«Il était absorbé, en effet.
«À travers les perceptions maladives d'une nature incomplète et d'une
intelligence accablée, il sentait confusément qu'une chose monstrueuse
était sur lui. Dans cette pénombre obscure et blafarde où il rampait,
chaque fois qu'il tournait le cou et qu'il essayait d'élever son
regard, il voyait avec une terreur mêlée de rage s'échafauder,
s'étager et monter à perte de vue au-dessus de lui, avec ses
escarpements horribles, une sorte d'entassement effrayant de choses,
de lois, de préjugés, d'hommes et de faits, dont les contours lui
échappaient, dont la masse l'épouvantait, et qui n'était autre chose
que cette prodigieuse pyramide que nous appelons la civilisation. Il
distinguait çà et là dans cet ensemble fourmillant et difforme, tantôt
près de lui, tantôt loin et sur des plateaux inaccessibles, quelque
groupe, quelque détail vivement éclairé: ici l'argousin avec son
bâton, ici le gendarme et son sabre, là-bas l'archevêque mitré, tout
en haut, dans une sorte de soleil, l'empereur couronné et éblouissant.
Il lui semblait que ces splendeurs lointaines, loin de dissiper sa
nuit, la rendaient plus funèbre et plus noire. Tout cela, lois,
préjugés, faits, hommes, choses, allait et venait au-dessus de lui,
selon le mouvement compliqué et mystérieux que Dieu imprime à la
civilisation, marchant sur lui et l'écrasant avec je ne sais quoi de
paisible dans la cruauté et d'inexorable dans l'indifférence. Âmes
tombées au fond de l'infortune possible, malheureux hommes perdus au
plus bas de ces limbes où l'on ne regarde plus, les réprouvés de la
loi sentent peser de tout son poids sur leur tête cette société
humaine, si formidable pour qui est dehors, si effroyable pour qui est
dessous.
«Dans cette situation, Jean Valjean songeait, et quelle pouvait être
la nature de sa rêverie?
«Si le grain de mil sous la meule avait des pensées, il penserait sans
doute ce que pensait Jean Valjean.
«Toutes ces choses, réalités pleines de spectres, fantasmagories
pleines de réalités, avaient fini par lui créer une sorte d'état
intérieur presque inexprimable.