Le père de M. de Guérin avait émigré tout jeune, mais son extrême
jeunesse même avait empêché que la petite fortune de la famille ne fût
confisquée. Il était rentré inaperçu, et non dénoncé par les bons
paysans d'Andillac, peu de temps avant son mariage.
Il avait rapporté dans le domaine paternel les sentiments d'affection
pour les Bourbons, et surtout les sentiments religieux dont il avait
trouvé le germe dans sa famille et les habitudes parmi ses camarades
d'émigration.
Chez lui, ces affections et ces habitudes étaient sincères; il en
avait conservé l'exercice pratique sous l'influence de sa famille à
son retour. Cette religion pratique, son seul refuge après la mort
précoce de sa femme, avait redoublé en lui par l'isolement de son
coeur. Ses enfants ici-bas, et Dieu au ciel avec l'ombre de sa femme
comme rayonnement attractif autour de l'Être infini, étaient devenus
sa seule pensée. D'un caractère tendre, d'une humeur très-douce, d'une
abnégation complète en ce qui ne concernait que lui, il s'était
consacré exclusivement, par devoir et par affection, à l'éducation de
ses chers enfants.
Sa fille aînée, Eugénie de Guérin, avait été naturellement sa première
élève; il lui avait appris tout ce qu'il savait: l'adoration de sa
mère absente, le culte quotidien de sa mémoire à l'église et au
cimetière d'Andillac, les soins assidus des pauvres, des vieillards,
des enfants orphelins dans les maisons du voisinage. La lecture,
l'écriture, un peu de latin pour qu'elle pût suivre plus tard les
études domestiques de son jeune frère, l'intelligence et le goût des
livres classiques français qui étaient le fond de la bibliothèque de
la vieille maison, quelques-uns des modernes, tels que Chateaubriand
et Lamennais, qui venaient de revernir le catholicisme, enfin un petit
nombre de livres tout à fait nouveaux, venus de Paris par des amis
qui les prêtaient au Cayla: voilà l'éducation de mademoiselle de
Guérin, éducation toute passée d'abord par l'âme du père, comme l'eau
suspecte filtrée par le crible. Quand le père trouvait dans ces
volumes certains passages qui pouvaient être dangereux à l'imagination
d'une jeune personne, il lui suffisait d'y mettre une marque pour en
interdire la lecture; l'épée de l'ange exterminateur n'aurait pas été
plus sûre d'être obéie; la jeune fille s'arrêtait et passait aux pages
non interdites.
Mais cette éducation, dont le père remettait avec confiance les rênes
dans les mains de sa fille, finit par produire dans mademoiselle de
Guérin une puissance de réflexion et de pureté qui l'égala à son insu
aux plus hautes personnalités littéraires de son siècle. Née
d'elle-même, elle grandit à la hauteur d'elle-même et elle devint
insensiblement, comme nous allons la voir, une femme phénoménale, qui
ne se mesurait plus qu'à sa propre taille, et sous l'oeil de son père,
et sous la mesure de Dieu.
Et, chose étonnante, son style, abandonné à lui-même, et qui n'avait
de juge et de critique que son âme, ne resta comme forme au-dessous de
rien, pendant que, comme fond, ce style était au niveau de tout.