Le 25 décembre.
«Voilà Noël, belle fête, celle que j'aime le plus, qui me porte
autant de joie qu'aux bergers de Bethléhem. Vraiment, toute l'âme
chante à la belle venue de Dieu, qui s'annonce de tous côtés par des
cantiques et par le joli carillon.
«Rien à Paris ne donne l'idée de ce que c'est que Noël. Vous n'avez
même pas la messe de minuit.
«Nous y allâmes tous, papa en tête, par une nuit ravissante. Jamais
plus beau ciel que celui de minuit, si bien que papa sortait de temps
en temps la tête de dessous son manteau pour regarder en haut. La
terre était blanche de givre, mais nous n'avions pas froid; l'air
d'ailleurs était réchauffé devant nous par des fagots d'allumettes que
nos domestiques portaient pour nous éclairer. C'était charmant, je
t'assure, et je t'aurais voulu voir là cheminant comme nous vers
l'église, dans ces chemins bordés de petits buissons blancs comme
s'ils étaient fleuris. Le givre fait de belles fleurs. Nous en vîmes
un brin si joli que nous en voulions faire un bouquet au saint
Sacrement, mais il fondit dans nos mains: toute fleur dure peu. Je
regrettai fort mon bouquet: c'était triste de le voir fondre et
diminuer goutte à goutte.
«Je couchai au presbytère; la bonne soeur du curé me retint, me
prépara un excellent réveillon de lait chaud. Papa et Mimi vinrent se
chauffer ici, au grand feu de la bûche de Noël.
«Depuis il est venu du froid, du brouillard, toutes choses qui
assombrissent le ciel et l'âme. Aujourd'hui que voilà le soleil, je
reprends vie et m'épanouis comme la pimprenelle, cette jolie petite
fleur qui ne s'ouvre qu'au soleil.
«Voilà donc mes dernières pensées, car je n'écrirai plus rien de cette
année; dans quelques heures c'en sera fait, nous commencerons l'an
prochain. Oh! que le temps passe vite! Hélas! hélas! ne dirait-on pas
que je le regrette? Mon Dieu! non, je ne regrette pas le temps, ni
rien de ce qu'il nous emporte; ce n'est pas la peine de jeter ses
affections au torrent. Mais les jours vides, inutiles, perdus pour le
ciel, voilà ce qui fait regretter et retourner l'oeil sur la vie.
«Mon cher ami, où serai-je à pareil jour, à pareille heure, à pareil
instant l'an prochain? Sera-ce ici, ailleurs, là-bas ou là-haut? Dieu
le sait, et je suis là à la porte de l'avenir, me résignant à tout ce
qui peut en sortir.
«Demain je prierai pour que tu sois heureux, pour papa, pour Mimi,
pour Éran, pour tous ceux que j'aime. C'est le jour des étrennes, je
vais prendre les miennes au ciel. Je tire tout de là, car vraiment,
sur la terre, je trouve bien peu de choses à mon goût. Plus j'y
demeure, moins je m'y plais; aussi je vois sans peine venir les ans,
qui sont autant de pas vers l'autre monde. Ce n'est aucune peine ni
chagrin qui me fait penser de la sorte, ne le crois pas, je te le
dirais; c'est le mal du pays qui prend toute âme qui se met à penser
au ciel. L'heure sonne, c'est la dernière que j'entendrai en
t'écrivant; je la voudrais sans fin comme tout ce qui fait plaisir.
«Que d'heures sont sorties de cette vieille pendule, ce cher meuble
qui a vu passer tant de nous sans s'en aller jamais, comme une sorte
d'éternité! Je l'aime, parce qu'elle a sonné toutes les heures de ma
vie, les plus belles quand je ne l'écoutais pas. Je me rappelle quand
j'avais mon berceau à ses pieds, et que je m'amusais à voir courir
cette aiguille. Le temps amuse alors, j'avais quatre ans.
«On lit de jolies choses à la chambre; ma lampe s'éteint, je te
quitte. Ainsi finit mon année auprès d'une lampe mourante.»
Quelle inimitable mélancolie! et combien est pâle la tristesse
artificielle des écrivains de profession à côté de ce reflet touchant
de l'âme souffrante qui se replie en gémissant sur elle-même, qui se
voit vivre inutile, et qui se sent mourir sans avoir aimé!