstenu de

prendre parti ouvertement entre la reine et la favorite. Malgré

ses ménagements, il était considéré par Léonor comme un adversaire

dangereux ; mais, en déclinant d’entrer avec elle dans une lutte que

l’affection du roi eût rendue trop inégale, il avait su se faire

respecter, et, sans se compromettre, il jouait le rôle d’un protecteur

auprès de la reine délaissée, qui lui accordait toute sa confiance.

Don Juan Nuñez de Lara appartenait à la maison royale de Castille,

comme fils de l’infant don Fernand de la Cerda, petit-fils de don

Alphonse X.[54] De sa femme, fille d’un infant de Castille, il avait

reçu en dot la seigneurie de Biscaïe, province considérable, séparée du

reste du royaume par les mœurs, les lois et la langue de ses habitants.

D’abord il s’était mis à la tête de la noblesse révoltée contre don

Alphonse ; mais, depuis la sévère leçon qui punit cette tentative,[55]

il était devenu un sujet fidèle et semblait avoir perdu l’humeur

perturbatrice de sa jeunesse. Touché de la générosité avec laquelle le

roi usa de sa victoire, il s’était franchement attaché à sa personne.

La force avait abattu sa résistance, les vertus chevaleresques de

don Alphonse achevèrent sa défaite en le séduisant. Son dévouement

nouveau alla jusqu’à lui faire oublier l’orgueil de sa race, et il

avait consenti à fiancer sa nièce doña Juana de Villena à don Henri de

Trastamare, et sa fille aînée à don Tello, le troisième des fils de

doña Léonor.

A côté de ces deux seigneurs, déjà dans la maturité de l’âge, habiles

capitaines et profonds politiques, venait se placer un jeune homme

que sa haute naissance, beaucoup plus que son mérite personnel,

appelait à jouer un rôle dans les révolutions que l’on pouvait prévoir.

C’était don Fernand, infant d’Aragon, marquis de Tortose et seigneur

de l’Albarracin.[56] Il était fils de doña Léonor, sœur d’Alphonse

de Castille et seconde femme du feu roi d’Aragon, Alphonse IV. Après

quelques tentatives impuissantes pour se créer un parti en Aragon,

suspect à son frère, Pierre IV, le roi régnant, il s’était retiré en

Castille avec sa mère et un frère du même lit, nommé don Juan. En

1347, lorsque le royaume de Valence et quelques autres provinces se

soulevèrent contre Pierre IV,[57] don Fernand était venu s’offrir

pour chef aux rebelles. Vaincu à la bataille d’Épila, il avait eu le

bonheur d’être fait prisonnier par des Castillans auxiliaires de Pierre

IV, qui, au lieu de le livrer à son frère, le ramenèrent à la cour

de don Alphonse. Étranger à la Castille par sa naissance, à l’Aragon

par l’exil où il était condamné depuis ses entreprises impuissantes,

il demeurait cependant le prétendant éloigné à ces deux couronnes, et

pouvait se faire illusion sur son importance en voyant toutes les

factions disposées à se servir de son nom pour leurs propres intérêts.

L’avénement d’un roi de quinze ans[58] devait augmenter l’autorité

d’Alburquerque, qui gouvernait la reine-mère. Don Juan de Lara, éloigné

des provinces du nord, où se trouvait la majeure partie de ses domaines

et où s’exerçait particulièrement son influence politique, n’était

pas en mesure de lui disputer le pouvoir en Andalousie. D’ailleurs,

don Juan Nuñez était las de la guerre civile, et, certain que son

indépendance serait respectée par un gouvernement faible et entouré

de périls, il ne songeait nullement à susciter de nouveaux embarras

au fils d’un prince dont il était devenu l’admirateur et le sujet le

plus dévoué. Enfin Alburquerque recherchait ouvertement son alliance,

et lui offrait de partager avec lui l’autorité que la mort d’Alphonse

remettait entre ses mains.

Histoire de don Pèdre Ier, roi de Castille · 第 23 / 163 题