Don Alphonse de Castille, onzième du nom, père de don Pèdre, fut un
grand roi. Depuis la mort de saint Ferdinand, la Castille avait été
en proie à une anarchie continuelle ; des princes faibles, de longues
minorités, avaient accru au plus haut degré l’audace des riches-hommes.
Tandis qu’ils s’entrebattaient en se disputant le pouvoir, c’est-à-dire
le privilége exclusif de mettre le pays au pillage, le peuple des
villes et les paysans, exaspérés par l’excès de leurs maux, se
soulevaient de toutes parts et exerçaient de sanglantes représailles
contre leurs oppresseurs. Voici le tableau qu’un auteur contemporain
nous a laissé de la situation où se trouvait la Castille à l’avénement
de don Alphonse :
« Or, sachez qu’il y avait mainte cause et manière pourquoi les villes
du roi et les autres villes du royaume reçussent grand dommage et
fussent du tout détruites ; car riches-hommes et gentilshommes vivaient
de vols et pilleries qu’ils faisaient en la terre, et les tuteurs du
roi y donnaient la main, chacun pour les avoir à son aide. Que si
quelqu’un de ces riches-hommes ou gentilshommes renonçait à l’amitié
d’un des tuteurs, tout aussitôt celui-ci, se sentant abandonné, lui
détruisait villes et vassaux, disant qu’à bon droit lui donnait-il ce
loyer du mal que le traître avait fait alors qu’il était à ses gages.
Pensez que lorsqu’il était de ses privés, tout lui était permis et
licite. Et encore, les gens des villes étaient bandés en factions
ennemies, aussi bien dans les villes qui tenaient pour les tuteurs que
dans les villes qui leur étaient contraires. Ès-villes obéissantes
auxdits tuteurs, ceux qui plus pouvaient, opprimaient les autres,
tant pour se ménager les moyens de se rendre indépendants que pour
se défaire de leurs ennemis particuliers. Ès-villes qui ne voulaient
reconnaître lesdits tuteurs, ceux qui avaient l’autorité, prenaient les
rentes du roi, d’icelles entretenaient gens de guerre pour fouler le
pauvre peuple et le taxer sans merci. D’où advint qu’en telles villes
et pour les causes dessus dites se levèrent plusieurs gens de métiers,
au cri de _Commune !_ qui tuèrent ceux qui les foulaient et prirent et
exillèrent leur avoir. Or, en aucune partie du royaume ne rendait-on
la justice comme il est droit. Aussi les gens n’osaient sortir par les
chemins sinon trop bien armés, voire en grosses compagnies pour se
défendre contre les pillards. Aux lieux qui n’étaient pas bien enmurés
ne demeurait personne, et dans les lieux fermés la plupart ne vivaient
que de vols et pilleries, à quoi s’accordaient facilement plusieurs
hommes des villes, tant gens de métiers que gentilshommes ; et si
grand était le mal partout le pays, que nul rencontrant des hommes
morts par les chemins ne s’en ébahissait. Aussi peu s’étonnait-on des
vols, larcins, dommages et maux de toute sorte qui se faisaient dans
les villes et les campagnes. Encore les tuteurs mettaient chaque jour
taxes nouvelles et impôts trop pesants, par quoi vinrent les bonnes
villes à être désertes, ensemble les villes des riches-hommes et des
gentilshommes. »[46]
Tel était le triste état de la Castille lorsque don Alphonse
commença de gouverner par lui-même. Il se sentait du courage et de
l’intelligence, il voulut être roi. D’abord, n’ayant pas de parti, il
fut obligé de se jeter dans les bras d’une des factions qui déchiraient
son royaume. Elle lui prêta des forces pour détruire les autres. Puis,
lorsque les grands vassaux qui lui avaient fourni des armes pour faire
respecter son autorité exigèrent des récompenses au-dessus de leurs
services, il se trouvait assez fort déjà pour commander l’obéissance
au lieu de l’acheter. Unissant à propos la rigueur à la clémence, il
fit un exemple des plus factieux et se hâta de pardonner aux autres
dès qu’il leur eut prouvé sa supériorité et les eut réduits à demander
grace. Ses premiers succès ne l’aveuglèrent pas sur la gravité du mal
qu’il prétendait extirper. Il comprit qu’il fallait donner un cours
à l’humeur inquiète et perturbatrice de sa noblesse. Conspirateurs
incorrigibles pendant la paix, ses riches-hommes étaient des soldats
dociles pendant la guerre. Alphonse les poussa contre les Maures de
Grenade, et tourna au profit de sa gloire et de l’agrandissement de
son royaume des armes qui depuis long-temps ne s’étaient exercées que
dans les discordes civiles. A l’approche de la formidable tempête
qui allait fondre sur eux, les Maures andalousiens appelèrent à
leur secours leurs frères d’Afrique. Il y avait alors en Barbarie
un prince puissant, Abdul-Hassan, qui, après avoir soumis tous les
petits despotes musulmans ses voisins, songeait à porter ses armes
au-delà du détroit. Il envoya une armée africaine dans l’Andalousie
bien plus nombreuse que celle qui, cinq siècles auparavant, avait
subjugué toute la Péninsule. Alphonse se montra le digne successeur
de Pélage et de saint Ferdinand. Dans le péril général, le courage
et l’audace obtiennent l’obéissance la plus absolue. Les communes de
Castille, délivrées par leur roi de la guerre civile et des exactions
des riches-hommes, lui donnèrent leurs soldats et lui fournirent
généreusement toutes leurs ressources pour la terrible lutte qui allait
de nouveau décider du sort de l’Espagne. A l’exemple de Charles Martel,
Alphonse n’hésita pas à exiger du clergé des sacrifices qui, dans tout
autre temps, auraient compromis la tranquillité du royaume. Mais sa
cause était juste, il était aimé du peuple, vaillant, généreux ; pas
une voix ne s’éleva pour lui résister.[47] De ses voisins, les rois de
Portugal et d’Aragon, il n’obtint que de faibles secours, mais leurs
bannières suivant la sienne semblèrent lui rendre hommage comme ses
vassales et reconnaître la suprématie de la Castille. Le 29 octobre
1340, les deux armées se rencontrèrent non loin de Tarifa, sur les
bords du Rio-Salado, et la victoire se déclara pour les chrétiens.
Deux cent mille Africains, dit-on, restèrent sur le champ de bataille,
et l’Espagne fut pour jamais délivrée de la crainte d’une invasion
musulmane. Poursuivant le cours de ses succès, Alphonse attaqua et
prit, après un long siége, la forte place d’Algéziras. Il voulait
enlever aux infidèles Gibraltar, leur première conquête, qui assurait
leurs communications avec l’Afrique. Malheureusement, lorsqu’il se
croyait déjà maître de ce dernier boulevard de la puissance arabe, une
maladie épidémique, la fameuse _peste noire_, qui depuis plusieurs
années ravageait l’Europe,[48] se déclara dans son armée avec une
violence extraordinaire. Le roi de Castille, qui partageait toutes les
fatigues de ses soldats, fut atteint du fléau et y succomba au milieu
de son camp, à la fleur de l’âge, le vendredi saint, 27 mars 1350.
Sa mort plongea dans la désolation l’Espagne entière. Les musulmans
eux-mêmes firent éclater leur admiration pour leur redoutable ennemi ;
ils cessèrent toute hostilité contre l’armée, qui s’éloignait de
leurs remparts emportant le cercueil de son roi, et la terreur du nom
d’Alphonse sembla dicter la paix avantageuse aux chrétiens qui se
conclut presque aussitôt après la levée du siége de Gibraltar.[49]