Ici, hélas! trop tard, commence pour moi le vrai poëme de cette
oeuvre, poëme souvent éloquent, souvent paradoxal, mais qui devient
innocemment passionné et descriptif à la fin de ce quatrième volume.
Nous ne connaissons rien de plus parfait et de plus réel dans aucune
langue ancienne ou moderne. Il semble que les années de solitude ont
apporté au poëte, dans son île, la seule note qui manquait à ses
concerts avant cette heure, la note paisible, amoureuse, sympathique,
celle qui fait rendre au coeur humain les vibrations les plus intimes,
celle de Charlotte sous la main de Goethe, celle de Bernardin de
Saint-Pierre dans _Paul et Virginie_, celle de René dans
Chateaubriand. Mais Goethe a exagéré la note; Chateaubriand y mêle
trop de lamentations mélancoliques; Bernardin de Saint-Pierre, quoique
parfait et modeste, a été obligé d'aller chercher la source des larmes
dans les îles de l'océan Indien, et d'emprunter leur émotion aux plus
grandes tragédies de la nature: les tonnerres, les tempêtes, les
naufrages, agents de ce drame qui n'avait eu jusqu'à lui aucun modèle
dans l'antiquité. Victor Hugo, au contraire, n'a eu besoin que de son
âme, d'ouvrir les yeux autour de lui, au milieu de nous, de décrire
une maison déserte et un jardinet inculte dans un de nos faubourgs les
plus reculés, et d'y placer deux êtres qui se sont entrevus, deux
innocents, deux sauvages de la grande ville, Cosette et Marius; et,
avec ces simples personnages, il a fait, en racontant leurs entrevues
et leurs entretiens, le plus ravissant tableau d'amour qu'il ait
jamais écrit.
Ici, il faudrait tout citer, ou plutôt tout lire. Relisez seulement la
description du jardin au clair de la lune.