Le 1er décembre, elle écrit à son frère:
«C'est de la même encre dont je viens de t'écrire que je t'écris
encore; la même goutte tombant moitié à Paris, moitié ici, te vient
marquer diverses choses, ici des tendresses, là-bas des fâcheries; car
je t'envoie toujours tout ce qui me traverse l'âme.
«Quand tu liras tout cela, mon ami, souviens-toi que c'est écrit le
1er décembre, jour de pluie, d'obscurité, d'ennui, où le soleil ne
s'est pas montré, où je n'ai vu que des corbeaux.»
Le 3 décembre, un seul mot.... «Il est sept heures, j'entends le
ruisseau et j'aperçois une belle étoile qui se lève sur Mérin: tu n'as
pas oublié ce hameau?»
Le 5 décembre.
«Papa est parti ce matin pour Gaillac; nous voilà seules châtelaines,
Mimi et moi, jusqu'à demain et maîtresses absolues. Cette régence ne
me va pas mal et me plaît assez pour un jour, mais pas davantage. Les
longs règnes sont ennuyeux. C'est assez pour moi de commander à Trilby
et d'obtenir qu'elle vienne quand je l'appelle ou que je lui demande
la patte.
«Hier, fâcheux accident pour Trilbette. Comme elle dormait tranquille
sous la cheminée de la cuisine, une courge qui séchait lui est tombée
dessus. Le coup l'a étourdie, la pauvre bête est venue à nous au plus
vite nous porter ses douleurs. Une caresse l'a guérie.
«Il était nuit. Un coup de marteau se fait entendre, tout le monde
accourt à la porte. Qui est là? C'était Jean de Persac, notre ancien
métayer, et que je n'avais pas vu depuis longtemps.
«Il a été le bienvenu et a eu en entrant place au plat et à la
bouteille. Puis nous l'avons fait jaser sur son pays d'à présent, sur
ses enfants et sa femme. J'aime fort ces conversations et ces
revoirs. Ces figures d'autrefois font plaisir, il semble qu'elles
ramènent la jeunesse.»
Le 6 décembre.
«Je fis promettre à Jean de repasser ici ce soir; je le reverrai, et
puis je veux lui donner une lettre pour Gabrielle: c'est un de leurs
métayers. _Bri_ ne sera pas fâchée de ce souvenir inattendu; je lui
aurais écrit par la poste, et lui épargne ainsi huit sous qu'elle
donnera de plus aux pauvres. Voilà donc une bonne oeuvre que je fais
faire.
«Au reste, c'est un jour de bonnes actions aujourd'hui; je viens de
Cahuzac et, comme chaque fois, merveilleusement disposée à bien faire;
faire mal ce jour-là me semble impossible. Puis, c'est un calme
étrange! Remarque comme ces jours-là mon âme a l'air tranquille. Elle
l'est en effet, car je ne dissimule pas avec toi et laisse tomber sur
le papier tout ce qui me vient, même des larmes.
«Quand mon bulletin se prolonge, c'est marque que je suis au mieux.
Grande abondance alors d'affection et de choses à dire, de celles qui
se font dans l'âme. Celles du dehors, souvent ce n'est pas la peine
d'en parler, à moins qu'elles n'aillent retentir au dedans comme le
marteau qui frappe à la porte. Alors on en parle, toute petite que
soit la chose. Une nouvelle, un bruit de vent, un oiseau, un rien, me
vont au coeur par moments et me feraient écrire des pages.
«Si je voulais parler de ce que je dois faire demain! Mais il vaut
mieux en ceci des prières que des paroles. En parlant à Dieu, il
viendra, et toi, tu es si loin! Tu ne m'entends pas, d'ailleurs, et le
temps que je te donne n'ira pas au ciel.
«Presque tout ce qu'on fait pour la créature est perdu, à moins que la
charité ne s'y mêle. C'est comme le sel qui préserve affections et
actions de la corruption de la vie.
«Voici papa.»
Le 7 décembre.
«La soirée s'est passée hier à causer de Gaillac, des uns, des autres,
de mille choses de la petite ville.
«J'aime peu les nouvelles, mais celles des amis font toujours plaisir,
et on les écoute avec plus d'intérêt que celles du monde et de
l'ennuyeuse politique. Rien ne me fait aussi tôt bâiller qu'un
journal. Il n'en était pas de même autrefois, mais les goûts changent
et le coeur se déprend chaque jour de quelque chose.
«Le temps, l'expérience aussi, désabusent. En avançant dans la vie, on
se place enfin comme il faut pour juger de ses affections et les
connaître sous leur véritable point de vue. J'ai toutes les miennes
sous les yeux.
«Je vois d'abord des poupées, des joujoux, des oiseaux, des papillons
que j'aimais, belles et innocentes affections d'enfance. Puis la
lecture, les conversations, un peu la parure, les rêves, les beaux
rêves!... Mais je ne veux pas me confesser.
«Il est dimanche, je suis seule de retour de la première messe de
Lentin, et je jouis dans ma chambrette du plus doux calme du monde, en
union avec Dieu.
«Le bonheur de la matinée me pénètre, s'écoule en mon âme et me
transforme en quelque chose que je ne puis dire. Je te laisse, il faut
me taire.»
Le 8 décembre.
«Je ne lis jamais aucun livre de piété que je n'y trouve des choses
admirables et comme faites pour moi. En voici: «Ceux qui espèrent au
Seigneur verront leurs forces se renouveler de jour en jour. Quand ils
croiront être à bout et n'en pouvoir plus, tout d'un coup ils
pousseront des ailes semblables à celles d'un aigle; ils courront et
ne se lasseront point, ils marcheront et ils seront infatigables.
«Marchez donc, âme pieuse, marchez, et, quand vous croirez n'en
pouvoir plus, redoublez votre ardeur et votre courage, car le Seigneur
vous soutiendra.»
«Que de fois on a besoin de ce soutien! Dis, âme faible, chancelante,
défaillante, que deviendrions-nous sans le secours divin? C'est de
Bossuet, ces paroles. Je n'ai guère ouvert d'autre livre aujourd'hui;
le temps s'est passé à tout autres choses qu'à la lecture, de ces
choses qui ne sont rien, qui n'ont pas de nom et qui pourtant vous
prennent tous les moments.
«Bonsoir, mon ami.»
Le 5, elle raconte des visites faites avec sa soeurs aux malades du
pays.