XXVII.

«Cela est ainsi. Et l'on se sacrifie pour ces visions, qui, pour les

sacrifiés, sont des illusions presque toujours, mais des illusions

auxquelles, en somme, toute la certitude humaine est mêlée. L'insurgé

poétise et dore l'insurrection. On se jette dans ces choses tragiques

en se grisant de ce que l'on va faire. Qui sait? on réussira

peut-être. On est le petit nombre, on a contre soi toute une armée;

mais on défend le droit, la loi naturelle, la souveraineté de chacun

sur soi-même qui n'a pas d'abdication possible, la justice, la vérité,

et au besoin on meurt comme les trois cents Spartiates. On ne songe

pas à Don Quichote, mais à Léonidas. Et l'on va devant soi, et, une

fois engagé, on ne recule plus, et l'on se précipite tête baissée,

ayant pour espérance une victoire inouïe, la révolution complétée, le

progrès remis en liberté, l'agrandissement du genre humain, la

délivrance universelle, et pour pis aller les Thermopyles.

«Ces passes d'armes pour le progrès échouent souvent, et nous venons

de dire pourquoi. La foule est rétive à l'entraînement des paladins.

Les lourdes masses, les multitudes, fragiles à cause de leur pesanteur

même, craignent les aventures; et il y a de l'aventure dans l'idéal.

«D'ailleurs, qu'on ne l'oublie pas, les intérêts sont là, peu amis de

l'idéal et du sentimental. Quelquefois l'estomac paralyse le coeur.

«La grandeur et la beauté de la France, c'est qu'elle prend moins de

ventre que les autres peuples; elle se noue plus aisément la corde

aux reins. Elle est la première éveillée, la dernière endormie. Elle

va en avant. Elle est chercheuse.

«Cela tient à ce qu'elle est artiste.

«L'idéal n'est autre chose que le point culminant de la logique, de

même que le beau n'est autre chose que la cime du vrai. Les peuples

artistes sont aussi les peuples conséquents. Aimer la beauté, c'est

voir la lumière. C'est ce qui fait que le flambeau de l'Europe,

c'est-à-dire de la civilisation, a été porté d'abord par la Grèce, qui

l'a passé à l'Italie, qui l'a passé à la France. Divins peuples

éclaireurs! _Vitaï lampada tradunt._

«Chose admirable, la poésie d'un peuple est l'élément de son progrès.

La quantité de civilisation se mesure à la quantité d'imagination.

Seulement un peuple civilisateur doit rester un peuple mâle. Corinthe,

oui; Sybaris, non. Qui s'effémine s'abâtardit. Il ne faut être ni

dilettante ni virtuose, mais il faut être artiste. En matière de

civilisation, il ne faut pas raffiner, mais il faut sublimer. À cette

condition, on donne au genre humain le patron de l'idéal.

«L'idéal moderne a son type dans l'art, et son moyen dans la science.

C'est par la science qu'on réalisera cette vision auguste des poëtes:

le beau social. On refera l'Éden par A + B. Au point où la

civilisation est parvenue, l'exact est un élément nécessaire du

splendide, et le sentiment artiste est non-seulement servi, mais

complété par l'organe scientifique; le rêve doit calculer. L'art, qui

est le conquérant, doit avoir pour point d'appui la science, qui est

le marcheur. La solidité de la monture importe. L'esprit moderne,

c'est le génie de la Grèce ayant pour véhicule le génie de l'Inde:

Alexandre sur l'éléphant.

«Les races pétrifiées dans le dogme ou démoralisées par le lucre sont

impropres à la conduite de la civilisation. La génuflexion devant

l'idole ou devant l'écu atrophie le muscle qui marche et la volonté

qui va. L'absorption hiératique ou marchande amoindrit le rayonnement

d'un peuple, abaisse son horizon en abaissant son niveau, et lui

retire cette intelligence à la fois humaine et divine du but

universel, qui fait les nations missionnaires. Babylone n'a pas

d'idéal; Carthage n'a pas d'idéal. Athènes et Rome ont et gardent,

même à travers toute l'épaisseur nocturne des siècles, des auréoles de

civilisation.

Cours familier de Littérature - Volume 15 · 第 109 / 229 题