XXIV.

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«Le progrès est le mode de l'homme. La vie générale du genre humain

s'appelle le Progrès; le pas collectif du genre humain s'appelle le

Progrès. Le Progrès marche; il fait le grand voyage humain et

terrestre vers le céleste et le divin; il a ses haltes où il rallie le

troupeau attardé; il a ses stations où il médite, en présence de

quelque Chanaan splendide dévoilant tout à coup son horizon; il a ses

nuits où il dort, et c'est une des poignantes anxiétés du penseur de

voir l'ombre sur l'âme humaine, et de tâter dans les ténèbres, sans

pouvoir le réveiller, le Progrès endormi.

«--_Dieu est peut-être mort_, disait un jour à celui qui écrit ces

lignes Gérard de Nerval, confondant le Progrès avec Dieu, et prenant

l'interruption du mouvement pour la mort de l'Être.

«Qui désespère a tort. Le Progrès se réveille infailliblement, et, en

somme, on pourrait dire qu'il marche, même endormi, car il a grandi.

Quand on le revoit debout, on le retrouve plus haut. Être toujours

paisible, cela ne dépend pas plus du Progrès que du fleuve; n'y élevez

point de barrage, n'y jetez point de rocher; l'obstacle fait écumer

l'eau et bouillonner l'humanité. De là des troubles; mais, après ces

troubles, on reconnaît qu'il y a du chemin de fait. Jusqu'à ce que

l'ordre, qui n'est autre chose que la paix universelle, soit établi,

jusqu'à ce que l'harmonie et l'unité règnent, le Progrès aura pour

étapes les révolutions.

«Qu'est-ce donc que le Progrès? Nous venons de le dire. La vie

permanente des peuples.

«Or il arrive quelquefois que la vie momentanée des individus fait

résistance à la vie éternelle du genre humain.

«Avouons-le sans amertume, l'individu a son intérêt distinct, et peut

sans forfaiture stipuler pour cet intérêt et le défendre; le présent a

sa quantité excusable d'égoïsme; la vie momentanée a son droit, et

n'est pas tenue de se sacrifier sans cesse à l'avenir. La génération

qui a actuellement son tour de passage sur la terre n'est pas forcée

de l'abréger pour les générations, ses égales après tout, qui auront

leur tour plus tard.--J'existe, murmure ce quelqu'un qui se nomme

Tous. Je suis jeune et je suis amoureux, je suis vieux et je veux me

reposer, je suis père de famille, je travaille, je prospère, je fais

de bonnes affaires, j'ai des maisons à louer, j'ai de l'argent sur

l'État, je suis heureux, j'ai femme et enfants, j'aime tout cela, je

désire vivre, laissez-moi tranquille.--De là, à de certaines heures,

un froid profond sur les magnanimes avant-gardes du genre humain.

«L'utopie d'ailleurs, convenons-en, sort de sa sphère radieuse en

faisant la guerre. Elle, la vérité de demain, elle emprunte son

procédé, la bataille, au mensonge d'hier. Elle, l'avenir, elle agit

comme le passé. Elle, l'idée pure, elle devient voie de fait. Elle

complique son héroïsme d'une violence dont il est juste qu'elle

réponde, violence d'occasion et d'expédient, contraire aux principes,

et dont elle est fatalement punie. L'utopie insurrection combat, le

vieux code militaire au poing; elle fusille les espions; elle exécute

les traîtres, elle supprime des êtres vivants et les jette dans les

ténèbres inconnues. Elle se sert de la mort, chose grave. Il semble

que l'utopie n'ait plus de foi dans le rayonnement, sa force

irrésistible et incorruptible. Elle frappe avec le glaive. Or aucun

glaive n'est simple. Toute épée a deux tranchants; qui blesse avec

l'un se blesse à l'autre.

Cours familier de Littérature - Volume 15 · 第 106 / 229 题