Et son frère mourut, en effet, quelques semaines après ces lignes, au
Cayla, le vendredi 19 juillet 1839.
Elle continue à lui écrire dans l'autre vie.
Car, dit-elle, en m'empruntant ces deux vers:
...Où l'éternité réside
On retrouve jusqu'au passé!
«Oh! que nous avons prié ce matin sur ta tombe! moi, ta femme, ton
père et tes soeurs!»
Souvenir de l'enfance du mort.
Le 4 août.
«À pareil jour vint au monde un frère que je devais bien aimer, bien
pleurer, hélas! ce qui va souvent ensemble. J'ai vu son cercueil dans
la même chambre, à la même place où, toute petite, je me souviens
d'avoir vu son berceau, quand on m'amena de Gaillac, où j'étais, pour
son baptême. Ce baptême fut pompeux, plein de fête, plus qu'aucun
autre de nous, marqué de distinction. Je jouai beaucoup et je repartis
le lendemain, aimant fort ce petit enfant qui venait de naître.
J'avais cinq ans. Deux ans après je revins, lui portant une robe que
je lui avais faite. Je lui mis sa robe et le menai par la main le long
de la garenne du nord, où il fit quelques pas tout seul, les premiers,
ce que j'allai annoncer en grande joie à ma mère: Maurice, Maurice a
marché seul!» Souvenir qui me vient tout mouillé de larmes.»
Le 6 août.
«Journée de prières et de pieuse consolation: pèlerinage de ton ami,
le saint abbé de Rivières, à Andillac, où il a dit la messe, où il est
venu prier avec tes soeurs près de ta tombe. Oh! que cela m'a touchée;
que j'ai béni dans mon coeur ce pieux ami agenouillé sur tes restes,
dont l'âme, par-delà ce monde, soulageait la tienne souffrante, si
elle souffre! Maurice, je te crois au ciel. Oh! j'ai cette confiance,
que tes sentiments religieux me donnent, que la miséricorde de Dieu
m'inspire. Dieu si bon, si compatissant, si aimant, si Père,
n'aurait-il pas eu pitié et tendresse pour un fils revenu à lui? Oh!
il y a trois ans qui m'affligent; je voudrais les effacer de mes
larmes. Mon Dieu, tant de supplications ont été faites! Mon Dieu, vous
les avez entendues, vous les aurez exaucées. Ô mon âme, pourquoi es-tu
triste et pourquoi me troubles-tu?»
Le 13 août.
«Besoin d'écrire, besoin de penser, besoin d'être seule, non pas
seule, avec Dieu et toi. Je me trouve isolée au milieu de tous. Ô
solitude vivante, que tu seras longue!
Le 17 août.
«Commencé à lire les _Saints Désirs de la mort_, lecture de mon goût.
Mon âme vit dans un cercueil. Oh! oui, enterrée, ensevelie en toi, mon
ami; de même que je vivais en ta vie, je suis morte en ta mort. Morte
à tout bonheur, à toute espérance ici-bas. J'avais tout mis en toi,
comme une mère en son fils; j'étais moins soeur que mère. Te
souviens-tu que je me comparais à Monique pleurant sur Augustin, quand
nous parlions de mes afflictions pour ton âme, cette chère âme dans
l'erreur? Que j'ai demandé à Dieu son salut, prié, supplié! Un saint
prêtre me dit: «Votre frère reviendra.» Oh! il est revenu, et puis il
m'a quittée pour le ciel, pour le ciel, j'espère. Il y a eu des signes
évidents de grâce, de miséricorde dans cette mort. Mon Dieu, j'ai plus
à vous bénir qu'à me plaindre. Vous en avez fait un élu par les
souffrances qui rachètent, par l'acceptation et la résignation qui
méritent, par la foi qui sanctifie. Oh! oui, cette foi lui était
revenue vive et profonde; cela s'est vu dans des actes religieux, des
prières, des lectures, et dans ce baiser à la croix fait avec tant
d'âme et d'amour un peu avant de mourir! Oh! moi qui le voyais faire,
qui le regardais tant dans ses dernières actions, j'ai dit, mon Dieu,
j'ai dit qu'il s'en allait en paradis. Ainsi finissent ceux qui s'en
vont dans la vie meilleure.
«Maurice, mon ami, qu'est ce que le ciel, ce lieu des amis? Jamais ne
me donneras-tu signe de là? Ne t'entendrai-je pas, comme on dit que
quelquefois on entend les morts? Oh! si tu le pouvais, s'il existe
quelque communication entre ce monde et l'autre, reviens! Je n'aurai
pas peur un soir de voir une apparition, quelque chose de toi à moi
qui étions si unis. Toi au ciel et moi sur la terre, oh! que la mort
nous sépare! J'écris ceci à la chambrette, cette chambrette tant aimée
où nous avons tant causé ensemble, rien que nous deux. Voilà ta place
et là la mienne. Ici était ton portefeuille si plein de secrets de
coeur et d'intelligence, si plein de toi et de choses qui ont décidé
de ta vie. Je le crois, je crois que les événements ont influé sur ton
existence. Si tu étais demeuré ici, tu ne serais pas mort. _Mort!_
terrible et unique pensée de ta soeur.»
Le 20 août.
