Ces pages sont très-belles, mais, de quelque mot qu'on se serve, de
quelques phrases qu'on les pare, il n'y a, il n'y a jamais eu et il
n'y aura jamais que deux philosophies sociales ici-bas:
La philosophie sociale des jouissances matérielles à multiplier et à
faire convoiter de bonne foi à tous les hommes;
La philosophie sociale du spiritualisme et de la résignation pieuse à
l'ordre douloureux de la nature, ce décret absolu du Créateur, ce fait
accompli, et tristement accompli, du destin; l'imperfection, la
douleur, le travail et la mort, pour mériter un autre sort dans le
monde ascendant et invisible dont la terre est la ténébreuse avenue.
L'épreuve ici, la récompense ailleurs.
Entre ces deux philosophies sociales, il n'y a pas de milieu: ou il
faut rêver avec les utopistes actuels, ces Titans de l'absurde, des
rêves tels que j'aimerais mieux croire à la quadrature du cercle et
aux hallucinations apocalyptiques de Patmos qu'à la réhabilitation de
la chair par Saint-Simon, ou à la mer de lait sucré, ou à
l'accroissement physique de l'homme par l'allongement de la colonne
vertébrale, c'est-à-dire par l'ignoble partie innommable du buste
humain; ou bien, faut-il le dire, à l'immense et universelle félicité
de l'être à deux pieds sans plumes, de mon sublime ami Victor Hugo,
qui, lui du moins, est hardiment spiritualiste et philosophiquement
chrétien.
Non, quel est le but de tout cela? La jouissance: un peu plus de
chair, un peu plus d'appétits, un peu plus de moyens d'y satisfaire;
un peu plus de vie, on ne sait pas comment: car, si nous vivions
indéfiniment sans maladie et sans mort, que deviendraient les
innombrables générations qui demandent à Dieu de naître à leur tour,
et qui, trouvant la place prise, rentreraient dans le néant avant
d'être nées? Et où serait la justice, pour ceux qui, étant nés et
étant morts avant l'ère de nos utopistes immortels, n'auraient pas
bénéficié de notre perfectibilité indéfinie? victimes innombrables
aussi du fait accompli! arrivés trop tard! irrémédiables _Tant pis_ du
banquet éternel!
Quelle justice du Créateur ou de la nature pour les générations, plus
nombreuses que le sable de la mer, qui sont nées, qui ont brouté, qui
sont mortes entre soixante-dix et quatre-vingts ans, temps légal
accordé aux hommes favorisés du temps, comme dit Job, qui s'y
connaissait déjà:
«L'homme vit peu, et sa vie est remplie de beaucoup de misères!»
Et quelle éternité que ce nombre indéfini d'années ajouté à nos
courtes années par ces philosophes de la chair et de la vie, occupés à
se partager équitablement et à dévorer en commun cette ration
exactement égale de nectar inépuisable ou d'ambroisie nourrissante!
Jouissance purement matérielle, et par conséquent bientôt savourée,
fond de cette philosophie _à la Condorcet_, qui m'ennuie seulement d'y
penser, et qui ennuierait de sa fastidieuse monotonie ses propres
inventeurs.
Car la jouissance matérielle est bornée comme la matière. Ils n'y ont
pas pensé; les morceaux ont le même goût à leur banquet de Platon, de
J.-J. Rousseau, de Condorcet, de Valjean, etc.
Rêve pour rêve, j'aime mieux rêver l'inconnu que de goûter la soupe de
ces bienheureux du monde perfectible jusqu'à satiété du repas de
l'avenir!