XI.

Le 9 mai.

«Une journée passée à étendre une lessive laisse peu à dire. C'est

cependant assez joli que d'étendre du linge blanc sur l'herbe ou de le

voir flotter sur des cordes. On est, si l'on veut, la Nausicaa

d'Homère ou une de ces princesses de la Bible qui lavaient les

tuniques de leurs frères. Nous avons un lavoir, que tu n'as pas vu, à

la Moulinasse, assez grand et plein d'eau, qui embellit cet

enfoncement et attire les oiseaux qui aiment le frais pour chanter.

«Notre Cayla est bien changé et change tous les jours. Tu ne verras

plus le blanc pigeonnier de la côte, ni la petite porte de la

terrasse, ni le corridor et le _fenestroun_ où nous mesurions notre

taille quand nous étions petits. Tout cela est disparu et fait place à

de grandes croisées, à de grands salons. C'est plus joli, ces choses

nouvelles, mais pourquoi est-ce que je regrette les vieilles et

replace de coeur les portes ôtées, les pierres tombées? Mes pieds même

ne se font pas à ces marches neuves, ils vont suivant leur coutume et

font des faux pas où ils n'ont pas passé tout petits. Quel sera le

premier cercueil qui sortira par ces portes neuves? Soit nouvelles ou

anciennes, toutes ont leurs dimensions pour cela, comme tout nid a son

ouverture. Voilà qui désenchante cette demeure d'un jour et fait lever

les yeux vers cette habitation qui n'est pas bâtie de main d'homme.»

Et un peu plus bas:

«Un chagrin: nous avons Trilby malade, si malade que la pauvre bête en

mourra. Je l'aime, ma petite chienne, si gentille. Je me souviens

aussi que tu l'aimais et la caressais, l'appelant _coquine_. Tout

plein de souvenirs s'attachent à Trilbette et me la font regretter.

Petites et grandes affections, tout nous quitte et meurt à son tour.

Notre coeur est comme un arbre entouré de feuilles mortes.»

Ce frère tombe malade à Paris;--elle l'apprend; elle lui écrit sans

oser lui envoyer la lettre, de crainte de froisser la nouvelle épouse.

Le 28 mai.

«Voilà ma journée: ce matin à la messe, écrire à Louise, lire un peu,

et puis dans ma chambrette. Oh! je ne dis pas tout ce que j'y fais.

J'ai des fleurs dans un gobelet; j'en ai longtemps regardé deux dont

l'une penchait sur l'autre qui lui ouvrait son calice. C'était doux à

considérer, et à se représenter l'épanchement de l'amitié dans ces

deux petites fleurettes. Ce sont des stellaires, petites fleurs

blanches à longue tige, des plus gracieuses de nos champs. On les

trouve le long des haies, parmi le gazon. Il y en a dans le chemin du

moulin, à l'abri d'un tertre tout parsemé de leurs petites têtes

blanches. C'est ma fleur de prédilection. J'en ai mis devant notre

image de la Vierge. Je voudrais qu'elles y fussent quand tu viendras,

et te faire voir les deux fleurs amies. Douce image, qui des deux

côtés est charmante, quand je pense qu'une soeur est fleur de dessous!

Je crois, mon ami, que tu ne diras pas non. Cher Maurice, nous allons

nous voir, nous entendre! Ces cinq ans d'absence vont se retrouver

dans nos entretiens, nos causeries, nos dires de tout instant.»

Cours familier de Littérature - Volume 15 · 第 182 / 229 题