Ailleurs, elle raconte l'ameublement de sa chambre, ses livres, son
christ, son chapelet, ses gravures, ses tableaux. Pourquoi M. de
Ruder, cet émule mystique du mystique Scheffer, n'avait-il pas alors
conçu, dessiné et peint cette ardente et touchante image du Christ
priant sa dernière prière pour les hommes dans le bois des Oliviers?
Certes, M. de Ruder eût été son Lamartine en peinture; un habile burin
lui aurait rendu cette figure qui n'a besoin ni de couleurs, ni de
tons, ni de nuances pour passionner le regard. La pensée est tout dans
le dessin! Le coloris n'est que le vêtement de l'idée. La foudre est
dans la main; c'est elle qui frappe! ici elle a incrusté du premier
coup le Sauveur des hommes dans l'âme et dans les yeux de l'humanité!
Il est nuit, mais une de ces nuits lumineuses sur les collines de
Judée; les disciples de ce sage, qui voit sa mort pour le lendemain
dans la colère des grands et dans l'indifférence du peuple de
Jérusalem, reposent endormis et à peine visibles, étendus sur les
racines des noirs oliviers; le Christ les fuit comme des compagnons
qui commencent à douter et dans l'esprit de qui la trahison s'insinue
pour ébranler la foi chancelante.
Il tourne les épaules à la forêt sacrée pour chercher du regard le
ciel du côté où la lune en illumine l'avenue. Ses rayons, qui attirent
et qui enflamment les vapeurs humides de la nuit, forment un nimbe
orageux, confus, éclatant, au-dessus des oliviers, autour de la tête
de l'agonisant. Il tombe à genoux devant un gros fragment de rocher
qui supporte ses coudes et ses deux mains jointes pour supplier son
Père céleste. Ses mains jointes sont tellement éloquentes par la
pression des doigts contre les doigts et par les veines à travers
lesquelles on voit circuler le sang brûlant de se répandre pour
l'homme, son frère, que, lors même qu'on ne verrait ni le corps, ni
les jambes, ni le buste, ni la tête divine, mais que ces mains seules
sortiraient de l'ombre, le tableau aurait suffisamment parlé au coeur;
on aurait pleuré, on aurait compris que ces deux mains tendues par
l'enthousiasme de l'agonie triomphante étaient assez fortes pour
arracher l'_aiguillon_ à la mort et le salut de l'humanité au
ciel.--La passion de ces mains est égale à l'objet.
Mais la tête renversée en arrière les dépasse encore! C'est une tête
de Christ que la peinture n'avait pas encore inventée, même sous le
pinceau de Scheffer; un _Guido Reni_ à son bon temps, mais un _Guido
Reni_ avec l'énergie de Michel-Ange! Les traits sont beaux comme
l'homme qu'on a rêvé, mais jamais vu,--l'Antinoüs mystique.--Son
regard perce la nuit et porte à son Père toutes les supplications de
la terre; le vent de la miséricorde, qui souffle à lui, fait onduler
sa barbe et ses cheveux comme la sainte ferveur de l'invocation; le
corps s'affaisse sous la force dépensée de la prière, ses pieds
crispés prient comme ses mains, ses genoux à demi renversés cherchent
en vain leur aplomb parmi les dalles concassées, effondrées, soulevées
sur le sol par le récent tremblement de terre; toute la nature,
quoique maintenant sereine et attentive, est dans l'expectative de sa
prochaine convulsion. Le spectateur ne sait pas ce qu'il éprouve, mais
il éprouve quelque chose qu'il n'a jamais éprouvé,--la séparation de
lui-même en deux parts: l'une qui s'unit à la prière divine, l'autre
qui voudrait souffrir avec son grand prêtre et qui ne peut que
l'admirer. Voilà le tableau du peintre, qui cette fois n'a pas été un
peintre, mais un transfigurateur religieux. Toutes les fois que je me
retrouve en face de ce tableau, je pense à Mlle de Guérin qui a
transfiguré aussi la parole intime, le Verbe intérieur de l'homme, et
je me dis:--Oh! si elle l'avait vu!--C'est là le Christ qu'elle eût
inspiré!
N'en parlons plus, elle n'est plus là; mais sa chère âme y est tout
entière.