À peine était-il sorti du séminaire de Cahuzac qu'il fut lancé à
Paris, sans fortune, sans protecteur, pour faire ce qu'on appelle son
chemin à travers la vie. Ce chemin fut hérissé d'obstacles et de
ronces. Il fut obligé, pour vivre, de donner des leçons vulgaires à
des enfants plus jeunes que lui; puis, les élèves manquant, il fut
contraint de briguer un emploi de répétiteur mal rétribué dans un
collége, et il y végéta ainsi quelques années, lui, l'idole de son
père, et le favori adoré de sa soeur, dans un château de gentilhomme,
apparenté avec tout ce que sa province comptait de familles nobles ou
distinguées!
On conçoit combien d'amertume devait faire bouillonner dans cette âme
le souvenir de cette première condition et le contraste avec cet
humble métier de répétiteur de collége dont le salaire était à peine
une chambre haute dans un quartier de Paris, et un morceau de pain
trempé de fiel.
Sa soeur ne le perdait pas de vue; elle souffrait tout ce qu'il
souffrait, elle espérait quand il désespérait, elle rêvait pour lui
l'impossible.
Ces espérances le sauvèrent pourtant. Les Guérin avaient à l'Île de
France une parenté coloniale avec laquelle ils entretenaient une
correspondance. Cette famille vint en France. Une jeune fille, belle
comme une créole et d'une dot suffisante, l'y suivit; mademoiselle de
Guérin rêva la réhabilitation de son frère par un mariage.
Ce mariage fut conclu; il fit quelque temps le bonheur de son frère.
Mais ce temps fut court; le malheur lui avait abrégé la vie; la
poitrine était atteinte. On le fit venir au Cayla, il y arriva
mourant; il s'y éteignit dans les bras de son père, de sa soeur et de
sa jeune femme. Dès lors toute la terre s'évanouit, pour mademoiselle
de Guérin.