XIII.

«Il y a des êtres qui n'en demandent pas davantage; vivants qui, ayant

l'azur du ciel, disent: C'est assez! songeurs absorbés dans le

prodige, puisant dans l'idolâtrie de la nature l'indifférence du bien

et du mal, contemplateurs du cosmos radieusement distraits de l'homme,

qui ne comprennent pas qu'on s'occupe de la faim de ceux-ci, de la

soif de ceux-là, de la nudité du pauvre en hiver, de la courbure

lymphatique d'une petite épine dorsale, du grabat, du grenier, du

cachot, et des haillons des jeunes filles grelottantes, quand on peut

rêver sous les arbres; esprits paisibles et terribles, impitoyablement

satisfaits.

«Chose étrange, l'infini leur suffit. Ce grand besoin de l'homme, le

fini, qui admet l'embrassement, ils l'ignorent. Le fini, qui admet le

progrès, le travail sublime, ils n'y songent pas. L'indéfini, qui naît

de la combinaison humaine et divine de l'infini et du fini, leur

échappe. Pourvu qu'ils soient face à face avec l'immensité, ils

sourient. Jamais la joie, toujours l'extase. S'abîmer, voilà leur vie.

L'histoire de l'humanité pour eux n'est qu'un plan parcellaire; Tout

n'y est pas; le vrai Tout reste en dehors; à quoi bon s'occuper de ce

détail, l'homme? L'homme souffre, c'est possible; mais regardez donc

Aldébaran qui se lève! La mère n'a plus de lait, le nouveau-né se

meurt, je n'en sais rien, mais considérez donc cette rosace

merveilleuse que fait une rondelle de l'aubier du sapin examinée au

microscope! comparez-moi la plus belle maline à cela! Ces penseurs

oublient d'aimer. Le zodiaque réussit sur eux au point de les

empêcher de voir l'enfant qui pleure. Dieu leur éclipse l'âme. C'est

là une famille d'esprits, à la fois petits et grands. Horace en était,

Goethe en était, la Fontaine peut-être; magnifiques égoïstes de

l'infini, spectateurs tranquilles de la douleur, qui ne voient pas

Néron s'il fait beau, auxquels le soleil cache le bûcher, qui

regarderaient guillotiner en y cherchant un effet de lumière, qui

n'entendent ni le cri, ni le sanglot, ni le râle, ni le tocsin, pour

qui tout est bien, puisqu'il y a le mois de mai; qui, tant qu'il y

aura des nuages de pourpre et d'or au-dessus de leur tête, se

déclarent contents, et qui sont déterminés à être heureux jusqu'à

épuisement du rayonnement des astres et du chant des oiseaux.

«Ce sont de radieux ténébreux. Ils ne se doutent pas qu'ils sont à

plaindre. Certes ils le sont. Qui ne pleure pas ne voit pas. Il faut

les admirer et les plaindre, comme on plaindrait et comme on

admirerait un être à la fois nuit et jour qui n'aurait pas d'yeux sous

les sourcils et qui aurait un astre au milieu du front.

Cours familier de Littérature - Volume 15 · 第 94 / 229 题