«Hier allée à Cahuzac entendre la messe pour toi en union de celle
que le prince de Hohenlohe offrait en Allemagne pour demander à Dieu
ta guérison, hélas! demandée trop tard. Quinze jours après ta mort, la
réponse est venue m'apporter douleurs au lieu d'espérance. Que de
regrets de n'avoir pas pensé plus tôt à ce moyen de salut, qui en a
sauvé tant d'autres! C'est sur des faits bien établis que j'avais eu
recours au saint thaumaturge, et je croyais tant au miracle! Mon Dieu,
j'y crois encore, j'y crois en pleurant. Maurice, un torrent de
tristesse m'a passé sur l'âme aujourd'hui. Chaque jour agrandit ta
perte, agrandit mon coeur pour les regrets. Seule dans le bois avec
mon père, nous nous sommes assis à l'ombre, parlant de toi. Je
regardais l'endroit où tu vins t'asseoir il y a deux ans, le premier
jour, je crois, où tu fis quelques pas dehors. Oh! quel souvenir de
maladie et de guérison! Je suis triste à la mort. Je voudrais te voir.
Je prie Dieu à tout moment de me faire cette grâce. Ce ciel, ce ciel
des âmes, est-il si loin de nous, le ciel du temps de celui de
l'éternité? Ô profondeur! ô mystères de l'autre vie qui nous sépare!
Moi qui étais si en peine sur lui, qui cherchais tant à tout savoir,
où qu'il soit maintenant, c'est fini. Je le suis dans les trois
demeures, je m'arrête aux délices, je passe aux souffrances, aux
gouffres de feu. Mon Dieu, mon Dieu, non! Que mon frère ne soit pas
là, qu'il n'y soit pas! Il n'y est pas; son âme, l'âme de Maurice
parmi les réprouvés!... Horrible crainte, non! Mais au purgatoire où
l'on souffre, où s'expient les faiblesses du coeur, les doutes de
l'âme, les demi-volontés au mal. Peut-être mon frère est là qui
souffre et nous appelle dans les gémissements comme il faisait dans
les souffrances du corps: «Soulagez-moi, vous qui m'aimez.» Oui, mon
ami, par la prière. Je vais prier; je l'ai tant fait et le ferai
toujours. Des prières, oh! des prières pour les morts, c'est la rosée
du purgatoire.
«Sophie m'a écrit, cette Sophie, amie de Marie, qui m'aime en elle et
vient me consoler. Mais rien d'humain ne console. Je voudrais aller en
Afrique porter ma vie à quelqu'un, m'employer au salut des Arabes dans
l'établissement de Mme Vialar. Mes jours ne me sembleraient pas
vides, inutiles comme ils sont. Cette idée de cloître qui s'en était
allée, qui s'était retirée devant toi, me revient.
«Le rosier, le petit rosier des Coques, a fleuri. Que de tristesses,
de craintes, de souvenirs épanouis avec ces fleurs, renfermés dans ce
vase donné par Marie, emporté dans notre voyage, avec nous dans la
voiture de Tours à Bordeaux, de là ici! Ce rosier te faisait plaisir;
tu te plaisais à le voir, à penser d'où il venait. Je voyais cela et
comme étaient jolis ces petits boutons et cette petite verdure.»
Le 22 août.
«Mis au doigt la bague antique que tu avais prise et mise ici il y a
deux ans, cette bague qui nous avait tant de fois fait rire quand je
te disais: «Et la bague?» Oh! qu'elle m'est triste à voir et que je
l'aime! Mon ami, tout m'est relique de toi.
«_La mort nous revêtira de toute chose._ Consolante parole que je
viens de méditer, qui me revêt le coeur d'espérance, ce pauvre coeur
dépouillé.
«Comme j'aime ses lettres, ces lettres qui ne viennent pas! Mon Dieu,
recevez ce que j'en souffre et toutes les douleurs de cette affection.
Voilà que cette âme m'attriste, que son salut m'inquiète, que je
souffrirais le martyre pour lui mériter le ciel. Exaucez, mon Dieu,
mes prières: éclairez, attirez, touchez cette âme si faite pour vous
connaître et vous servir! Oh! quelle douleur de voir s'égarer de si
belles intelligences, de si nobles créatures, des êtres formés avec
tant de faveur, où Dieu semble avoir mis toutes ses complaisances
comme en des fils bien-aimés, les mieux faits à son image! Ah! qu'ils
sont à plaindre! que mon âme souvent les pleure avec Jésus venu pour
les sauver! Je voudrais le salut de tous, que tous profitent de la
rédemption qui s'étend à tout le genre humain. Mais le coeur a ses
élus, et pour ceux-là on a cent fois plus de désirs et de crainte.
Cela n'est pas défendu. Jésus, n'aviez-vous pas votre Jean bien-aimé,
dont les apôtres disaient que, par amour, vous feriez qu'il ne
mourrait pas? Faites qu'ils vivent toujours, ceux que j'aime, qu'ils
vivent de la vie éternelle! Oh! c'est pour cela, pas pour ici que je
les aime. À peine, hélas! si l'on s'y voit. Je n'ai fait que
l'apercevoir; mais l'âme reste dans l'âme.»
Le 25 août.
«Tristesse et communion; pleuré en Dieu; écrit à ton ami; lu Pascal,
l'étonnant penseur. J'ai recueilli cette pensée sur l'amour de Dieu,
qu'on aime sans le connaître: _Le coeur a ses raisons que la raison ne
comprend pas._ Bien souvent j'ai senti cela.»