«Cette réserve faite, et faite en toute sévérité, il nous est
impossible de ne pas admirer, qu'ils réussissent ou non, les glorieux
combattants de l'avenir, les confesseurs de l'utopie. Même quand ils
avortent, ils sont vénérables, et c'est peut-être dans l'insuccès
qu'ils ont le plus de majesté. La victoire, quand elle est selon le
progrès, mérite l'applaudissement des peuples; mais une défaite
héroïque mérite leur attendrissement. L'une est magnifique, l'autre
est sublime. Pour nous, qui préférons le martyre au succès, John Brown
est plus grand que Washington, et Piascane est plus grand que
Garibaldi.
«Il faut bien que quelqu'un soit pour les vaincus.
«On est injuste pour ces grands essayeurs de l'avenir quand ils
avortent.
«On accuse les révolutionnaires de semer l'effroi. Toute barricade
semble attentat. On incrimine leurs théories, on suspecte leur but, on
redoute leur arrière-pensée, on dénonce leur conscience. On leur
reproche d'élever, d'échafauder et d'entasser contre le fait social
régnant un monceau de misères, de douleurs, d'iniquités, de griefs, de
désespoirs, et d'arracher des bas-fonds des blocs de ténèbres pour
s'y créneler et y combattre. On leur crie: Vous dépavez l'enfer! Ils
pourraient répondre: C'est pour cela que notre barricade est faite de
bonnes intentions.
«Le mieux, certes, c'est la solution pacifique. En somme,
convenons-en, lorsqu'on voit le pavé, on songe à l'ours, et c'est une
bonne volonté dont la société s'inquiète. Mais il dépend de la société
de se sauver elle-même; c'est à sa propre bonne volonté que nous
faisons appel. Aucun remède violent n'est nécessaire. Étudier le mal à
l'amiable, le constater, puis le guérir: c'est à cela que nous la
convions.
«Quoiqu'il en soit, même tombés, surtout tombés, ils sont augustes,
ces hommes qui, sur tous les points de l'univers, l'oeil fixé sur la
France, luttent pour la grande oeuvre avec la logique inflexible de
l'idéal; ils donnent leur vie en pur don pour le Progrès; ils
accomplissent la volonté de la Providence; ils font un acte religieux.
À l'heure dite, avec autant de désintéressement qu'un acteur qui
arrive à sa réplique, obéissant au scénario divin, ils entrent dans
le tombeau. Et ce combat sans espérance, et cette disparition stoïque,
ils l'acceptent pour amener à ses splendides et suprêmes conséquences
universelles le magnifique mouvement humain irrésistiblement commencé
le 14 juillet 1789; ces soldats sont des prêtres. La révolution
française est un geste de Dieu.