XI.

Le père de M. de Guérin avait émigré tout jeune, mais son extrême

jeunesse même avait empêché que la petite fortune de la famille ne fût

confisquée. Il était rentré inaperçu, et non dénoncé par les bons

paysans d'Andillac, peu de temps avant son mariage.

Il avait rapporté dans le domaine paternel les sentiments d'affection

pour les Bourbons, et surtout les sentiments religieux dont il avait

trouvé le germe dans sa famille et les habitudes parmi ses camarades

d'émigration.

Chez lui, ces affections et ces habitudes étaient sincères; il en

avait conservé l'exercice pratique sous l'influence de sa famille à

son retour. Cette religion pratique, son seul refuge après la mort

précoce de sa femme, avait redoublé en lui par l'isolement de son

coeur. Ses enfants ici-bas, et Dieu au ciel avec l'ombre de sa femme

comme rayonnement attractif autour de l'Être infini, étaient devenus

sa seule pensée. D'un caractère tendre, d'une humeur très-douce, d'une

abnégation complète en ce qui ne concernait que lui, il s'était

consacré exclusivement, par devoir et par affection, à l'éducation de

ses chers enfants.

Sa fille aînée, Eugénie de Guérin, avait été naturellement sa première

élève; il lui avait appris tout ce qu'il savait: l'adoration de sa

mère absente, le culte quotidien de sa mémoire à l'église et au

cimetière d'Andillac, les soins assidus des pauvres, des vieillards,

des enfants orphelins dans les maisons du voisinage. La lecture,

l'écriture, un peu de latin pour qu'elle pût suivre plus tard les

études domestiques de son jeune frère, l'intelligence et le goût des

livres classiques français qui étaient le fond de la bibliothèque de

la vieille maison, quelques-uns des modernes, tels que Chateaubriand

et Lamennais, qui venaient de revernir le catholicisme, enfin un petit

nombre de livres tout à fait nouveaux, venus de Paris par des amis

qui les prêtaient au Cayla: voilà l'éducation de mademoiselle de

Guérin, éducation toute passée d'abord par l'âme du père, comme l'eau

suspecte filtrée par le crible. Quand le père trouvait dans ces

volumes certains passages qui pouvaient être dangereux à l'imagination

d'une jeune personne, il lui suffisait d'y mettre une marque pour en

interdire la lecture; l'épée de l'ange exterminateur n'aurait pas été

plus sûre d'être obéie; la jeune fille s'arrêtait et passait aux pages

non interdites.

Mais cette éducation, dont le père remettait avec confiance les rênes

dans les mains de sa fille, finit par produire dans mademoiselle de

Guérin une puissance de réflexion et de pureté qui l'égala à son insu

aux plus hautes personnalités littéraires de son siècle. Née

d'elle-même, elle grandit à la hauteur d'elle-même et elle devint

insensiblement, comme nous allons la voir, une femme phénoménale, qui

ne se mesurait plus qu'à sa propre taille, et sous l'oeil de son père,

et sous la mesure de Dieu.

Et, chose étonnante, son style, abandonné à lui-même, et qui n'avait

de juge et de critique que son âme, ne resta comme forme au-dessous de

rien, pendant que, comme fond, ce style était au niveau de tout.

Cours familier de Littérature - Volume 15 · 第 130 / 229 题