Mais vous qui vivez à la campagne, soit dans le château démantelé de
vos pères, non loin de l'église du village et des pauvres du hameau,
soit dans la maison modeste, château nivelé de l'honnête bourgeoisie
du dix-neuvième siècle, élevant là des fils, des filles, des soeurs
étagées par rang d'âge dans la vie, qui vous demandent des livres à la
fois intéressants et sains, où respirent dans un style enchanteur
toutes les vertus que vous cherchez à nourrir dans votre jeune tribu;
vous qui, après une existence laborieuse, vous êtes retirés à moitié
de la vie active dans le verger de vos pères pour y soigner les
plantes naissantes destinées à vous remplacer sur la terre, et qui
voulez les saturer de bonne heure de ce bon air vital plein des
délicieuses senteurs de l'air; enfin vous qui, déjà vieillis et
désintéressés de votre propre existence prête à finir, voulez
cependant jeter un dernier regard consolant sur les péripéties
intérieures de ceux qui traversent les sentiers que vous avez
traversés, afin d'y retrouver vos propres traces et de vous dire:
«Voilà ce que j'ai éprouvé, pensé, senti, prié dans mes moments de
tristesse ou de consolation ici-bas; voilà la moisson en gerbes
odorantes que j'emporte à l'autre vie;» mettez à part, ou plutôt
gardez jour et nuit sur votre cheminée, comme un calendrier du coeur,
non pas ce livre confus où l'on a entassé pêle-mêle les oeuvres du
frère et de la soeur pour que le génie de l'une fit passer sur la
médiocrité de l'autre, mais le volume de Mlle de Guérin, cette sainte
Thérèse de la famille, qui n'a écrit que pour elle seule, et dont une
amitié longtemps distraite n'a recueilli que bien tard les
chefs-d'oeuvre involontaires qu'elle oublia de brûler au dernier
moment.
Tout y est de cette vie et tout y est de la vie future; deux mondes
entiers, le monde naturel et le monde surnaturel s'y déroulent par
pages, notes, lettres, effusions secrètes, dans ce style qui n'est pas
du talent, mais qui est la nature!