Le 11 mars.
«Aujourd'hui, à cinq heures du matin, il y a eu cinquante-sept ans que
notre père vint au monde.
«Nous sommes allés, lui, Mimi et moi, à l'église en nous levant,
célébrer cet anniversaire et entendre la messe.
«Prier Dieu, c'est la seule façon de célébrer toute chose en ce monde.
Aussi ai-je beaucoup prié en ce jour où vint au monde le plus tendre,
le plus aimant, le meilleur des pères. Que Dieu nous le conserve et
ajoute à ses années tant d'années que je ne les voie pas finir!
«Mon Dieu! non, je ne voudrais pas mourir la dernière; aller au ciel
avant tous serait mon bonheur.
«Pourquoi parler de mort un jour de naissance? c'est que la vie et la
mort sont soeurs et naissent ensemble comme deux jumelles.
«Demain je ne serai pas ici. Je t'aurai quittée, ma chère chambrette;
papa m'emmène à Caylus. Ce voyage m'amuse peu; je n'aime pas à m'en
aller, à changer de lieu, ni de ciel, ni de vie, et tout cela change
en voyage.
«Adieu, mon confident, tu vas m'attendre dans mon bureau. Qui sait
quand nous nous reverrons? je dis dans huit jours, mais qui compte au
sûr dans ce monde?
«Il y a neuf ans que je demeurai un mois à Caylus. Ce n'est pas sans
quelque plaisir que je reverrai cet endroit, ma cousine, sa fille, et
le bon chevalier qui m'aimait tant! On prétend qu'il m'aime encore. Je
vais le savoir. C'est possible qu'il soit le même; lui me trouvera
bien changée depuis dix ans. Dix ans, c'est un siècle pour une femme.
Alors nous aurons même âge, car le brave homme a ses quatre-vingts ans
passés.»