II.

Interrogez-vous bien. De tous les livres que vous avez lus dans votre

vie: _Imitation de Jésus-Christ_, _Confessions de saint Augustin_,

_Confessions de J.-J. Rousseau_, correspondances des âmes effeuillées

page à page et recomposées à la fin de la vie, confidences par

confidences, sans songer que la main du public les décachètera un

jour; _Lettres de Cicéron_, _Lettres de Pline le Jeune_, _Lettres de

Sévigné_, ce grand siècle écrit jour à jour par ses reflets intimes

sur l'esprit d'une femme; _Lettres de Voltaire_ lui-même, ces lambeaux

d'une passion acharnée à la destruction d'une idée; _Lettres de

Mirabeau_, ces flammes échappées du volcan d'un coeur pour en

incendier un autre, etc., etc.; demandez-vous sincèrement lequel de

tous ces livres a pénétré le plus profondément dans votre coeur,

lequel cohabite le plus habituellement avec vous dans la solitude de

vos jours avancés, lequel est devenu votre ami le plus quotidien dans

vos angoisses, avec lequel vous aimez le mieux vivre, avec lequel vous

aimez le mieux mourir.

Les plus touchantes catastrophes de l'histoire: le meurtre de César,

le supplice de Charles Ier, le cachot du Temple, la mort si calme de

Louis XVI, priant pour son peuple égaré; aucune de ces scènes a-t-elle

jamais retenti plus profondément dans votre coeur que la chute d'une

larme secrète d'une pauvre âme inconnue qui dit à Dieu ses douleurs

intimes, sans dire au monde son nom?

La confidence est le sceau de la vérité: et que l'on confie à Dieu, à

soi-même, à quelque amitié obscure, sans penser qu'aucun regard,

aucune oreille interposée n'en dérobera rien pour le redire au monde,

a un caractère d'intimité et de sincérité qui en centuple le prix. On

n'a pas même besoin de connaître le nom de ce mystérieux confident.

Voyez le plus beau des livres chrétiens, l'_Imitation_: on n'a pas su

encore le nom de l'écrivain, on ne le saura jamais; c'est l'homme sans

nom causant avec lui-même et avec ce personnage divin qu'il appelle la

_Grâce_. L'anonyme, ici, est la contre-épreuve de la sincérité: s'il

croyait moins à Dieu, il songerait aux hommes, et il aurait laissé

lire son nom, comme le peintre, sous quelque pierre ou sur quelque

feuille du premier plan.

Le lecteur, indépendamment de ce qu'on lui dit, aime à être pris pour

confident par l'ami qui chante ou qui parle: avoir un secret en commun

avec cette âme, c'est vivre à deux, c'est une espèce d'amour qui

s'enivre de ce qu'on lui dit à l'oreille et de ce qu'il répond

confidentiellement lui-même à la confidence connue ou inconnue.

Un livre qui est en même temps un secret, une intimité de l'âme, a

donc deux mérites qui le rendent doublement cher à ceux qui le lisent:

premièrement, il est un beau livre; secondement, il est un secret.

Le livre admirable dont nous allons vous parler est du nombre

infiniment petit de ces secrets de la littérature qui ont été

chuchotés bien bas entre le berceau, le lit et l'autel; il est plein

de mystère et de larmes, il en fait couler. C'est la littérature de

l'âme, écoutez-la soupirer.

Cours familier de Littérature - Volume 15 · 第 121 / 229 题