XXV.

«Cette réserve faite, et faite en toute sévérité, il nous est

impossible de ne pas admirer, qu'ils réussissent ou non, les glorieux

combattants de l'avenir, les confesseurs de l'utopie. Même quand ils

avortent, ils sont vénérables, et c'est peut-être dans l'insuccès

qu'ils ont le plus de majesté. La victoire, quand elle est selon le

progrès, mérite l'applaudissement des peuples; mais une défaite

héroïque mérite leur attendrissement. L'une est magnifique, l'autre

est sublime. Pour nous, qui préférons le martyre au succès, John Brown

est plus grand que Washington, et Piascane est plus grand que

Garibaldi.

«Il faut bien que quelqu'un soit pour les vaincus.

«On est injuste pour ces grands essayeurs de l'avenir quand ils

avortent.

«On accuse les révolutionnaires de semer l'effroi. Toute barricade

semble attentat. On incrimine leurs théories, on suspecte leur but, on

redoute leur arrière-pensée, on dénonce leur conscience. On leur

reproche d'élever, d'échafauder et d'entasser contre le fait social

régnant un monceau de misères, de douleurs, d'iniquités, de griefs, de

désespoirs, et d'arracher des bas-fonds des blocs de ténèbres pour

s'y créneler et y combattre. On leur crie: Vous dépavez l'enfer! Ils

pourraient répondre: C'est pour cela que notre barricade est faite de

bonnes intentions.

«Le mieux, certes, c'est la solution pacifique. En somme,

convenons-en, lorsqu'on voit le pavé, on songe à l'ours, et c'est une

bonne volonté dont la société s'inquiète. Mais il dépend de la société

de se sauver elle-même; c'est à sa propre bonne volonté que nous

faisons appel. Aucun remède violent n'est nécessaire. Étudier le mal à

l'amiable, le constater, puis le guérir: c'est à cela que nous la

convions.

«Quoiqu'il en soit, même tombés, surtout tombés, ils sont augustes,

ces hommes qui, sur tous les points de l'univers, l'oeil fixé sur la

France, luttent pour la grande oeuvre avec la logique inflexible de

l'idéal; ils donnent leur vie en pur don pour le Progrès; ils

accomplissent la volonté de la Providence; ils font un acte religieux.

À l'heure dite, avec autant de désintéressement qu'un acteur qui

arrive à sa réplique, obéissant au scénario divin, ils entrent dans

le tombeau. Et ce combat sans espérance, et cette disparition stoïque,

ils l'acceptent pour amener à ses splendides et suprêmes conséquences

universelles le magnifique mouvement humain irrésistiblement commencé

le 14 juillet 1789; ces soldats sont des prêtres. La révolution

française est un geste de Dieu.

Cours familier de Littérature - Volume 15 · 第 107 / 229 题