Examinons les causes cachées de cet ennui, que la résignation pieuse
de la jeune fille empêchait seule de se convertir en désespoir: le
malheur a sa paix et sa gaieté dans l'âme qui s'est jetée tout entière
au Dieu des peines et des espérances éternelles.
Mademoiselle de Guérin avait vingt-huit ans; elle n'était pas jolie,
selon le vulgaire, bien que les yeux, où se reflète le génie, la
bouche, où s'épanouit la bonté, le contour harmonieux et délicat du
visage, qui encadre le caractère, les cheveux, grâce de la figure, la
taille svelte et souple, qui fait ressortir les formes du corps, la
vivacité de la démarche, qui transporte la personne avec la rapidité
de la pensée, fissent de cet ensemble un aspect très-agréable, plus
que suffisant au bonheur d'un époux.
Mais l'absence complète et volontaire de fortune ne lui laissait pas
l'illusion d'être recherchée, et l'espèce de langueur désintéressée
d'amour qui suit ces circonstances l'avait détachée de toutes ces
espérances, sinon de tous ces désirs.
Elle pouvait aimer; il paraît même que la préférence qui l'entraînait
à son insu vers un jeune ami de son frère se serait facilement changée
en un sentiment dont cet ami était bien digne.
Ce goût avait ému son coeur, mais le doigt sur la bouche du silence et
de la pureté virginale de cette âme n'avait rien laissé éclater, même
en elle-même.
L'amour, pensait-elle, n'est pas fait pour moi; je ne dois pas même y
songer. Ce songe ferait le malheur de deux êtres; jetons tous mes
songes à Dieu.
Elle avait pour son père un amour filial plein de confiance, de pitié
pour son isolement, de reconnaissance pour tous les sacrifices qu'il
s'imposait en faveur de ses enfants; pour sa soeur Mimi une affection
vraiment maternelle qui aimait à se tromper soi-même, en lui
persuadant que cette jeune soeur était sa fille.