IX.

Ailleurs, elle raconte l'ameublement de sa chambre, ses livres, son

christ, son chapelet, ses gravures, ses tableaux. Pourquoi M. de

Ruder, cet émule mystique du mystique Scheffer, n'avait-il pas alors

conçu, dessiné et peint cette ardente et touchante image du Christ

priant sa dernière prière pour les hommes dans le bois des Oliviers?

Certes, M. de Ruder eût été son Lamartine en peinture; un habile burin

lui aurait rendu cette figure qui n'a besoin ni de couleurs, ni de

tons, ni de nuances pour passionner le regard. La pensée est tout dans

le dessin! Le coloris n'est que le vêtement de l'idée. La foudre est

dans la main; c'est elle qui frappe! ici elle a incrusté du premier

coup le Sauveur des hommes dans l'âme et dans les yeux de l'humanité!

Il est nuit, mais une de ces nuits lumineuses sur les collines de

Judée; les disciples de ce sage, qui voit sa mort pour le lendemain

dans la colère des grands et dans l'indifférence du peuple de

Jérusalem, reposent endormis et à peine visibles, étendus sur les

racines des noirs oliviers; le Christ les fuit comme des compagnons

qui commencent à douter et dans l'esprit de qui la trahison s'insinue

pour ébranler la foi chancelante.

Il tourne les épaules à la forêt sacrée pour chercher du regard le

ciel du côté où la lune en illumine l'avenue. Ses rayons, qui attirent

et qui enflamment les vapeurs humides de la nuit, forment un nimbe

orageux, confus, éclatant, au-dessus des oliviers, autour de la tête

de l'agonisant. Il tombe à genoux devant un gros fragment de rocher

qui supporte ses coudes et ses deux mains jointes pour supplier son

Père céleste. Ses mains jointes sont tellement éloquentes par la

pression des doigts contre les doigts et par les veines à travers

lesquelles on voit circuler le sang brûlant de se répandre pour

l'homme, son frère, que, lors même qu'on ne verrait ni le corps, ni

les jambes, ni le buste, ni la tête divine, mais que ces mains seules

sortiraient de l'ombre, le tableau aurait suffisamment parlé au coeur;

on aurait pleuré, on aurait compris que ces deux mains tendues par

l'enthousiasme de l'agonie triomphante étaient assez fortes pour

arracher l'_aiguillon_ à la mort et le salut de l'humanité au

ciel.--La passion de ces mains est égale à l'objet.

Mais la tête renversée en arrière les dépasse encore! C'est une tête

de Christ que la peinture n'avait pas encore inventée, même sous le

pinceau de Scheffer; un _Guido Reni_ à son bon temps, mais un _Guido

Reni_ avec l'énergie de Michel-Ange! Les traits sont beaux comme

l'homme qu'on a rêvé, mais jamais vu,--l'Antinoüs mystique.--Son

regard perce la nuit et porte à son Père toutes les supplications de

la terre; le vent de la miséricorde, qui souffle à lui, fait onduler

sa barbe et ses cheveux comme la sainte ferveur de l'invocation; le

corps s'affaisse sous la force dépensée de la prière, ses pieds

crispés prient comme ses mains, ses genoux à demi renversés cherchent

en vain leur aplomb parmi les dalles concassées, effondrées, soulevées

sur le sol par le récent tremblement de terre; toute la nature,

quoique maintenant sereine et attentive, est dans l'expectative de sa

prochaine convulsion. Le spectateur ne sait pas ce qu'il éprouve, mais

il éprouve quelque chose qu'il n'a jamais éprouvé,--la séparation de

lui-même en deux parts: l'une qui s'unit à la prière divine, l'autre

qui voudrait souffrir avec son grand prêtre et qui ne peut que

l'admirer. Voilà le tableau du peintre, qui cette fois n'a pas été un

peintre, mais un transfigurateur religieux. Toutes les fois que je me

retrouve en face de ce tableau, je pense à Mlle de Guérin qui a

transfiguré aussi la parole intime, le Verbe intérieur de l'homme, et

je me dis:--Oh! si elle l'avait vu!--C'est là le Christ qu'elle eût

inspiré!

N'en parlons plus, elle n'est plus là; mais sa chère âme y est tout

entière.

Cours familier de Littérature - Volume 15 · 第 180 / 229 题